Le mot progrès dérive du latin progressus, nom de la quatrième déclinaison signifiant ‘action d’avancer’ ou ‘avancée’, lui-même formé du radical du participe passé du verbe progredi (‘aller en avant’). Le verbe se décompose en préfixe pro- (‘en avant’) et le verbe déponent gredi (‘marcher’), dont la racine grad- est apparentée au sanskrit gṛdh (गृध्, ‘viser à’) et à l’anglais grade ainsi qu’au français degré. En latin classique, progressus avait un sens spatial ou temporel neutre – un trajet, un développement, une séquence – sans les connotations évaluatives ou eschatologiques que le terme acquit plus tard. (Guénon, écrivant en français, utilise la forme progrès comme terme de critique acerbe, l’opposant à développement au sens traditionnel.) Dans la littérature grammaticale romaine, progressus était occasionnellement employé pour désigner l’avancement du discours, mais le terme ne reçut jamais le poids métaphysique qu’il acquit dans la pensée postérieure à la Renaissance. Le terme complémentaire et opposé en latin est regressus (‘retour en arrière’), qui, dans la métaphysique traditionnelle, correspond au mouvement de réintégration vers le Principe, tandis que progressus dans son usage moderne tend à désigner un mouvement linéaire et cumulatif s’éloignant de l’origine vers un horizon toujours reculé de changement indéfini.
Placement dans le cadre des cinq niveaux de réalité
| Niveau | Description |
|---|---|
| 1 | Le Principe suprême (Para-Brahman / Brahman), inconditionné, au-delà de toute manifestation |
| 2 | L’ordre spirituel ou non-manifesté (Ātmā), où l’Être pur émerge |
| 3 | L’ordre subtil ou formel (Buddhi / Mahātattva), contenant les archétypes et les formes intelligibles |
| 4 | L’ordre psycho-vital (Manas), comprenant l’esprit, le corps subtil et les fonctions inférieures de la conscience |
| 5 | L’ordre matériel grossier (Anna / Bhūta), la manifestation physique dense |
Le terme progrès, tel qu’il est compris dans la critique pérennialiste, ne prend pas son origine à un quelconque niveau de la réalité. Il désigne plutôt une méprise spécifiquement moderne sur le changement, issue d’une confusion entre le Niveau 4 (l’ordre psycho-vital) et le Niveau 5 (l’ordre matériel grossier). L’idée d’un progrès linéaire indéfini appartient aux fonctions inférieures du manas – la faculté analytique et temporaliste qui prend ses propres projections séquentielles pour une loi cosmique. Dans les civilisations traditionnelles, le mouvement vers l’avant d’une collectivité ou d’un individu était toujours compris comme cyclique (le déploiement et la contraction d’un kalpa) ou comme un mouvement de retour (regressus) vers les Niveaux supérieurs. Ce qu’on appelle progrès à l’époque moderne correspond à une descente à travers les Niveaux 4 et 5 sans aucune orientation compensatrice vers les Niveaux 2 ou 3. Le terme n’a donc aucune application positive au-dessus du Niveau 4 ; il décrit une pathologie du psychisme inférieur lorsqu’il est séparé de l’intuition intellectuelle.
Dans la tradition pérennialiste
René Guénon traite du progrès comme l’une des superstitions centrales du monde moderne, une conséquence directe de la substitution de la durée indéfinie (kāla compris quantitativement) au temps cyclique véritable. Dans Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Guénon démontre que l’idée de progrès naît d’un renversement de la relation traditionnelle entre l’origine et la fin : alors que les doctrines traditionnelles affirment une perfection primordiale dont la manifestation déchoit (l’Âge de Fer ou Kali Yuga comme dégradation), le mythe moderne du progrès pose une imperfection primitive suivie d’une amélioration cumulative. Guénon montre que ce renversement n’est pas une simple erreur de jugement mais une contre-tradition délibérée qui inverse la hiérarchie même des Niveaux, plaçant le matériel et le contingent au-dessus du spirituel et du principiel. Le soi-disant ‘progrès’ des sciences et des technologies est pour Guénon un simulacre profane du véritable développement, lequel ne consiste que dans le déploiement de possibilités à l’intérieur d’un cycle donné, toujours suivi d’une régression d’égale amplitude.
Frithjof Schuon affine cette critique en distinguant le mouvement horizontal (changement dans le plan de la manifestation) du mouvement vertical (ascension vers le Principe). Le progrès, tel que les modernes l’entendent, confond l’horizontal avec le vertical ; il hypostasie le déplacement latéral en une amélioration ontologique. Schuon insiste sur le fait que ce qu’on appelle progrès dans les arts, les sciences ou l’organisation sociale n’est que variation, non élévation, et que cette variation n’a aucune valeur métaphysique. Le seul véritable progrès est le progressus ad intra – un retournement vers l’intérieur et vers le haut en direction de l’Intellect, qui est un mouvement de retour, non d’accumulation vers l’avant. Schuon note que la rareté de la réalisation gnostique correspond précisément à l’incapacité de la plupart des êtres humains à reconnaître que les ‘avancées’ horizontales de la civilisation sont, du point de vue des Niveaux supérieurs, soit neutres, soit activement régressives, car elles renforcent l’attachement du manas à l’ordre matériel grossier.
