¶3 Pour les modernes, rien ne semble exister en dehors de ce qui peut se voir et se toucher, ou du moins, même s’ils admettent théoriquement qu’il peut exister quelque chose d’autre, ils s’empressent de le déclarer, non seulement inconnu, mais « inconnaissable »1, ce qui les dispense de s’en occuper. S’il en est pourtant qui cherchent à se faire quelque idée d’un « autre monde »2, comme ils ne font pour cela appel qu’à l’imagination, ils se le représentent sur le modèle du monde terrestre et y transportent toutes les conditions d’existence qui sont propres à celui-ci, y compris l’espace et le temps, voire même une sorte de « corporéité »3 ; nous avons montré ailleurs, dans les conceptions spirites, des exemples particulièrement frappants de ce genre de représentations grossièrement matérialisées4 ; mais, si c’est là un cas extrême, où ce caractère est exagéré jusqu’à la caricature, ce serait une erreur de croire que le spiritisme et les sectes qui lui sont plus ou moins apparentées ont le monopole de ces sortes de choses. Du reste, d’une façon plus générale, l’intervention de l’imagination dans les domaines où elle ne peut rien donner, et qui devraient normalement lui être interdits, est un fait qui montre fort nettement l’incapacité des Occidentaux modernes à s’élever au-dessus du sensible5 ; beaucoup ne savent faire aucune différence entre « concevoir » et « imaginer »6, et certains philosophes, tels que Kant7, vont jusqu’à déclarer « inconcevable » ou « impensable » tout ce qui n’est pas susceptible de représentation. Aussi tout ce qu’on appelle « spiritualisme » ou « idéalisme » n’est-il, le plus souvent, qu’une sorte de matérialisme transposé8 ; cela n’est pas vrai seulement de ce que nous avons désigné sous le nom de « néospiritualisme »9, mais aussi du spiritualisme philosophique lui-même, qui se considère pourtant comme l’opposé du matérialisme. À vrai dire, spiritualisme et matérialisme, entendus au sens philosophique, ne peuvent se comprendre l’un sans l’autre10 : ce sont simplement les deux moitiés du dualisme cartésien11, dont la séparation radicale a été transformée en une sorte d’antagonisme ; et, depuis lors, toute la philosophie oscille entre ces deux termes sans pouvoir les dépasser. Le spiritualisme, en dépit de son nom, n’a rien de commun avec la spiritualité12 ; son débat avec le matérialisme ne peut que laisser parfaitement indifférents ceux qui se placent à un point de vue supérieur, et qui voient que ces contraires sont, au fond, bien près d’être de simples équivalents, dont la prétendue opposition, sur beaucoup de points, se réduit à une vulgaire dispute de mots13.

Pour les modernes, rien ne semble exister en dehors de ce qui peut se voir et se toucher, ou du moins, même s’ils admettent théoriquement qu’il peut exister quelque chose d’autre, ils s’empressent de le déclarer, non seulement inconnu, mais « inconnaissable », ce qui les dispense de s’en occuper.

  • Pour /puʁ/ = « For »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • modernes /mɔ.dɛʁn/ = « moderns / modern people »
  • rien /ʁjɛ̃/ = « nothing »
  • ne /nə/ = « not »
  • semble /sɑ̃bl/ = « seems »
  • exister /ɛɡ.zis.te/ = « to exist »
  • en /ɑ̃/ = « outside of »
  • dehors /də.ɔʁ/ = « outside »
  • de /də/ = « of »
  • ce /sə/ = « that »
  • qui /ki/ = « which »
  • peut /pø/ = « can »
  • se /sə/ = « itself »
  • voir /vwaʁ/ = « be seen »
  • et /e/ = « and »
  • se /sə/ = « itself »
  • toucher /tu.ʃe/ = « be touched »
  • ou /u/ = « or »
  • du /dy/ = « of the » (du moins = « at least »)
  • moins /mwɛ̃/ = « least »
  • même /mɛm/ = « even »
  • s’ /s/ = « if they »
  • ils /il/ = « they »
  • admettent /ad.mɛt/ = « admit »
  • théoriquement /te.ɔ.ʁik.mɑ̃/ = « theoretically »
  • qu’ /k/ = « that »
  • il /il/ = « there »
  • peut /pø/ = « can »
  • exister /ɛɡ.zis.te/ = « exist »
  • quelque chose /kɛl.kə ʃoz/ = « something »
  • d’autre /dotʁ/ = « else »
  • ils /il/ = « they »
  • s’ /s/ = « themselves »
  • empressent /ɑ̃.pʁɛs/ = « hasten » (s’empresser de = « to hasten to »)
  • de /də/ = « to »
  • le /lə/ = « it »
  • déclarer /de.kla.ʁe/ = « declare »
  • non /nɔ̃/ = « not »
  • seulement /sœl.mɑ̃/ = « only »
  • inconnu /ɛ̃.kɔ.ny/ = « unknown »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • « inconnaissable » /ɛ̃.kɔ.nɛ.sabl/ = « unknowable »
  • ce /sə/ = « which »
  • qui /ki/ = « which »
  • les /le/ = « them »
  • dispense /dis.pɑ̃s/ = « dispenses / excuses »
  • de /də/ = « from »
  • s’ /s/ = « themselves »
  • en /ɑ̃/ = « of it »
  • occuper /ɔ.ky.pe/ = « concern themselves » (s’occuper de = « to concern oneself with »)

