science profane

Le terme science profane (du latin profanus, signifiant ‘en dehors du temple’, de pro- ‘devant’ + fanum ‘temple, sanctuaire’) désigne le mode de connaissance moderne, post-Renaissance, qui se restreint à l’étude de l’ordre phénoménal et matériel tout en excluant systématiquement tout principe d’un ordre supérieur, métaphysique. (Guénon, écrivant en français, utilise les formes science profane et science moderne ; Schuon emploie également science profane et Wissenschaft dans son sens moderne restrictif.) Le latin scientia signifiait originellement ‘connaissance’ au sens traditionnel intégral, englobant à la fois le sensible et l’intelligible, mais l’adjectif qualificatif profana indique une connaissance qui a été coupée de son origine sacrée et qui opère exclusivement au sein du Niveau de la manifestation matérielle grossière. La distinction d’avec la sacra scientia ou la cosmologie traditionnelle est absolue : la science profane prend pour objet seulement le bhūta ou anna (l’ordre matériel ‘cuit’ ou dense), tandis que la science sacrée intègre tous les Niveaux, du grossier au Principe Suprême.

Dans l’exposé pérennialiste, la science profane n’est pas une extension ou un raffinement de la connaissance traditionnelle mais une inversion de celle-ci. Les civilisations traditionnelles possédaient des sciences de la nature toujours subordonnées à des principes métaphysiques et à des interprétations symboliques. La déviation moderne commence avec la Renaissance, s’accélère avec les révolutions galiléenne et newtonienne, et atteint son caractère pleinement profane au dix-neuvième siècle avec l’essor du scientisme. L’erreur fondamentale est l’athéisme méthodologique : la décision d’étudier les phénomènes comme s’ils étaient autosuffisants, sans référence à leurs causes archétypiques ou aux Niveaux supérieurs dont ils dérivent. Ce n’est pas une méthode neutre mais un engagement métaphysique déguisé en neutralité. La science profane prend par conséquent sa propre ignorance des réalités supérieures pour la preuve que ces réalités n’existent pas.

Placement dans le cadre des cinq niveaux de réalité

NiveauDescription
1Le Principe Suprême (Para-Brahman / Brahman), inconditionné, au-delà de toute manifestation
2L’ordre spirituel ou non-manifesté (Ātmā), où l’Être pur émerge
3L’ordre subtil ou formel (Buddhi / Mahātattva), contenant les archétypes et les formes intelligibles
4L’ordre psycho-vital (Manas), comprenant l’esprit, le corps subtil et les fonctions inférieures de la conscience
5L’ordre matériel grossier (Anna / Bhūta), la manifestation physique dense

La science profane appartient exclusivement au Niveau 5, l’ordre matériel grossier. Ses méthodes, ses instruments et ses catégories dérivent tous de l’expérience sensorielle et de l’abstraction mathématique appliquée à cette expérience. Elle ne peut, par ses propres principes, accéder au Niveau 4 (l’ordre psycho-vital) si ce n’est sous une forme dégradée, réduisant la conscience à un épiphénomène des processus matériels. Elle est incapable en principe d’atteindre les Niveaux 3, 2 ou 1, et en effet nie leur réalité ou déclare leur pertinence pour la connaissance nulle. Ce confinement au Niveau le plus bas n’est pas présenté par le pérennialiste comme une limitation neutre mais comme une descente, une chute à partir de la connaissance intégrale possédée par les civilisations traditionnelles. Le terme ne provient d’aucun Niveau supérieur ; il est un produit du monde moderne, que Guénon caractérise comme le règne de la quantité, la phase finale du Kali Yuga.

Dans la tradition pérennialiste

René Guénon traite la science profane comme l’un des symptômes déterminants de la déviation moderne. Dans des ouvrages tels que La Crise du Monde Moderne et Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, il soutient que la science moderne n’est pas une science au sens traditionnel mais un ensemble d’observations empiriques coupées de tout principe d’intelligibilité. Guénon distingue entre science ‘sacrée’ et science ‘profane’, notant que ce qui passe pour science dans l’Occident moderne est une connaissance spécialisée et fragmentée qui a perdu tout lien avec l’Intellect (Intellectio). Il retrace les origines de cette déviation à la fin du Moyen Âge, lorsque certains penseurs commencèrent à traiter l’ordre matériel comme un domaine autonome. Le cogito cartésien représente un tournant crucial, car il pose le sujet pensant individuel comme le fondement de la certitude, déplaçant la hiérarchie traditionnelle dans laquelle l’Intellect, en tant que faculté non individuelle, participe à la connaissance divine. Guénon insiste sur le fait que la science profane est incapable d’atteindre la vérité car elle manque de l’organe approprié : l’Intellect, qui n’est pas une faculté du psychisme individuel mais une participation au Logos universel.

