intellect

Le mot intellect dérive du latin intellectus, participe passé de intelligere (comprendre, percevoir). Intelligere est un composé de inter (entre) et legere (recueillir, choisir, lire). Le suffixe -us forme un nom de la quatrième déclinaison désignant l’acte ou le résultat de la compréhension. (Guénon, écrivant en français, utilise intellect et aussi Intellect avec une majuscule pour distinguer la faculté supra-individuelle de la raison.) Cicéron employa intellectus pour traduire le grec nous (νοῦς), qui dans la philosophie platonicienne et aristotélicienne signifie la faculté de connaissance la plus haute, distincte de la dianoia (raisonnement discursif) et de l’aisthēsis (perception sensible). Dans la tradition scolastique latine, l’intellectus se distingue de la ratio : le premier saisit les premiers principes immédiatement et intuitivement, tandis que la seconde procède discursivement par raisonnement syllogistique. Le cognat sanskrit est buddhi (बुद्धि), dérivé de la racine verbale budh (s’éveiller, percevoir, comprendre), avec le suffixe -ti formant un nom d’action féminin. Dans le Sāṃkhya et la Vedānta, buddhi est le second principe de la manifestation (le tattva de la détermination), issu de ahaṃkāra (égotité) et donnant lui-même naissance au manas (esprit) et aux facultés sensorielles. Le terme opposé ou complémentaire est manas (मनस्), qui opère discursivement et est orienté vers le monde sensible. La tradition traditionaliste insiste sur le fait que la traduction de buddhi par ‘intellect’ n’est appropriée que lorsque ce dernier est purgé des connotations psychologiques modernes ; l’intellect en son sens véritable n’est pas une faculté du psychisme individuel mais une capacité principielle supra-individuelle. Il est l’organe de la certitude métaphysique, capable d’intellection directe (jñāna, gnōsis) indépendante des données sensorielles ou du raisonnement. La dégradation du terme dans la philosophie moderne, où ‘intellect’ est souvent réduit à un synonyme de ‘raison’ ou même de ‘quotient intellectuel’, reflète la perte générale de la métaphysique traditionnelle.

Placement dans le cadre des cinq niveaux de réalité

NiveauDescription
1Le Principe Suprême (Para-Brahman / Brahman), inconditionné, au-delà de toute manifestation
2L’ordre spirituel ou non-manifesté (Ātmā), où l’Être pur émerge
3L’ordre subtil ou formel (Buddhi / Mahātattva), contenant les archétypes et les formes intelligibles
4L’ordre psycho-vital (Manas / Prāṇa), comprenant l’esprit, l’énergie vitale et le corps subtil
5L’ordre matériel grossier (Anna / Bhūta), la manifestation physique dense

Le terme intellect correspond principalement au Niveau 3, l’ordre subtil ou formel désigné comme Buddhi ou Mahātattva. Dans la cosmologie du Sāṃkhya, buddhi est le premier évolué de prakṛti (matière primordiale) et le siège de la détermination (adhyavasāya). Il contient les idées archétypiques ou formes intelligibles (ideai, formes platoniciennes) qui structurent toute manifestation inférieure. L’intellect n’est cependant pas identique au Principe Suprême (Niveau 1) ni à l’Être pur (Niveau 2). Il est la plus haute faculté dans la manifestation, ‘l’œil du cœur’ qui contemple les archétypes et transmet leur lumière aux facultés inférieures. Dans l’être humain, l’intellect participe au Niveau 3 par la vertu de buddhi lui-même, qui n’est pas une possession de l’individu mais plutôt le lien réel de l’individu avec l’ordre supra-individuel. Le terme a également une relation secondaire, analogique, avec le Niveau 2 (Ātmā), car dans l’état de libération l’intellect est parfaitement transparent à l’Esprit. Il n’a pas de relation positive avec les Niveaux 4 ou 5, bien qu’il les gouverne d’en haut. La plupart des êtres humains vivent presque exclusivement dans les Niveaux 4 et 5, leur faculté intellectuelle atrophiée ou remplacée par manas (raison discursive) et la conscience liée aux sens.

Dans la tradition pérennialiste

René Guénon distingue rigoureusement entre l’intellect et la raison. L’intellect, qu’il met parfois en majuscule comme Intellect pour souligner son caractère transcendant, est la faculté de la connaissance métaphysique directe et immédiate. Il n’est pas lié par les lois de non-contradiction de la même manière que la raison, parce qu’il opère dans le domaine de la simultanéité principielle plutôt que dans la succession discursive. Guénon identifie l’intellect au buddhi du Sāṃkhya et de la Vedānta, au nous de Plotin, et à l’intellectus agens (intellect agent) d’Averroès et de Thomas d’Aquin, mais il insiste que la tradition latine médiévale a souvent obscurci toute la portée métaphysique de l’intellect agent en le confinant au microcosme humain. Pour Guénon, l’intellect est ‘l’organe du supra-rationnel’ et le seul moyen par lequel le chercheur peut atteindre à la réalisation directe des vérités métaphysiques. Dans Le Règne de la quantité et les signes des temps, il décrit l’éclipse moderne de l’intellect par la raison comme un symptôme du Kali Yuga, l’âge sombre où la quantité remplace la qualité et où le mode de pensée horizontal (rationnel, analytique) supplante le mode vertical (intuitif, synthétique). Frithjof Schuon développe les enseignements de Guénon sur l’intellect avec une attention particulière à la distinction entre intellectus et ratio comme fonctions permanentes de l’état humain. Schuon souligne que l’intellect n’est pas un produit de l’évolution ou de la culture mais un donné, une capacité ontologiquement fixée qui reste dormante chez la plupart des individus. Son éveil requiert la grâce, la discipline spirituelle et l’intervention d’une tradition vivante. Schuon précise également que l’intellect n’est pas ‘mystique’ au sens sentimental ; c’est une faculté noétique, non une faculté émotionnelle ou extatique. La véritable intellection est aussi précise et rigoureuse que les mathématiques, mais ses objets ne sont pas des quantités mais des qualités, non des phénomènes mais des noumènes. Ananda Coomaraswamy, dans ses études de mythologie comparée et d’art, démontre comment les symboles traditionnels fonctionnent comme des supports pour l’intellection. Un symbole ne suggère pas simplement un sens mais incarne réellement la forme intelligible, permettant à l’intellect de le saisir directement si le contemplateur possède le ‘regard du cœur’ requis. Titus Burckhardt, dans son travail sur l’art sacré, étend cette analyse à l’architecture, à la calligraphie et à l’iconographie, montrant que les formes de l’art traditionnel sont ‘intelligibles’ précisément parce qu’elles participent des archétypes du Niveau 3. Martin Lings, écrivant sur Shakespeare et sur le soufisme, applique les mêmes principes à la littérature et à la poésie, distinguant entre les œuvres qui évoquent simplement l’émotion et celles qui transmettent l’intellection.