Grammaire :

Rien ne semble exister en dehors de ce qui peut se voir et se toucher = « nothing seems to exist outside of that which can be seen and touched ». Ne… rien = « nothing ». Ce qui = « that which ». Se voir and se toucher = reflexive passive meaning « to be seen / touched ».
Ou du moins = « or at least ».
Même s’ils admettent théoriquement qu’il peut exister quelque chose d’autre = « even if they theoretically admit that there can exist something else ». Il peut exister = « there can exist ».
Ils s’empressent de le déclarer = « they hasten to declare it ». S’empresser de = « to hasten to ». Le = direct object (it, referring to quelque chose d’autre).
Non seulement inconnu, mais « inconnaissable » = « not only unknown, but ‘unknowable' ».
Ce qui les dispense de s’en occuper = « which excuses them from concerning themselves with it ». Ce qui = « which ». Les = direct object (them). Dispense de = « excuses from ». S’occuper de = « to concern oneself with ». En = « of it ».

Sens général :

Pour les modernes, rien ne semble exister en dehors de ce qui peut se voir et se toucher, ou du moins, même s’ils admettent théoriquement qu’il peut exister quelque chose d’autre, ils s’empressent de le déclarer, non seulement inconnu, mais « inconnaissable », ce qui les dispense de s’en occuper.


S’il en est pourtant qui cherchent à se faire quelque idée d’un « autre monde », comme ils ne font pour cela appel qu’à l’imagination, ils se le représentent sur le modèle du monde terrestre et y transportent toutes les conditions d’existence qui sont propres à celui-ci, y compris l’espace et le temps, voire même une sorte de « corporéité » ; nous avons montré ailleurs, dans les conceptions spirites, des exemples particulièrement frappants de ce genre de représentations grossièrement matérialisées ; mais, si c’est là un cas extrême, où ce caractère est exagéré jusqu’à la caricature, ce serait une erreur de croire que le spiritisme et les sectes qui lui sont plus ou moins apparentées ont le monopole de ces sortes de choses.

  • S’ /s/ = « If there »
  • il /il/ = « there »
  • en /ɑ̃/ = « of them »
  • est /ɛ/ = « is »
  • pourtant /puʁ.tɑ̃/ = « however »
  • qui /ki/ = « who »
  • cherchent /ʃɛʁʃ/ = « seek »
  • à /a/ = « to »
  • se /sə/ = « themselves »
  • faire /fɛʁ/ = « make »
  • quelque /kɛl.kə/ = « some »
  • idée (f.) /i.de/ = « idea »
  • d’ /d/ = « of »
  • un (m.) /œ̃/ = « an »
  • « autre monde » /otʁ mɔ̃d/ = « other world »
  • comme /kɔm/ = « since »
  • ils /il/ = « they »
  • ne /nə/ = « not »
  • font /fɔ̃/ = « make »
  • pour /puʁ/ = « for »
  • cela /sə.la/ = « that »
  • appel (m.) /a.pɛl/ = « appeal » (faire appel à = « to appeal to »)
  • qu’ /k/ = « except » (ne…que = « only »)
  • à /a/ = « to »
  • l’ (f.) /l/ = « the »
  • imagination (f.) /i.ma.ʒi.na.sjɔ̃/ = « imagination »
  • ils /il/ = « they »
  • se /sə/ = « to themselves »
  • le /lə/ = « it »
  • représentent /ʁə.pʁe.zɑ̃t/ = « represent »
  • sur /syʁ/ = « on »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • modèle (m.) /mɔ.dɛl/ = « model »
  • du /dy/ = « of the »
  • monde (m.) /mɔ̃d/ = « world »
  • terrestre /tɛ.ʁɛstʁ/ = « terrestrial »
  • et /e/ = « and »
  • y /i/ = « there »
  • transportent /tʁɑ̃s.pɔʁt/ = « transport »
  • toutes (f. pl.) /tut/ = « all »
  • les (f. pl.) /le/ = « the »
  • conditions (f. pl.) /kɔ̃.di.sjɔ̃/ = « conditions »
  • d’ /d/ = « of »
  • existence (f.) /ɛɡ.zis.tɑ̃s/ = « existence »
  • qui /ki/ = « which »
  • sont /sɔ̃/ = « are »
  • propres /pʁɔpʁ/ = « characteristic »
  • à /a/ = « to »
  • celui-ci /sə.lɥi.si/ = « the latter » (this world)
  • y /i/ = « there » (y compris = « including »)
  • compris /kɔ̃.pʁi/ = « included »
  • l’ (m.) /l/ = « the »
  • espace (m.) /ɛs.pas/ = « space »
  • et /e/ = « and »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • temps (m.) /tɑ̃/ = « time »
  • voire /vwaʁ/ = « even »
  • même /mɛm/ = «  »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • sorte (f.) /sɔʁt/ = « kind »
  • de /də/ = « of »
  • « corporéité » /kɔʁ.pɔ.ʁe.i.te/ = « corporeality »
  • nous /nu/ = « we »
  • avons /a.vɔ̃/ = « have »
  • montré /mɔ̃.tʁe/ = « shown »
  • ailleurs /a.jœʁ/ = « elsewhere »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • les (f. pl.) /le/ = « the »
  • conceptions (f. pl.) /kɔ̃.sɛp.sjɔ̃/ = « conceptions »
  • spirites /spi.ʁit/ = « spiritist »
  • des (m. pl.) /de/ = « some »
  • exemples (m. pl.) /ɛɡ.zɑ̃pl/ = « examples »
  • particulièrement /paʁ.ti.ky.ljɛʁ.mɑ̃/ = « particularly »
  • frappants /fʁa.pɑ̃/ = « striking »
  • de /də/ = « of »
  • ce /sə/ = « this »
  • genre (m.) /ʒɑ̃ʁ/ = « kind »
  • de /də/ = « of »
  • représentations (f. pl.) /ʁə.pʁe.zɑ̃.ta.sjɔ̃/ = « representations »
  • grossièrement /ɡʁo.sjɛʁ.mɑ̃/ = « crudely »
  • matérialisées (f. pl.) /ma.te.ʁja.li.ze/ = « materialized »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • si /si/ = « if »
  • c’est /sɛ/ = « it is »
  • /la/ = « there »
  • un (m.) /œ̃/ = « a »
  • cas (m.) /ka/ = « case »
  • extrême /ɛk.stʁɛm/ = « extreme »
  • /u/ = « where »
  • ce /sə/ = « this »
  • caractère (m.) /ka.ʁak.tɛʁ/ = « characteristic »
  • est /ɛ/ = « is »
  • exagéré /ɛɡ.za.ʒe.ʁe/ = « exaggerated »
  • jusqu’à /ʒys.k‿a/ = « to the point of »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • caricature (f.) /ka.ʁi.ka.tyʁ/ = « caricature »
  • ce /sə/ = « it »
  • serait /sə.ʁɛ/ = « would be »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • erreur (f.) /e.ʁœʁ/ = « error »
  • de /də/ = « to »
  • croire /kʁwaʁ/ = « believe »
  • que /kə/ = « that »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • spiritisme (m.) /spi.ʁi.tism/ = « spiritism »
  • et /e/ = « and »
  • les (f. pl.) /le/ = « the »
  • sectes (f. pl.) /sɛkt/ = « sects »
  • qui /ki/ = « which »
  • lui /lɥi/ = « to it »
  • sont /sɔ̃/ = « are »
  • plus /ply/ = « more »
  • ou /u/ = « or »
  • moins /mwɛ̃/ = « less »
  • apparentées /a.pa.ʁɑ̃.te/ = « related »
  • ont /ɔ̃/ = « have »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • monopole (m.) /mɔ.nɔ.pɔl/ = « monopoly »
  • de /də/ = « of »
  • ces (f. pl.) /se/ = « these »
  • sortes (f. pl.) /sɔʁt/ = « kinds »
  • de /də/ = « of »
  • choses (f. pl.) /ʃoz/ = « things »