Frithjof Schuon développe cette critique en s’intéressant particulièrement aux conséquences spirituelles de la science profane. Pour Schuon, l’erreur de la science moderne n’est pas qu’elle étudie le monde matériel mais qu’elle prétend être la seule forme légitime de connaissance. Cette prétention est une forme d’idolâtrie, élevant le relatif au rang de l’Absolu. Schuon identifie un ‘cercle vicieux de naïveté’ dans la science profane : chaque génération de théories scientifiques est jugée avoir supplanté les précédentes comme ‘naïves’, mais rien ne garantit que les théories actuelles ne seront pas elles-mêmes jugées naïves par les scientifiques futurs. Le scientifique moderne, dans l’analyse de Schuon, a perdu l’intuition symbolique qui permettait à l’homme prémoderne de voir les réalités supérieures reflétées dans les phénomènes naturels. Là où la cosmologie traditionnelle voit le ciel bleu comme un symbole direct du Paradis céleste, la science profane ne voit qu’un effet optique de la réfraction atmosphérique. Schuon est sans compromis : ‘Il n’y a guère d’illusion plus désespérément vaine ou naïve… que de croire que la science moderne, dans sa course vertigineuse vers l’“infiniment petit” et l’“infiniment grand”, finira par rejoindre les vérités religieuses et métaphysiques’.

Seyyed Hossein Nasr, en tant que représentant ultérieur de l’école pérennialiste, a beaucoup écrit sur l’opposition entre science sacrée et science profane, particulièrement dans des ouvrages tels que Knowledge and the Sacred et The Need for a Sacred Science. Nasr soutient que les crises écologiques et spirituelles du monde moderne sont des conséquences directes de la vision du monde de la science profane, laquelle traite la nature comme une matière morte à manipuler plutôt que comme une théophanie reflétant les noms et qualités divins. Titus Burckhardt, dans ses études de cosmologie traditionnelle, démontre comment la science médiévale et de la Renaissance, lorsqu’elle opérait encore dans un cadre sacré, produisait une connaissance authentique de la nature à la fois symbolique et pratique, ne tombant ni dans l’erreur de réduire la nature au simple mécanisme ni dans l’erreur opposée d’abandonner l’investigation rationnelle.

Applications pour le chercheur

Le chercheur qui souhaite comprendre les limites de la science profane doit d’abord reconnaître que la plupart de ce qui passe pour connaissance dans le monde moderne est confiné au Niveau 5 et n’est donc pas connaissance de la réalité dans sa plénitude mais seulement de l’ordre le plus bas et le plus contingent. Une méthode pratique est la culture du discernement intellectuel (viveka) : apprendre à distinguer entre l’information concernant les phénomènes matériels et la sagesse concernant les principes. Le chercheur devrait pratiquer la discipline du silence intérieur, car la science profane est fondée sur l’accumulation sans repos de faits, tandis que la connaissance sacrée requiert l’immobilité et la réceptivité à l’intellection. Une autre discipline est la contemplation des symboles naturels : au lieu d’analyser un arbre ou une montagne comme un ensemble de composés chimiques et de formations géologiques, le chercheur peut apprendre à voir ces phénomènes comme des reflets de réalités archétypiques. Le chercheur doit être mis en garde contre l’erreur de tenter de prouver des vérités métaphysiques par des méthodes de science profane ; c’est une erreur de catégorie qui abaisse le supérieur à l’inférieur. Ce n’est pas tout chercheur qui atteindra la vision intellectuelle qui voit à travers les prétentions de la science profane, et ce n’est pas une raison pour le désespoir mais pour l’humilité. La capacité d’intellection est un don, non une acquisition, et la majorité des êtres humains dans le Kali Yuga sont si fortement conditionnés par la vision du monde profane qu’ils ne peuvent même pas reconnaître ses limites.

Malentendus courants

MalentenduCorrection pérennialiste
La science profane est simplement la ‘physique’ ou la ‘chimie’ telles qu’elles sont pratiquées dans toute civilisation.La science profane est un phénomène historique spécifique surgissant dans l’Occident moderne. Les civilisations prémodernes et non-occidentales possédaient des sciences de la nature, mais celles-ci étaient toujours subordonnées à des principes métaphysiques et à une interprétation symbolique.
La science est neutre et exempte de valeurs ; seules ses applications peuvent être dites profanes.La science n’est jamais neutre. Ses méthodes présupposent une métaphysique, qu’elle soit explicite ou implicite. La science moderne présuppose la négation des Niveaux supérieurs de la réalité.
Quiconque possède une formation et une intelligence suffisantes peut comprendre la science profane.La compréhension de la science profane ne requiert que les facultés inférieures (perception sensorielle et analyse rationnelle). Ce n’est pas une marque d’universalité mais de confinement au Niveau le plus bas.
Les découvertes de la science profane (évolution, mécanique quantique, cosmologie) ont réfuté les enseignements religieux traditionnels.Les contradictions apparentes surgissent uniquement lorsque la science profane dépasse son domaine légitime. La cosmologie traditionnelle opère aux Niveaux 2 et 3 et ne peut être confirmée ni infirmée par des investigations limitées au Niveau 5.
Avec suffisamment de discipline et de sincérité, tout chercheur peut intégrer la science profane dans une vision du monde spirituelle.La majorité de ceux qui tentent cette synthèse n’importent que des présupposés profanes dans le domaine spirituel. L’intégration authentique requiert l’Intellect, qui n’est pas accessible à la plupart des chercheurs dans cet âge.

Résumé

La science profane est le confinement exclusif de la connaissance au Niveau 5, l’ordre matériel grossier, accompagné de la négation ou de l’ignorance des Niveaux 4 à 1. Elle est un produit du Kali Yuga et l’une des principales causes de la dissolution moderne de la civilisation traditionnelle. Le chercheur qui souhaite transcender la science profane doit reconnaître ses limites et se tourner vers l’Intellect, qui seul peut accéder aux Niveaux supérieurs.