Les catégories civilisationnelles de Guénon et l’ascension globale de la « technique » d’Ellul
Les écrits de René Guénon, composés entre les années 1920 et sa mort en 1951, présentent un contraste saisissant entre l’« Orient » et l’« Occident ». Une lecture attentive révèle toutefois qu’il ne s’agit pas principalement de termes géographiques, mais plutôt de catégories civilisationnelles et spirituelles. L’« Orient » guénonien désigne une société enracinée dans la tradition, où les principes métaphysiques et la connaissance sacrée constituent l’autorité suprême, façonnant tous les aspects de la vie, de la hiérarchie sociale à la politique et à l’art. L’« Occident », dans son lexique, désigne une société post-traditionnelle définie par son virage vers le matérialisme, le rationalisme et la sécularisation, une civilisation ayant perdu son lien avec les principes transcendants. L’analyse de Guénon admet que l’Occident n’a pas toujours été l’« Occident » au sens qu’il lui donne ; avant une série de ruptures historiques survenues entre le milieu et la fin du Moyen Âge, il répondait lui aussi aux critères d’une société traditionnelle. Ces événements clés incluent le déclin de la synthèse médiévale aux XIIIe et XIVe siècles, la Renaissance, la Réforme protestante et la Révolution scientifique.
L’effacement de l’« Orient » guénonien par la « technique » ellulienne
L’affirmation principale selon laquelle l’« Orient » décrit par Guénon n’existe plus peut être éclairée par le concept de « technique » de Jacques Ellul, tel qu’articulé dans son ouvrage majeur, La Technique ou l’Enjeu du siècle (publié pour la première fois en français en 1954). Ellul définit la technique comme « l’ensemble des moyens rationnellement élaborés et ayant une efficacité absolue (pour un stade de développement donné) dans tous les domaines de l’activité humaine ». Elle ne se limite pas aux machines ou à la technologie, mais englobe toutes les procédures rationalisées et standardisées, les structures organisationnelles, y compris les bureaucraties, ainsi que la rationalité orientée vers un but qui imprègne la vie moderne. Il s’agit d’un phénomène multidimensionnel englobant les technologies matérielles, les pratiques organisationnelles et un état d’esprit technique. Il ne reconnaît que les niveaux 4 et 5 des cinq niveaux de réalité et nie résolument la transcendance.
Ellul soutient que la technique est devenue une force autonome, étendant son emprise à tous les domaines de la vie humaine et créant un système global unifié et homogénéisateur. Ses caractéristiques incluent la rationalité, l’artificialité, l’automatisme, l’auto-augmentation, le monisme et l’universalisme. Une dimension cruciale de son expansion est ce qu’Ellul appelle la « technique humaine » — des méthodes telles que la propagande, la publicité, la pédagogie et les médias, qui « font de l’individu l’objet de la technique », intégrant les humains dans le système technique et les ajustant à ses besoins. Ce processus est ce qui efface les différences traditionnelles identifiées par Guénon.
Dans la critique de Guénon, l’Occident est défini par un ensemble de caractéristiques interdépendantes qui représentent ensemble une inversion complète de la vision traditionnelle du monde. Au cœur de cela se trouve l’idolâtrie du progrès — une croyance inconditionnelle en un avancement matériel et social indéfini qui, pour Guénon, est une pure superstition moderne sans fondement dans la doctrine traditionnelle. Ceci est inséparable du matérialisme, un état d’esprit qui restreint la « réalité » à l’ordre tangible et mesurable, réduisant la qualité à la quantité et considérant la matière non comme un principe de multiplicité à transcender mais comme l’objet unique de préoccupation. Cela conduit à une civilisation dominée par l’utilitarisme et le scientisme, où la science est valorisée presque exclusivement pour ses applications pratiques et industrielles et pour la construction de machines toujours plus puissantes, une quête qui asservit en fin de compte l’humanité à ses propres créations.
Cette vision matérialiste s’accompagne de sentimentalisme et d’humanisme, qui élèvent le sujet humain individuel, ses émotions et ses désirs au rang suprême, le coupant ainsi de tout principe transcendant. Cette focalisation anthropocentrique dégénère, du point de vue de Guénon, en une forme de solipsisme et d’individualisme psychologique, où le moi subjectif devient la seule mesure de la vérité et de la réalité. L’expression sociale de ceci est l’égalitarisme, qui détruit les hiérarchies naturelles et les ordres sociaux traditionnels, dissolvant les unités supérieures dans une masse chaotique d’individus en compétition. Cet ethos quantitatif et matérialiste se manifeste dans les institutions démocratiques comme le suffrage universel, qui, selon Guénon, réduit la prise de décision collective à une simple fonction du pouvoir numérique, ainsi que dans la réduction de toute distinction sociale à la possession de la richesse matérielle.
La subsumption globale de la tradition
La mondialisation de la technique signifie que toutes les nations modernes, quelle que soit leur situation géographique ou leurs traditions historiques, sont désormais soumises aux mêmes impératifs d’efficacité, de rationalisation et de standardisation. Des nations modernes comme l’Inde ou la Chine, avec leur engagement en faveur du progrès technologique, de la rationalisation économique et des systèmes bureaucratiques, font, en effet, partie de l’« Occident » au sens civilisationnel guénonien. Elles ont embrassé la « technique », abandonnant ainsi le modèle sociétal traditionnel que Guénon associait à l’« Orient ». La dichotomie culturelle et civilisationnelle observée par Guénon est en train d’être éliminée par la logique englobante de la technique ; les différences qui subsistent entre les nations sont superficielles comparées à leur unité technique sous-jacente. Le monde est désormais une unique « société technologique ».