Grammaire :

S’il en est pourtant qui cherchent = « if there are however some who seek ». Il en est = « there are some ». Qui = subject.
À se faire quelque idée d’un « autre monde » = « to make for themselves some idea of an ‘other world' ». Se faire une idée de = « to form an idea of ».
Comme ils ne font pour cela appel qu’à l’imagination = « since they make appeal for that only to the imagination ». Ne…que = « only ». Faire appel à = « to appeal to ».
Ils se le représentent sur le modèle du monde terrestre = « they represent it to themselves on the model of the terrestrial world ». Se représenter = reflexive « to represent to oneself ». Le = direct object (it).
Y transportent toutes les conditions d’existence = « transport there all the conditions of existence ». Y = « there » (into that other world).
Qui sont propres à celui-ci = « which are characteristic of the latter ». Proprie à = « characteristic of ». Celui-ci = « the latter » (this world).
Y compris l’espace et le temps, voire même une sorte de « corporéité » = « including space and time, even a kind of ‘corporeality' ». Y compris = « including ». Voire même = « even ».
Nous avons montré ailleurs = « we have shown elsewhere ». Passé composé.
Dans les conceptions spirites = « in spiritist conceptions ».
Des exemples particulièrement frappants = « particularly striking examples ».
De ce genre de représentations grossièrement matérialisées = « of this kind of crudely materialized representations ».
Si c’est là un cas extrême = « if that is an extreme case ». = « there » (emphatic).
Où ce caractère est exagéré jusqu’à la caricature = « where this characteristic is exaggerated to the point of caricature ».
Ce serait une erreur de croire que = « it would be an error to believe that ». Serait = conditional.
Le spiritisme et les sectes qui lui sont plus ou moins apparentées = « spiritism and the sects which are more or less related to it ». Lui = indirect object (to it).
Ont le monopole de ces sortes de choses = « have the monopoly of these kinds of things ».

Sens général :

S’il en est pourtant qui cherchent à se faire quelque idée d’un « autre monde », comme ils ne font pour cela appel qu’à l’imagination, ils se le représentent sur le modèle du monde terrestre et y transportent toutes les conditions d’existence qui sont propres à celui-ci, y compris l’espace et le temps, voire même une sorte de « corporéité ». Nous avons montré ailleurs, dans les conceptions spirites, des exemples particulièrement frappants de ce genre de représentations grossièrement matérialisées. Mais, si c’est là un cas extrême, où ce caractère est exagéré jusqu’à la caricature, ce serait une erreur de croire que le spiritisme et les sectes qui lui sont plus ou moins apparentées ont le monopole de ces sortes de choses.


