La cosmologie sanskrite des tattva (« cecité ») et l’analyse védantique des kośa (« gaines ») fournissent ensemble le fondement terminologique de ce que la tradition pérennialiste nomme « les cinq niveaux de réalité ». Le mot sanskrit tattva (तत्त्व) est un composé de tat (« cela ») et de tva (« -ité »), désignant la « cecité » ou la nature essentielle d’un ordre d’existence donné. L’énumération des cinq tattva provient des écoles du Sāṃkhya et du Vedānta, qui distinguent le Brahman (le Principe suprême) des vingt-quatre ou trente-six tattva de la manifestation. La hiérarchie quintuple décrite ci-dessous condense ces énumérations en un schéma qui apparaît le plus explicitement dans les œuvres de Frithjof Schuon, bien que ses racines se trouvent dans la distinction guénonienne entre le non-manifesté et le manifesté, et entre le subtil et le grossier. (Guénon, écrivant en français, n’utilise pas d’expression unique fixe pour les cinq niveaux mais discute de la hiérarchie des degrés de réalité dans Le Symbolisme de la Croix et Les États multiples de l’être.)
La compréhension pérennialiste rejette les ontologies plates (monisme matérialiste, monisme idéaliste, monisme neutre) comme des réductions qui confondent les niveaux. Chaque niveau est réel relativement aux niveaux qui lui sont inférieurs et irréel (ou moins réel) relativement aux niveaux qui lui sont supérieurs. Le Principe suprême est seul absolument réel, tandis que toute manifestation est relativement réelle. Cette structure hiérarchique n’est pas une invention humaine mais un caractère intrinsèque du cosmos, reflété dans les civilisations traditionnelles à travers leur architecture sacrée, leurs rituels hiérarchiques et leurs degrés initiatiques.
Le cadre des cinq niveaux de réalité
| Niveau | ||||||||||||||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | L’Un, Absolu | CIEL | IMMORTEL | DIVIN | PRINCIPIEL | ABSOLU | SUPRASENSIBLE | AU-DELÀ DE L’ÊTRE (l’Essence divine, le Dieu supra-personnel) | DIVIN Le Non-manifesté – Le Non-créé – Le Métacosmique | ALLĀH | HĀHŪT | AU-DELÀ DE L’ÊTRE | ĀTMĀ | NIRGUNA | BRAMAN PARABRAHMA | MONADE | ||||||
| 2 | Le Seigneur de la création, Dieu personnel | RELATIVE | ÊTRE RELATIF (le Dieu personnel, Créateur, Juge ; Attributs divins) | LOGOS NON CRÉÉ | ALLĀH • ATTRIBUTS | LĀHŪT | NOUS | MĀYĀ | SAGUNA | BRAHMĀ ĪSHVARA | PURUSHA | SHIVA | DUADE ↓ TRIADE | SUBSTANCE UNIVERSELLE | ||||||||
| 3 | Spirit, Intellect, Buddhi | HUMAIN | MANIFESTÉ | Esprit, Intellection (↑) (royaume spirituel, intellectuel ou angélique) | LOGOS CRÉÉ | EXISTENCE Le Manifesté – Le Créé – Le Cosmique | Manifestation universelle ou supra-formelle | TRÔNE | JABARŪT | ESPRIT | SATTVA | PRAKRITI | SHAKTI | TRIAD ↓ TÉTRADE | ÉTHER • ĀKĀŚA | |||||||
| 4 | Esprit discursif, âme animique, manas | TERRE | Âme (royaume animique ou psychique) | Manifestation individuelle ou formelle | Subtile | FOOTSTOOL | MALAKŪT | PSYCHÉ | RAJAS | MATIÈRE PREMIÈRE | ||||||||||||
| 5 | Grossier, matériel, physique | MORTEL | MATIÈRE | Corps (royaume corporel) | Gross | TERRE | NĀSŪT | SOMATIQUE | TAMAS | QUATRE ÉLÉMENTS | ||||||||||||
Les cinq niveaux en tant que schéma n’appartiennent eux-mêmes à aucun niveau singulier, car ils sont un instrument classificatoire appliqué aux degrés de réalité. Cependant, les distinctions réelles qu’ils désignent proviennent du Niveau 1 (comme possibilités éternellement contenues dans le Principe) et sont d’abord distinguables au Niveau 2, où l’Être se différencie du non-Être (avyakta). Le tableau décrit donc des niveaux de réalité ontologiquement réels, non pas simplement conceptuels. Le chercheur qui souhaite comprendre les niveaux doit reconnaître que son propre état d’être s’étend sur les Niveaux 5, 4 et une participation dégradée au Niveau 3, tandis que le Niveau 2 n’est accessible que par l’Intellect (buddhi) dans sa fonction supra-individuelle.