Ananda Coomaraswamy, dans ses études sur l’art oriental et occidental médiéval, oppose la relation de l’artiste traditionnel aux archétypes immuables à la poursuite par l’artiste moderne de l’‘originalité’ et du ‘progrès’. Pour Coomaraswamy, l’artisan traditionnel ne cherche qu’à conformer son œuvre aux formes intelligibles du Niveau 3 ; toute variation est accidentelle et sans valeur positive. L’exigence moderne de nouveauté progressive est un symptôme de la perte de cette vision intellectuelle. Titus Burckhardt, dans Art sacré en Orient et en Occident, étend cette analyse à l’architecture et à la calligraphie, montrant que les civilisations traditionnelles supprimèrent délibérément l’innovation individuelle au profit des formes canoniques précisément parce qu’elles reconnaissaient que la perfection véritable se trouve à l’origine, non au terme d’une série temporelle.
Applications pour le chercheur
Le chercheur qui souhaite se défaire de l’illusion moderne du progrès doit d’abord reconnaître que ses propres jugements spontanés concernant l’amélioration, le développement et l’avancée sont presque certainement conditionnés par la civilisation ambiante du Kali Yuga. Une discipline pratique consiste en la contemplation régulière des doctrines cycliques – les yugas, la Grande Année, les âges alternés d’or, d’argent, d’airain et de fer – non comme de simples allégories mais comme des descriptions de la structure réelle du temps. Le chercheur doit pratiquer le silence intérieur avant tout jugement selon lequel quelque chose de ‘nouveau’ serait pour cela ‘meilleur’ ; il doit apprendre à se demander, devant toute nouveauté, si celle-ci l’attire vers le Niveau 2 (le non-manifesté) ou l’ancre plus fermement dans le Niveau 5. Une autre méthode consiste en l’étude des arts et des sciences traditionnels qui sont restés inchangés durant des millénaires – le chant védique, la calligraphie sacrée, l’architecture canonique – comme témoins concrets de la possibilité d’une civilisation sans progrès. Le chercheur doit être mis en garde contre la confusion entre l’excitation émotionnelle devant la nouveauté et l’intuition spirituelle ; la première appartient à l’ordre psycho-vital et est aisément manipulable par les forces de dissolution. Ce n’est pas tout chercheur qui parviendra à se déconditionner complètement du mythe du progrès, car l’atmosphère du monde moderne en est si saturée que même l’aspirant le plus sincère en trouvera des résidus dans son propre raisonnement. Ce n’est pas une raison pour désespérer mais pour s’humilier, et pour reconnaître que la libération de l’illusion du progrès est elle-même une grâce qui dépend d’une disposition envers les Niveaux supérieurs que la plupart des êtres humains ne possèdent pas.
Malentendus courants
| Malentendu | Correction pérennialiste |
|---|---|
| Le progrès désigne une véritable amélioration de la condition humaine au cours du temps historique. | Ce qu’on appelle amélioration n’est qu’un changement sur le plan horizontal ; aucun mouvement cumulatif vers les Niveaux supérieurs n’est possible à l’intérieur d’un cycle descendant tel que le Kali Yuga. |
| La science et la technologie démontrent que l’humanité avance vers une connaissance plus grande. | La connaissance au sens traditionnel est l’intellection de vérités immuables, non l’accumulation de faits contingents sur l’ordre matériel ; celle-ci s’étend tandis que celle-là se contracte. |
| Les peuples primitifs étaient moins développés, et la civilisation représente une ascension depuis la barbarie. | Les doctrines traditionnelles affirment une perfection primordiale ; les peuples dits primitifs préservent souvent intact le patrimoine spirituel que les modernes ont perdu. |
| Quiconque possède assez de discipline et de sincérité peut accéder à la réalité du véritable développement par le seul effort. | L’orientation vers les Niveaux supérieurs n’est pas un produit de la volonté ou de la discipline individuelles ; elle dépend d’une réceptivité qui n’est donnée qu’au petit nombre et ne peut être fabriquée par des techniques. |
| L’idée de progrès est une description neutre et axiologiquement libre du changement historique. | L’idée de progrès est une assertion dogmatique contre-traditionnelle qui renverse la hiérarchie de l’origine et de la fin, posant une perfection future indéfinie en place d’une perfection primordiale. |
| Les civilisations traditionnelles ont stagné parce qu’elles rejetaient le progrès ; la modernité a libéré l’humanité. | Les civilisations traditionnelles possédaient le mouvement vertical (ascension vers le Principe) et n’avaient nul besoin de l’agitation horizontale ; la ‘libération’ moderne est la dissolution de l’ordre hiérarchique. |
Résumé
Progrès dans le lexique pérennialiste n’est pas une réalité appartenant à quelque niveau de manifestation que ce soit mais une illusion moderne qui confond le déplacement horizontal avec l’ascension verticale, enracinée dans la projection par l’ordre psycho-vital d’une séquence indéfinie. Le terme n’a aucune application positive pour le chercheur si ce n’est comme mise en garde ; son acceptation non critique est l’un des principaux obstacles au recouvrement de l’intuition intellectuelle. Dans la dissolution moderne de la civilisation traditionnelle, le mythe du progrès fonctionne comme l’eschatologie sécularisée qui légitime le règne de la quantité et la descente dans la phase la plus sombre du Kali Yuga.