Du reste, d’une façon plus générale, l’intervention de l’imagination dans les domaines où elle ne peut rien donner, et qui devraient normalement lui être interdits, est un fait qui montre fort nettement l’incapacité des Occidentaux modernes à s’élever au-dessus du sensible ; beaucoup ne savent faire aucune différence entre « concevoir » et « imaginer », et certains philosophes, tels que Kant, vont jusqu’à déclarer « inconcevable » ou « impensable » tout ce qui n’est pas susceptible de représentation.

  • Du /dy/ = « Of the » (du reste = « besides / moreover »)
  • reste (m.) /ʁɛst/ = « remainder »
  • d’ /d/ = « in »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • façon (f.) /fa.sɔ̃/ = « way »
  • plus /ply/ = « more »
  • générale /ʒe.ne.ʁal/ = « general »
  • l’ (f.) /l/ = « the »
  • intervention (f.) /ɛ̃.tɛʁ.vɑ̃.sjɔ̃/ = « intervention »
  • de /də/ = « of »
  • l’ (f.) /l/ = « the »
  • imagination (f.) /i.ma.ʒi.na.sjɔ̃/ = « imagination »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • domaines (m. pl.) /dɔ.mɛn/ = « domains »
  • /u/ = « where »
  • elle /ɛl/ = « it »
  • ne /nə/ = « not »
  • peut /pø/ = « can »
  • rien /ʁjɛ̃/ = « nothing »
  • donner /dɔ.ne/ = « give »
  • et /e/ = « and »
  • qui /ki/ = « which »
  • devraient /də.vʁɛ/ = « should » (conditional of devoir)
  • normalement /nɔʁ.mal.mɑ̃/ = « normally »
  • lui /lɥi/ = « to it »
  • être /ɛtʁ/ = « be »
  • interdits /ɛ̃.tɛʁ.di/ = « forbidden »
  • est /ɛ/ = « is »
  • un (m.) /œ̃/ = « a »
  • fait (m.) /fɛ/ = « fact »
  • qui /ki/ = « which »
  • montre /mɔ̃tʁ/ = « shows »
  • fort /fɔʁ/ = « very »
  • nettement /nɛt.mɑ̃/ = « clearly »
  • l’ (f.) /l/ = « the »
  • incapacité (f.) /ɛ̃.ka.pa.si.te/ = « incapacity »
  • des (m. pl.) /de/ = « of the »
  • Occidentaux (m. pl.) /ɔk.si.dɑ̃.to/ = « Westerners »
  • modernes /mɔ.dɛʁn/ = « modern »
  • à /a/ = « to »
  • s’ /s/ = « themselves »
  • élever /e.lə.ve/ = « raise »
  • au-dessus /o.də.sy/ = « above »
  • du /dy/ = « of the »
  • sensible /sɑ̃.sibl/ = « sensible / perceptible »
  • beaucoup /bo.ku/ = « many »
  • ne /nə/ = « not »
  • savent /sav/ = « know »
  • faire /fɛʁ/ = « make »
  • aucune (f.) /o.kyn/ = « no »
  • différence (f.) /di.fe.ʁɑ̃s/ = « difference »
  • entre /ɑ̃tʁ/ = « between »
  • « concevoir » /kɔ̃.sə.vwaʁ/ = « to conceive »
  • et /e/ = « and »
  • « imaginer » /i.ma.ʒi.ne/ = « to imagine »
  • et /e/ = « and »
  • certains /sɛʁ.tɛ̃/ = « certain »
  • philosophes (m. pl.) /fi.lɔ.zɔf/ = « philosophers »
  • tels /tɛl/ = « such »
  • que /kə/ = « as »
  • Kant /kɑ̃t/ = « Kant »
  • vont /vɔ̃/ = « go »
  • jusqu’à /ʒys.k‿a/ = « as far as to »
  • déclarer /de.kla.ʁe/ = « declare »
  • « inconcevable » /ɛ̃.kɔ̃.sə.vabl/ = « inconceivable »
  • ou /u/ = « or »
  • « impensable » /ɛ̃.pɑ̃.sabl/ = « unthinkable »
  • tout /tu/ = « everything »
  • ce /sə/ = « that »
  • qui /ki/ = « which »
  • n’ /n/ = « not »
  • est /ɛ/ = « is »
  • pas /pa/ = « not »
  • susceptible /sy.sɛp.tibl/ = « capable »
  • de /də/ = « of »
  • représentation (f.) /ʁə.pʁe.zɑ̃.ta.sjɔ̃/ = « representation »

Grammaire :

Du reste = « besides / moreover ».
D’une façon plus générale = « in a more general way ».
L’intervention de l’imagination dans les domaines où elle ne peut rien donner = « the intervention of the imagination in domains where it can give nothing ». Ne… rien = « nothing ».
Et qui devraient normalement lui être interdits = « and which should normally be forbidden to it ». Devraient = conditional of devoir (should). Lui = indirect object (to it). Interdits = past participle used as adjective.
Est un fait qui montre fort nettement l’incapacité des Occidentaux modernes à s’élever au-dessus du sensible = « is a fact which shows very clearly the incapacity of modern Westerners to raise themselves above the sensible ». S’élever au-dessus de = « to rise above ».
Beaucoup ne savent faire aucune différence entre « concevoir » et « imaginer » = « many do not know how to make any difference between ‘to conceive’ and ‘to imagine' ». Ne… aucune = « no ». Savent faire = « know how to make ».
Et certains philosophes, tels que Kant = « and certain philosophers, such as Kant ».
Vont jusqu’à déclarer « inconcevable » ou « impensable » tout ce qui n’est pas susceptible de représentation = « go as far as to declare ‘inconceivable’ or ‘unthinkable’ everything that is not capable of representation ». Vont jusqu’à + infinitive = « go as far as to ». Susceptible de = « capable of ».