Dans la tradition pérennialiste
René Guénon développe le plus systématiquement la conception hiérarchique de la réalité dans Les États multiples de l’être et Le Symbolisme de la Croix. Pour Guénon, les « degrés de réalité » correspondent aux avaccheda (« limitations ») par lesquels le Principe suprême se manifeste. Il insiste sur le fait que l’erreur de la philosophie moderne réside dans « l’égalisation » de ces degrés, traitant le relatif comme absolu et le conditionné comme inconditionné. L’axe vertical de la croix, dans sa géométrie symbolique, représente le passage du Niveau 1 (le centre ou le point au-dessus de la croix) descendant par le Niveau 2 (le bras supérieur) jusqu’au Niveau 3 (l’intersection), tandis que le bras horizontal représente le déploiement de la manifestation à travers les Niveaux 4 et 5. Guénon rejette toute tentative de situer le Principe dans la manifestation, y compris les confusions panthéistes ou panenthéistes.
Frithjof Schuon adopte le schéma quintuple explicitement, notamment dans De l’unité transcendante des religions et dans Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme. Pour Schuon, les niveaux sont des « fonctions permanentes de la Réalité totale » plutôt que des stades historiques ou des produits de l’évolution. Il distingue nettement entre Brahman (Niveau 1) et Īśvara (le Dieu personnel, associé au Niveau 2 comme Être pur), et entre le buddhi (Niveau 3 comme intellect supra-individuel) et le manas (Niveau 4 comme raisonnement discursif). Schuon souligne que les niveaux ne sont pas séparables dans l’expérience mais sont distingués par l’intellect pour les besoins de la clarté métaphysique. La majorité des êtres humains opèrent presque exclusivement à l’intérieur du Niveau 4 (esprit) et du Niveau 5 (corps), avec seulement des reflets occasionnels et instables du Niveau 3.
Ananda Coomaraswamy, dans des ouvrages tels que Hindouisme et bouddhisme et Temps et éternité, corrèle les cinq niveaux avec la doctrine védique du puruṣa (la personne cosmique) et avec la distinction platonicienne entre le royaume intelligible (Niveau 3) et le royaume sensible (Niveaux 4–5). Titus Burckhardt, dans Art sacré en Orient et en Occident, montre comment l’architecture traditionnelle – le temple hindou, la cathédrale gothique, la mosquée islamique – incarne les cinq niveaux dans son axe vertical, son plan au sol et son orientation vers le centre. Martin Lings, dans Le Livre de la certitude, applique le schéma à la cosmologie soufie, identifiant les cinq ḥaḍarāt (« présences divines ») à la même structure hiérarchique, bien que la terminologie diffère.
