Chapitre 9 – Quelques conclusions

Aperçu

Aller au paragraphe 1

Guénon ouvre ce chapitre conclusif en résumant l’argument essentiel du livre : le monde moderne est en état de crise profonde parce qu’il s’est coupé de tous les principes traditionnels. La crise n’est pas seulement économique, politique ou sociale – elle est intellectuelle et spirituelle. Tous les symptômes de décadence que nous observons ne sont que les manifestations extérieures d’un mal plus profond : la perte de la connaissance métaphysique.

Il réitère que l’esprit moderne est fondamentalement anti-traditionnel. Il nie l’existence de toute vérité qui transcende la raison humaine et l’expérience sensible. Ce déni n’est pas une simple erreur mais un choix délibéré, un rejet volontaire de la hiérarchie de l’être. Les conséquences de ce choix sont visibles dans tous les domaines : science sans sagesse, art sans signification, morale sans fondement, politique sans principe.

Guénon répond ensuite à l’objection selon laquelle sa critique est trop sévère, qu’il ignore les réalisations réelles de la civilisation moderne. Il reconnaît que la science et la technologie modernes ont produit des résultats remarquables dans l’ordre matériel. Mais il insiste sur le fait que ces réalisations sont achetées à un prix trop élevé. Le progrès matériel de l’Occident s’est accompagné d’une régression spirituelle qui l’emporte de loin sur tout gain matériel. Une civilisation qui a perdu son lien avec le transcendant a perdu sa raison d’être.

Il revient sur l’idée du Kali-Yuga, l’âge sombre dans lequel nous vivons. Ce n’est pas une métaphore mais une réalité cosmique, une phase du grand cycle de la manifestation. Dans un tel âge, le désordre et l’obscurité règnent naturellement. Mais il souligne que cet état n’est pas éternel. Le cycle tournera, et un nouvel âge finira par poindre. La tâche de ceux qui possèdent la connaissance traditionnelle n’est pas de hâter ce tournant – cela dépasse le pouvoir humain – mais de préserver les semences de vérité qui germeront dans l’avenir.

Le chapitre aborde ensuite le rôle de l’élite intellectuelle. Guénon insiste sur le fait que la seule opposition efficace à l’esprit moderne doit venir d’une petite minorité d’hommes qui ont retrouvé la connaissance métaphysique authentique. Ces hommes ne sont pas des réformateurs au sens ordinaire. Ils ne proposent pas de nouveaux programmes sociaux ni d’idéologies politiques. Leur travail est purement intellectuel et spirituel. Ils opèrent d’en haut, par la puissance de la vérité elle-même, et non d’en bas, par la force du nombre ou des ressources matérielles.

Il met en garde contre l’illusion de l’action de masse. Dans l’ordre spirituel, les nombres sont sans importance. Un seul homme qui sait vraiment est plus puissant qu’une multitude d’hommes ignorants. Le monde moderne, qui adore la quantité, ne peut comprendre cela. Il croit que la vérité se décide à la majorité des voix ou par le poids de l’opinion publique. Guénon rejette cela comme le comble de l’absurdité. La vérité n’est pas élue démocratiquement ; elle est découverte par l’intuition intellectuelle et transmise par une chaîne ininterrompue de tradition.

Guénon considère ensuite l’attitude que ses lecteurs devraient adopter. Il les exhorte à ne pas se laisser décourager par le triomphe apparent de l’esprit moderne. Les apparences sont trompeuses. Le désordre du moment présent, si accablant qu’il paraisse, est transitoire. Il est une phase nécessaire dans l’ordre plus vaste des choses, un déséquilibre temporaire qui contribue au rétablissement final de l’équilibre. Les forces des ténèbres et du mensonge peuvent sembler prévaloir, mais elles ne peuvent résister à la puissance de la vérité.

Il conclut en évoquant l’ancienne devise de certaines organisations initiatiques occidentales : Vincit omnia Veritas – La vérité triomphe de tout. Ce n’est pas un vœu pieux mais un énoncé de fait métaphysique. La vérité n’est pas une force parmi d’autres ; elle est le fondement même de la réalité. Tous les déséquilibres partiels et transitoires doivent, en fin de compte, servir à la réalisation de l’équilibre total. Ceux qui travaillent pour la préservation et la transmission de la vérité ne peuvent donc finalement échouer. Leur travail peut ne pas porter de fruits de leur vivant, mais il portera ses fruits en temps voulu.

Les derniers paragraphes offrent une note d’espoir, bien que non pas au sens moderne de l’optimisme. Guénon ne prédit pas une victoire imminente de la tradition sur la modernité. Le monde moderne pourrait bien se détruire lui-même avant qu’une restauration ne soit possible. Mais il affirme que tout ce qui est fait au service de la vérité ne peut être perdu. Cela survivra à la dissolution du monde présent et deviendra la semence du monde futur. L’élite doit donc continuer son travail sans se soucier des résultats immédiats, confiante dans le fait que la vérité qu’elle sert finira par triompher.