Sens général :

Du reste, d’une façon plus générale, l’intervention de l’imagination dans les domaines où elle ne peut rien donner, et qui devraient normalement lui être interdits, est un fait qui montre fort nettement l’incapacité des Occidentaux modernes à s’élever au-dessus du sensible. Beaucoup ne savent faire aucune différence entre « concevoir » et « imaginer », et certains philosophes, tels que Kant, vont jusqu’à déclarer « inconcevable » ou « impensable » tout ce qui n’est pas susceptible de représentation.


Aussi tout ce qu’on appelle « spiritualisme » ou « idéalisme » n’est-il, le plus souvent, qu’une sorte de matérialisme transposé ; cela n’est pas vrai seulement de ce que nous avons désigné sous le nom de « néospiritualisme », mais aussi du spiritualisme philosophique lui-même, qui se considère pourtant comme l’opposé du matérialisme.

  • Aussi /o.si/ = « Therefore / consequently »
  • tout /tu/ = « all »
  • ce /sə/ = « that »
  • qu’ /k/ = « that »
  • on /ɔ̃/ = « one »
  • appelle /a.pɛl/ = « calls »
  • « spiritualisme » /spi.ʁi.tɥa.lism/ = « spiritualism »
  • ou /u/ = « or »
  • « idéalisme » /i.de.a.lism/ = « idealism »
  • n’ /n/ = « not »
  • est-il /ɛ til/ = « is it » (inversion)
  • le /lə/ = « the »
  • plus /ply/ = « most »
  • souvent /su.vɑ̃/ = « often »
  • qu’ /k/ = « except » (ne…que = « only »)
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • sorte (f.) /sɔʁt/ = « kind »
  • de /də/ = « of »
  • matérialisme (m.) /ma.te.ʁja.lism/ = « materialism »
  • transposé /tʁɑ̃s.po.ze/ = « transposed »
  • cela /sə.la/ = « that »
  • n’ /n/ = « not »
  • est /ɛ/ = « is »
  • pas /pa/ = « not »
  • vrai /vʁɛ/ = « true »
  • seulement /sœl.mɑ̃/ = « only »
  • de /də/ = « of »
  • ce /sə/ = « what »
  • que /kə/ = « that »
  • nous /nu/ = « we »
  • avons /a.vɔ̃/ = « have »
  • désigné /de.zi.ɲe/ = « designated »
  • sous /su/ = « under »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • nom (m.) /nɔ̃/ = « name »
  • de /də/ = « of »
  • « néospiritualisme » /ne.o.spi.ʁi.tɥa.lism/ = « neo-spiritualism »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • aussi /o.si/ = « also »
  • du /dy/ = « of the »
  • spiritualisme (m.) /spi.ʁi.tɥa.lism/ = « spiritualism »
  • philosophique /fi.lɔ.zɔ.fik/ = « philosophical »
  • lui-même /lɥi.mɛm/ = « itself »
  • qui /ki/ = « which »
  • se /sə/ = « itself »
  • considère /kɔ̃.si.dɛʁ/ = « considers »
  • pourtant /puʁ.tɑ̃/ = « however »
  • comme /kɔm/ = « as »
  • l’ (m.) /l/ = « the »
  • opposé (m.) /ɔ.po.ze/ = « opposite »
  • du /dy/ = « of the »
  • matérialisme (m.) /ma.te.ʁja.lism/ = « materialism »

Grammaire :

Aussi… n’est-il : aussi at beginning of clause triggers inversion of subject and verb. N’est-il = « is it not ».
Tout ce qu’on appelle « spiritualisme » ou « idéalisme » = « all that one calls ‘spiritualism’ or ‘idealism' ».
Le plus souvent = « most often ».
N’est… qu’une sorte de matérialisme transposé = « is only a kind of transposed materialism ». Ne…que = « only ».
Cela n’est pas vrai seulement de ce que nous avons désigné sous le nom de « néospiritualisme » = « that is not true only of what we have designated under the name of ‘neo-spiritualism' ». Ce que = « what ».
Mais aussi du spiritualisme philosophique lui-même = « but also of philosophical spiritualism itself ».
Qui se considère pourtant comme l’opposé du matérialisme = « which however considers itself as the opposite of materialism ». Se considérer comme = « to consider oneself as ».

Sens général :

Aussi tout ce qu’on appelle « spiritualisme » ou « idéalisme » n’est-il, le plus souvent, qu’une sorte de matérialisme transposé. Cela n’est pas vrai seulement de ce que nous avons désigné sous le nom de « néospiritualisme », mais aussi du spiritualisme philosophique lui-même, qui se considère pourtant comme l’opposé du matérialisme.


À vrai dire, spiritualisme et matérialisme, entendus au sens philosophique, ne peuvent se comprendre l’un sans l’autre : ce sont simplement les deux moitiés du dualisme cartésien, dont la séparation radicale a été transformée en une sorte d’antagonisme ; et, depuis lors, toute la philosophie oscille entre ces deux termes sans pouvoir les dépasser.

