deux oiseaux dans un arbre

Le symbole des deux oiseaux apparaît dans la Muṇḍaka Upaniṣad (3.1.1) et la Śvetāśvatara Upaniṣad (4.6-7), cette dernière fournissant la formulation la plus complète. L’image représente deux oiseaux demeurant dans le même arbre (le pippala ou figuier sacré). L’un des oiseaux mange les fruits de l’arbre, éprouvant plaisir et douleur ; l’autre oiseau ne mange pas, se contentant de regarder, demeurant inaffecté. Le terme sanskrit pour « oiseau » est dvija (द्विज), littéralement « deux fois né », terme qui signifie déjà une polarité spirituelle. L’oiseau qui mange est appelé jīva (जीव) ou l’âme individuelle, tandis que l’oiseau témoin est l’Ātman (आत्मन्), le Soi universel. L’arbre lui-même est le champ entier de la manifestation, depuis les niveaux physiques les plus grossiers jusqu’aux niveaux subtils les plus élevés. (Guénon, écrivant en français, discute de ce symbole dans L’Homme et son devenir selon le Védānta sous la rubrique « Les deux oiseaux » et le rapporte à la distinction entre jīvātman et Paramātman.)

La tradition pérennialiste interprète les deux oiseaux non comme deux entités séparées mais comme deux aspects d’un seul principe. L’oiseau témoin représente le Soi non-manifesté (Ātman) qui ne participe jamais à l’action ni à la modification. L’oiseau qui mange représente la conscience réfléchie du Soi au sein de la manifestation, qui s’identifie à l’organisme psycho-physique et éprouve par conséquent la souffrance. L’arbre, en tant que totalité de la manifestation cosmique, comprend la hiérarchie des cinq niveaux de réalité. La dualité apparente se dissout lorsque l’oiseau qui mange reconnaît son identité avec le témoin ; cette reconnaissance est la libération (mokṣa). Le symbole apparaît sous des formes analogues dans toutes les traditions : dans le mythe du char de Platon (deux chevaux et un conducteur), dans la distinction chrétienne entre homo interior et homo exterior, et dans la distinction islamique entre rūḥ et nafs.

Placement dans le cadre des cinq niveaux de réalité

NiveauDescription
1Le Principe suprême (Para-Brahman / Brahman), inconditionné, au-delà de toute manifestation
2L’ordre spirituel ou non-manifesté (Ātmā), où l’Être pur émerge
3L’ordre subtil ou formel (Buddhi / Mahātattva), contenant les archétypes et les formes intelligibles
4L’ordre psycho-vital (Manas), comprenant l’esprit, le corps subtil et les fonctions inférieures de la conscience
5L’ordre matériel grossier (Anna / Bhūta), manifestation physique dense

L’oiseau témoin appartient sans équivoque au Niveau 2 (Ātmā), car il est le Soi universel qui ne descend jamais dans la manifestation. L’oiseau qui mange occupe simultanément les Niveaux 3, 4 et 5, car l’âme conditionnée s’identifie successivement à l’intellect (Niveau 3, où la discrimination est encore possible), à l’esprit et aux fonctions vitales (Niveau 4, où naissent le désir et l’aversion), et au corps physique (Niveau 5, où les fruits de l’action sont éprouvés comme plaisir et douleur). L’arbre lui-même, en tant que champ entier de la manifestation, s’étend du Niveau 2 jusqu’au Niveau 5, bien que le Principe suprême (Niveau 1) demeure entièrement hors de l’arbre. L’oiseau témoin n’est donc pas « à l’intérieur » de l’arbre de la même manière que l’oiseau qui mange ; il n’est présent que par sa réflexion, que l’oiseau qui mange prend pour sa propre identité. La plupart des êtres humains demeurent entièrement inconscients de l’oiseau témoin, vivant exclusivement dans les régions inférieures des Niveaux 4 et 5, où les fruits de l’arbre semblent les plus solides et la souffrance la plus aiguë.

Dans la tradition pérennialiste

René Guénon place ce symbole au centre de son exposé de la métaphysique védantique. Il identifie les deux oiseaux au Paramātman (Soi suprême) et au jīvātman (soi individuel), soulignant que leur relation est une identité obscurcie par la superposition (adhyāsa). Dans L’Homme et son devenir selon le Védānta, Guénon explique que le « manger » correspond à l’appropriation des actions et de leurs résultats (karma), tandis que le « regarder sans manger » correspond à l’intellection pure, qui ne devient jamais action ni passion. L’arbre est la prakṛti ou substance cosmique dans ses trois guṇas (sattva, rajas, tamas), et les fruits sont les expériences résultant de l’interaction des guṇas avec la conscience. Guénon insiste sur le fait que l’oiseau témoin ne « voit » rien d’extérieur, car sa vision est la connaissance immédiate et non-duelle du Soi (svayam-prakāśa).

Frithjof Schuon développe le symbole davantage en termes de possibilité métaphysique et de structure de l’état humain. Pour Schuon, les deux oiseaux représentent les deux pôles de l’existence humaine : le pôle passif et souffrant (l’oiseau qui mange) et le pôle actif et libérateur (l’oiseau témoin). Schuon écrit que l’oiseau témoin n’est pas un « second » oiseau mais la substance même de l’oiseau qui mange, considérée abstraction faite de ses modifications contingentes. La dualité apparente est une fonction de l’ignorance (avidyā) de l’oiseau qui mange, laquelle consiste précisément à prendre le fruit pour le Soi. Schuon rapporte le symbole à la distinction entre l’intellectus (le témoin) et la ratio (la faculté discursive, qui appartient à l’instrumentalité de l’oiseau qui mange). La possibilité de reconnaître l’oiseau témoin est toujours présente, mais seulement pour ceux qui ont subi la formation métaphysique requise ; la grande majorité des êtres humains vivent leur existence entièrement dans la perspective de l’oiseau qui mange, ne soupçonnant jamais l’existence du témoin.