Applications pour le chercheur
La reconnaissance pratique des cinq niveaux commence non par l’aspiration aux niveaux supérieurs mais par le discernement constant de son propre niveau de fonctionnement présent. Le chercheur doit pratiquer l’auto-observation sans identification, remarquant quand sa conscience opère au Niveau 5 (impressions sensorielles, besoins corporels), au Niveau 4 (émotions, souvenirs, pensées discursives), et en de rares occasions à un reflet du Niveau 3 (clarté intuitive, perception du sens d’un symbole sans effort analytique). Une méthode pratique est la contemplation régulière d’un axe vertical – un arbre, une montagne, une croix, un liṅga – tout en maintenant à l’esprit la distinction ontologique entre le dessus et le dessous. Le chercheur doit être mis en garde contre l’erreur commune qui consiste à tenter de « sauter » des niveaux par la ferveur émotionnelle ou les substances psychédéliques, qui ne produisent que des expériences contrefaites au Niveau 4 projetées sur le Niveau 5. L’humilité devant la hiérarchie est essentielle : tous les chercheurs n’atteindront pas l’accès direct au Niveau 2 dans cette vie, et la majorité ne fera jamais l’expérience du Niveau 3 autrement que comme une abstraction théorique. Ce n’est pas une raison pour le désespoir mais pour l’acceptation de l’ordination cosmique. Celui qui souhaite véritablement s’élever doit d’abord maîtriser le niveau qu’il occupe, ce qui signifie discipliner les fonctions psycho-vitales (Niveau 4) et les réponses matérielles grossières (Niveau 5) avant que toute intellection authentique devienne possible.
Malentendus courants
| Malentendu | Correction pérennialiste |
|---|---|
| Les cinq niveaux sont une métaphore conceptuelle ou un modèle psychologique plutôt que des réalités ontologiques. | Les niveaux sont des degrés d’existence ontologiquement réels, non des constructions humaines. Leur réalité est démontrée par la convergence des traditions métaphysiques dans toutes les civilisations orthodoxes. |
| N’importe qui, avec suffisamment de sincérité, d’effort ou de discipline, peut accéder directement aux Niveaux 2 et 3. | L’accès au Niveau 2 (l’Être pur) requiert une réalisation gnostique qui n’est accordée qu’à quelques-uns, en vertu d’une qualification congénitale (yogyatā) et d’une transmission initiatique, non par le seul effort. La plupart des chercheurs ne feront jamais l’expérience directe du Niveau 3. |
| Les niveaux forment une échelle évolutive : l’humanité dans son ensemble progresse du Niveau 5 vers le Niveau 1. | Les niveaux sont des ordres permanents de réalité, non des stades historiques. Le monde moderne descend, non monte, vers le seul Niveau 5, avec la dissolution même des fonctions supérieures du Niveau 4. |
| Le Niveau 3 (l’ordre subtil) est un royaume de phénomènes psychiques, d’esprits et de visions accessibles par la médiumnité ou des états modifiés de conscience. | Le Niveau 3 est l’ordre des formes intelligibles et des archétypes, non des fantasmagories psychiques. Les phénomènes tels que la communication spirite appartiennent au Niveau 4 (psycho-vital) et sont des obstacles à l’intellection, non des entrées vers le Niveau 3. |
| La hiérarchie quintuple est une imposition arbitraire sur des traditions qui n’énumèrent pas explicitement cinq degrés. | Le nombre cinq est une condensation symbolique (la pentade) qui apparaît universellement : les cinq kośa dans le Vedānta, les cinq ḥaḍarāt dans le soufisme, les cinq solides platoniciens (comme degrés de la manifestation formelle). Le principe de hiérarchie, non le chiffre, est essentiel. |
Résumé
Les cinq niveaux de réalité décrivent les degrés ontologiques du Principe suprême inconditionné (Niveau 1) jusqu’à la manifestation physique dense (Niveau 5), la connaissance véritable étant confinée aux rares personnes capables de s’élever par l’Intellect jusqu’à l’ordre non-manifesté. La dissolution moderne de la civilisation traditionnelle consiste précisément dans le déni de cette hiérarchie et la réduction corrélative de toute réalité aux seuls Niveaux 4 et 5.