  • À /a/ = « To »
  • vrai /vʁɛ/ = « true » (à vrai dire = « to tell the truth »)
  • dire /diʁ/ = « say »
  • spiritualisme (m.) /spi.ʁi.tɥa.lism/ = « spiritualism »
  • et /e/ = « and »
  • matérialisme (m.) /ma.te.ʁja.lism/ = « materialism »
  • entendus /ɑ̃.tɑ̃.dy/ = « understood »
  • au /o/ = « in the »
  • sens (m.) /sɑ̃s/ = « sense »
  • philosophique /fi.lɔ.zɔ.fik/ = « philosophical »
  • ne /nə/ = « not »
  • peuvent /pœv/ = « can »
  • se /sə/ = « themselves »
  • comprendre /kɔ̃.pʁɑ̃dʁ/ = « understand »
  • l’un /l‿œ̃/ = « the one »
  • sans /sɑ̃/ = « without »
  • l’autre /lotʁ/ = « the other »
  • ce /sə/ = « these »
  • sont /sɔ̃/ = « are »
  • simplement /sɛ̃.plə.mɑ̃/ = « simply »
  • les (f. pl.) /le/ = « the »
  • deux /dø/ = « two »
  • moitiés (f. pl.) /mwa.tje/ = « halves »
  • du /dy/ = « of the »
  • dualisme (m.) /dɥa.lism/ = « dualism »
  • cartésien /kaʁ.te.zjɛ̃/ = « Cartesian »
  • dont /dɔ̃/ = « of which »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • séparation (f.) /se.pa.ʁa.sjɔ̃/ = « separation »
  • radicale /ʁa.di.kal/ = « radical »
  • a /a/ = « has »
  • été /e.te/ = « been »
  • transformée (f.) /tʁɑ̃s.fɔʁ.me/ = « transformed »
  • en /ɑ̃/ = « into »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • sorte (f.) /sɔʁt/ = « kind »
  • d’ /d/ = « of »
  • antagonisme (m.) /ɑ̃.ta.ɡɔ.nism/ = « antagonism »
  • et /e/ = « and »
  • depuis /də.pɥi/ = « since »
  • lors /lɔʁ/ = « then » (depuis lors = « since then »)
  • toute (f.) /tut/ = « all »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • philosophie (f.) /fi.lɔ.zɔ.fi/ = « philosophy »
  • oscille /ɔ.sil/ = « oscillates »
  • entre /ɑ̃tʁ/ = « between »
  • ces (m. pl.) /se/ = « these »
  • deux /dø/ = « two »
  • termes (m. pl.) /tɛʁm/ = « terms »
  • sans /sɑ̃/ = « without »
  • pouvoir /pu.vwaʁ/ = « being able to »
  • les /le/ = « them »
  • dépasser /de.pa.se/ = « surpass / go beyond »

Grammaire :

À vrai dire = « to tell the truth » (fixed expression).
Entendus au sens philosophique = « understood in the philosophical sense ». Past participle entendus agrees with spiritualisme and matérialisme (masculine plural).
Ne peuvent se comprendre l’un sans l’autre = « cannot understand themselves / be understood one without the other ». Se comprendre = reciprocal « to understand each other / to be understandable ». L’un sans l’autre = « one without the other ».
Ce sont simplement les deux moitiés du dualisme cartésien = « they are simply the two halves of Cartesian dualism ».
Dont la séparation radicale a été transformée en une sorte d’antagonisme = « of which the radical separation has been transformed into a kind of antagonism ». Dont = « of which ». Passé composé passive a été transformée.
Depuis lors = « since then ».
Toute la philosophie oscille entre ces deux termes sans pouvoir les dépasser = « all philosophy oscillates between these two terms without being able to surpass them ». Sans pouvoir = « without being able to ».

Sens général :

À vrai dire, spiritualisme et matérialisme, entendus au sens philosophique, ne peuvent se comprendre l’un sans l’autre : ce sont simplement les deux moitiés du dualisme cartésien, dont la séparation radicale a été transformée en une sorte d’antagonisme. Et, depuis lors, toute la philosophie oscille entre ces deux termes sans pouvoir les dépasser.


Le spiritualisme, en dépit de son nom, n’a rien de commun avec la spiritualité ; son débat avec le matérialisme ne peut que laisser parfaitement indifférents ceux qui se placent à un point de vue supérieur, et qui voient que ces contraires sont, au fond, bien près d’être de simples équivalents, dont la prétendue opposition, sur beaucoup de points, se réduit à une vulgaire dispute de mots.