Applications pour le chercheur

Le chercheur qui souhaite activer l’intellect doit d’abord reconnaître que cette faculté n’est pas produite par l’effort mais dévoilée par l’élimination des obstacles. Les principaux obstacles sont l’identification à l’ego (le manas ou esprit discursif) et l’attachement aux contenus du Niveau 5 (le monde matériel) et du Niveau 4 (les émotions et les impulsions vitales). Une méthode pratique est la pratique du silence intérieur (hésychia, dhikr), dans laquelle le bavardage incessant de l’esprit rationnel est apaisé pour que l’intellect puisse entendre le ‘discours non parlé’ des archétypes. Une autre est la lecture contemplative des écritures sacrées, non comme documents historiques ou exhortations morales mais comme voiles symboliques derrière lesquels résident les formes intelligibles. La récitation de mantras ou de formules sacrées, particulièrement celles qui correspondent à buddhi (comme Om ou les Mahāvākyas de la Vedānta), peut également préparer le terrain. Le chercheur doit être mis en garde contre la tentation de prendre l’intensité émotionnelle, le plaisir esthétique, ou même l’extase mystique pour l’intellection. Ces phénomènes appartiennent au Niveau 4 (psycho-vital) ou au Niveau 5 (matériel subtil) et sont des obstacles précisément parce qu’ils imitent la luminosité de l’intellect tout en demeurant sur un plan inférieur. Ce n’est pas tout chercheur qui atteindra à l’opération directe de l’intellect dans cette vie. Pour la grande majorité, la faculté la plus haute accessible demeure la raison, qui, lorsqu’elle est proprement subordonnée à la tradition, peut servir de discipline préliminaire. L’échec à actualiser l’intellect n’est pas un échec de la volonté ou de la sincérité mais un reflet de la structure hiérarchique de la réalité : les Niveaux supérieurs ne sont pas accessibles à tous les individus dans toutes les conditions. Le chercheur qui désire véritablement s’approcher de l’intellect doit accepter que son obtention est un don, non un droit, et que l’humilité devant la tradition est la seule posture appropriée.

Malentendus courants

MalentenduCorrection pérennialiste
L’intellect est la même chose que la haute intelligence (QI) ou l’habileté académique.L’intellect est une faculté noétique supra-individuelle, non un trait psychologique mesurable. Une personne de capacité rationnelle modeste peut posséder un intellect plus développé qu’un savant brillant, car l’intellect opère indépendamment de l’esprit discursif.
Toute personne sincère peut activer l’intellect par un effort, une méditation ou une étude suffisants.L’activation de l’intellect requiert non seulement la discipline mais aussi la grâce (barakah, śaktipāta) et la conformité à un cadre traditionnel valide. La plupart des individus n’actualisent jamais l’intellect dans aucune vie, et ce n’est pas un défaut mais un fait de la hiérarchie cosmique.
L’intellect produit des ‘intuitions’ qui sont vagues, émotionnelles ou subjectivement certaines.La véritable intellection est précise, objective et aussi rigoureuse que les mathématiques. La certitude émotionnelle ou l’illumination subjective est un signe du niveau psycho-vital, non de l’intellect.
L’intellect peut être étudié historiquement ou comparativement, comme un ‘phénomène de la conscience humaine’.L’intellect n’est pas un phénomène ; c’est la capacité même qui saisit les noumènes. L’étudier de l’extérieur, comme objet de la psychologie académique ou de l’anthropologie, c’est détruire son opération. Seul l’intellect peut se connaître lui-même.
L’intellect est une faculté humaine universelle et laïque, disponible également à toutes les cultures.L’intellect n’est pleinement actualisé qu’à l’intérieur des civilisations traditionnelles orthodoxes. Ses reflets partiels dans la philosophie ou la science modernes sont des distorsions. Le monde moderne, par son rejet de la hiérarchie et son culte de l’égalité, supprime activement l’intellect.

Résumé

L’intellect est la faculté noétique correspondant au Niveau 3 (Buddhi), l’ordre des archétypes et des formes intelligibles, et se distingue strictement de la raison (manas, ratio). Il n’est pas accessible à la plupart des êtres humains dans les conditions modernes et requiert la discipline traditionnelle et la grâce pour s’éveiller. La dissolution moderne de l’intellect dans le rationalisme et la quantification est un signe définitif du Kali Yuga, marquant l’inversion de l’ordre hiérarchique qui caractérise le monde contemporain.