Ananda Coomaraswamy, dans ses essais sur l’art et la métaphysique indienne, relie les deux oiseaux à l’iconographie des dvārāpāla ou gardiens de porte, qui apparaissent par paires où l’une des figures est active et l’autre contemplative. Titus Burckhardt, écrivant sur le symbolisme de l’arbre, note que l’arbre pippala est l’« arbre du monde » (axis mundi) et que les deux oiseaux occupent respectivement sa racine (la source non-manifestée) et ses branches (la diversité manifestée). Martin Lings, dans ses études sur le soufisme, établit un parallèle explicite entre les deux oiseaux et la distinction coranique entre le rūḥ (esprit, qui ne mange pas) et le nafs (âme, qui consomme l’expérience).

Applications pour le chercheur

Le chercheur qui souhaite s’approcher de la réalité désignée par les deux oiseaux doit d’abord reconnaître que l’oiseau qui mange n’est pas une entité séparée mais l’oiseau témoin dans un état d’oubli. Une méthode pratique est la culture du sākṣī-bhāva, l’attitude du témoin, par un silence intérieur soutenu et un détachement à l’égard des fruits de l’action. Cela ne signifie pas supprimer le désir mais observer le désir tel qu’il surgit dans l’oiseau qui mange sans se l’approprier comme « mien ». Le chercheur devrait pratiquer l’auto-observation dans laquelle chaque état mental, chaque réaction émotionnelle et chaque sensation corporelle est reconnu comme appartenant à l’arbre, non au témoin. La récitation du mahāvākya « Tat tvam asi » (« Cela, tu l’es ») sert de rappel que l’oiseau témoin est la véritable identité du chercheur. Le chercheur doit être mis en garde contre la tentation de prendre quelque intensité émotionnelle, quelque expérience mystique ou quelque compréhension rationnelle pour la présence de l’oiseau témoin ; tous ces phénomènes sont des fruits de l’arbre, consommés par l’oiseau qui mange. Tous les chercheurs n’atteindront pas la reconnaissance directe de l’oiseau témoin dans cette vie, et ce n’est pas une raison pour désespérer mais pour faire preuve d’humilité. La structure hiérarchique de la réalité assure que seuls ceux qui possèdent la prédisposition karmique et la transmission initiatique requises passeront de la perspective de l’oiseau qui mange à celle de l’oiseau témoin. Pour la grande majorité, la pratique du témoignage diminue la souffrance sans éteindre l’illusion d’un soi séparé ; c’est un résultat légitime mais incomplet.

Malentendus courants

MalentenduCorrection pérennialiste
Les deux oiseaux sont deux âmes séparées, l’une divine et l’autre humaine.Les deux oiseaux sont un seul Soi vu selon deux perspectives ; la séparation n’existe que dans l’ignorance de l’oiseau qui mange.
L’oiseau témoin peut être atteint par l’introspection psychologique ou des techniques de méditation accessibles à tous.L’oiseau témoin n’est pas un objet d’expérience et ne peut être atteint par aucune technique ; il est le sujet même de toute expérience, reconnaissable seulement par la connaissance initiatique et l’intellection métaphysique, qui ne sont disponibles qu’à très peu.
L’arbre est une métaphore de l’univers physique seulement.L’arbre comprend la totalité des cinq niveaux de réalité, du Niveau 2 (où réside l’oiseau témoin) jusqu’au Niveau 5 ; l’univers physique n’en est que l’écorce la plus externe.
Le but est que l’oiseau qui mange devienne l’oiseau témoin.L’oiseau qui mange n’existe jamais comme entité réelle ; le but est de reconnaître que l’on a toujours été l’oiseau témoin et jamais l’oiseau qui mange.
Quiconque possède suffisamment de discipline et de sincérité peut atteindre cette reconnaissance en une seule vie.La reconnaissance ne dépend pas seulement de l’effort mais de la qualification métaphysique, de la transmission initiatique et de la maturation des conditions sur de nombreuses vies ; la plupart des chercheurs ne l’atteindront pas dans cette vie, ce qui reflète la hiérarchie cosmique, non un échec personnel.
L’oiseau témoin est un état idéal à atteindre par la perfection morale.La perfection morale appartient aux actions de l’oiseau qui mange ; l’oiseau témoin est antérieur à toute action et à toute perfection, et n’est pas « atteint » mais reconnu comme toujours présent.

Résumé

Les deux oiseaux symbolisent la relation non-duelle entre le Soi universel (Niveau 2) et l’âme individuelle (Niveaux 3 à 5), l’oiseau témoin ne descendant jamais dans la manifestation et l’oiseau qui mange ne souffrant que parce qu’il oublie son identité avec le témoin. La plupart des êtres humains demeurent confinés à la perspective de l’oiseau qui mange, et la reconnaissance de l’oiseau témoin n’est possible que pour les quelques-uns qui possèdent l’intellection métaphysique et la qualification initiatique requises. La dissolution moderne de la civilisation traditionnelle, avec son insistance sur l’accessibilité égalitaire et l’intériorité psychologique, obscurcit ce symbole plus profondément qu’aucun âge précédent.