  • Le (m.) /lə/ = « The »
  • spiritualisme (m.) /spi.ʁi.tɥa.lism/ = « spiritualism »
  • en /ɑ̃/ = « in »
  • dépit (m.) /de.pi/ = « spite » (en dépit de = « in spite of »)
  • de /də/ = « of »
  • son /sɔ̃/ = « its »
  • nom (m.) /nɔ̃/ = « name »
  • n’ /n/ = « not »
  • a /a/ = « has »
  • rien /ʁjɛ̃/ = « nothing »
  • de /də/ = « of »
  • commun /kɔ.mœ̃/ = « common »
  • avec /a.vɛk/ = « with »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • spiritualité (f.) /spi.ʁi.tɥa.li.te/ = « spirituality »
  • son /sɔ̃/ = « its »
  • débat (m.) /de.ba/ = « debate »
  • avec /a.vɛk/ = « with »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • matérialisme (m.) /ma.te.ʁja.lism/ = « materialism »
  • ne /nə/ = « not »
  • peut /pø/ = « can »
  • que /kə/ = « except » (ne…que = « only »)
  • laisser /le.se/ = « leave »
  • parfaitement /paʁ.fɛt.mɑ̃/ = « perfectly »
  • indifférents /ɛ̃.di.fe.ʁɑ̃/ = « indifferent »
  • ceux /sø/ = « those »
  • qui /ki/ = « who »
  • se /sə/ = « themselves »
  • placent /plas/ = « place »
  • à /a/ = « at »
  • un (m.) /œ̃/ = « a »
  • point (m.) /pwɛ̃/ = « point »
  • de /də/ = « of »
  • vue (f.) /vy/ = « view »
  • supérieur /sy.pe.ʁjœʁ/ = « superior »
  • et /e/ = « and »
  • qui /ki/ = « who »
  • voient /vwa/ = « see »
  • que /kə/ = « that »
  • ces (m. pl.) /se/ = « these »
  • contraires /kɔ̃.tʁɛʁ/ = « opposites »
  • sont /sɔ̃/ = « are »
  • au /o/ = « at »
  • fond (m.) /fɔ̃/ = « bottom »
  • bien /bjɛ̃/ = « quite »
  • près /pʁɛ/ = « close » (bien près de = « quite close to »)
  • d’ /d/ = « to »
  • être /ɛtʁ/ = « be »
  • de /də/ = « some »
  • simples /sɛ̃pl/ = « simple »
  • équivalents /e.ki.va.lɑ̃/ = « equivalents »
  • dont /dɔ̃/ = « of which »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • prétendue /pʁe.tɑ̃.dy/ = « so-called »
  • opposition (f.) /ɔ.po.zi.sjɔ̃/ = « opposition »
  • sur /syʁ/ = « on »
  • beaucoup /bo.ku/ = « many »
  • de /də/ = « of »
  • points (m. pl.) /pwɛ̃/ = « points »
  • se /sə/ = « itself »
  • réduit /ʁe.dɥi/ = « reduces »
  • à /a/ = « to »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • vulgaire /vyl.ɡɛʁ/ = « vulgar »
  • dispute (f.) /dis.pyt/ = « dispute »
  • de /də/ = « of »
  • mots (m. pl.) /mo/ = « words »

Grammaire :

En dépit de son nom = « in spite of its name ».
N’a rien de commun avec = « has nothing in common with ». Ne… rien = « nothing ». De commun = adjective modifying rien.
Son débat avec le matérialisme ne peut que laisser parfaitement indifférents ceux qui = « its debate with materialism can only leave perfectly indifferent those who ». Ne…que = « only ». Laisser + adjective + ceux qui = « leave those who… (adjective) ». Indifférents agrees with ceux (masculine plural).
Qui se placent à un point de vue supérieur = « who place themselves at a superior point of view ».
Et qui voient que ces contraires sont, au fond, bien près d’être de simples équivalents = « and who see that these opposites are, at bottom, quite close to being simple equivalents ». Au fond = « at bottom / basically ». Bien près de = « quite close to ».
Dont la prétendue opposition, sur beaucoup de points, se réduit à une vulgaire dispute de mots = « of which the so-called opposition, on many points, reduces itself to a vulgar dispute of words ». Dont = « of which ». Se réduire à = « to reduce itself to ».

Sens général :

Le spiritualisme, en dépit de son nom, n’a rien de commun avec la spiritualité. Son débat avec le matérialisme ne peut que laisser parfaitement indifférents ceux qui se placent à un point de vue supérieur, et qui voient que ces contraires sont, au fond, bien près d’être de simples équivalents, dont la prétendue opposition, sur beaucoup de points, se réduit à une vulgaire dispute de mots.

Résumé

Guénon observe que les modernes ne semblent considérer comme réel que ce qui peut se voir et se toucher, ou alors déclarent le reste « inconnaissable », ce qui les dispense de s’en occuper. Lorsqu’ils cherchent à se faire une idée d’un « autre monde », ils recourent à l’imagination et le représentent sur le modèle du monde terrestre, avec ses conditions matérielles, comme le montrent les conceptions spirites. Cette intervention de l’imagination dans des domaines qui devraient lui être interdits témoigne de l’incapacité des Occidentaux modernes à s’élever au-dessus du sensible, beaucoup ne faisant pas de différence entre « concevoir » et « imaginer ». Il ajoute que ce qu’on appelle « spiritualisme » ou « idéalisme » n’est souvent qu’un matérialisme transposé, car spiritualisme et matérialisme philosophiques sont les deux moitiés du dualisme cartésien, et leur prétendue opposition n’a rien à voir avec la véritable spiritualité. Ceux qui se placent à un point de vue supérieur voient que ces contraires sont en réalité proches d’être des équivalents, et que leur antagonisme se réduit souvent à une dispute de mots.

Remarques générales

  1. « inconnaissable » — Guénon se réfère ici à l’agnosticisme kantien et positiviste qui limite la connaissance au domaine des phénomènes sensibles et déclare la « chose en soi » (Ding an sich) inaccessible à l’entendement humain. Ce concept sert souvent à écarter a priori toute réalité spirituelle ou métaphysique sans avoir à la nier formellement. ↩︎
  2. « autre monde » — Guénon désigne par cette expression les plans de réalité supérieurs au monde matériel (mondes subtils, spirituels ou principiels). Dans la pensée traditionnelle, ces mondes sont aussi réels que le monde sensible, mais accessibles par des moyens intellectuels et non sensibles. ↩︎
  3. « corporéité » — Guénon critique ici la tendance à imaginer les réalités spirituelles sous une forme quasi corporelle, ce qui est une réduction matérialiste déguisée. Les représentations du paradis comme un jardin physique ou de l’âme comme un « double » subtil du corps sont des exemples de cette « corporéité » projetée sur l’au-delà. ↩︎
  4. conceptions spirites — Guénon a longuement critiqué le spiritisme (notamment dans L’Erreur spirite, 1923) comme une tentative pseudo-scientifique d’étudier le monde « invisible » avec des méthodes matérialistes. Le spiritisme, pour lui, est une caricature de la véritable spiritualité car il transpose les catégories du monde sensible (espace, temps, causalité mécanique) dans des domaines où elles n’ont pas cours. ↩︎
  5. incapacité à s’élever au-dessus du sensible — Guénon diagnostique ici une limitation fondamentale de la mentalité moderne : l’impossibilité d’accéder à la connaissance intellective pure, c’est-à-dire directe et non imaginative, des réalités métaphysiques. L’homme moderne, prisonnier du sensible, ne peut concevoir que ce qu’il peut se représenter ou imaginer. ↩︎
  6. « concevoir » et « imaginer » — Guénon établit ici une distinction capitale : concevoir relève de l’intellect pur (capacité de saisir des réalités intelligibles non spatiales et non temporelles), tandis qu’imaginer consiste à former des représentations sensibles (images visuelles, auditives, tactiles). La confusion moderne entre ces deux facultés est une des causes majeures du matérialisme pratique. ↩︎
  7. Kant — Emmanuel Kant (1724-1804) est le philosophe qui a le plus contribué à limiter la connaissance au domaine phénoménal. Sa doctrine de l’« idéalisme transcendantal » affirme que nous ne pouvons connaître que les phénomènes tels qu’ils nous apparaissent à travers les formes a priori de la sensibilité (espace et temps), et non les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes (noumènes). Guénon voit dans cette limitation une des racines du matérialisme pratique moderne. ↩︎
  8. spiritualisme et idéalisme comme matérialisme transposé — Guénon soutient que le spiritualisme philosophique (qui admet une réalité spirituelle distincte de la matière) et l’idéalisme (qui réduit toute réalité à la pensée ou à la représentation) restent, malgré leurs apparences, prisonniers des mêmes catégories que le matérialisme : ils ne font que « transposer » dans un langage abstrait des conceptions encore matérielles. Par exemple, l’« âme » du spiritualisme est souvent conçue comme une substance quasi corporelle, et l’« Idée » platonicienne mal comprise devient une représentation mentale. ↩︎
  9. « néospiritualisme » — Guénon désigne par ce terme les courants spiritualistes du XIXe et du début du XXe siècle (comme le spiritisme, la théosophie, l’occultisme) qui, sous des apparences religieuses ou ésotériques, ne font que transposer des conceptions matérialistes et scientifiques dans le domaine prétendument « spirituel ». Ils cherchent à « prouver » scientifiquement l’existence de l’âme ou de l’au-delà, ce qui est déjà une concession au matérialisme. ↩︎
  10. spiritualisme et matérialisme comme termes complémentaires — Guénon affirme que le spiritualisme et le matérialisme sont deux faces d’un même dualisme (hérité de Descartes). Ils partagent la même conception de la substance (matérielle ou spirituelle), la même séparation radicale entre corps et esprit, et la même incapacité à dépasser cette opposition. Ce sont des « contraires » qui s’impliquent mutuellement, comme le chaud et le froid ou le haut et le bas. ↩︎
  11. dualisme cartésien — Guénon se réfère à la philosophie de René Descartes (1596-1650), qui a posé une séparation radicale entre la res extensa (la matière étendue) et la res cogitans (l’esprit pensant). Cette coupure, selon Guénon, est à l’origine de l’impossibilité moderne de comprendre l’unité de l’être et a préparé le terrain à la fois au matérialisme (qui absolutise la res extensa) et au spiritualisme (qui absolutise la res cogitans). ↩︎
  12. spiritualité distinguée du spiritualisme — Guénon insiste sur une distinction capitale : la spiritualité est une réalité ontologique et un état de l’être (l’accès aux principes supérieurs), tandis que le spiritualisme est une doctrine philosophique parmi d’autres. On peut être spiritualiste sans être spirituel (c’est le cas de la plupart des philosophes spiritualistes modernes). La véritable spiritualité est au-delà de l’opposition matérialisme/spiritualisme. ↩︎
  13. dispute de mots — Guénon reprend ici un thème classique de la critique des querelles philosophiques : beaucoup de débats opposant des doctrines prétendument contradictoires (comme matérialisme et spiritualisme) ne sont en réalité que des malentendus verbaux. Les termes sont pris dans des sens différents par chaque camp, et la dispute porte davantage sur les mots que sur les choses. La véritable connaissance, elle, dépasse ces oppositions superficielles. ↩︎