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Dans ce chapitre, René Guénon soutient que la civilisation occidentale moderne est exclusivement matérielle, et que les Orientaux ont pleinement raison de la critiquer comme telle. Il précise qu’il emploie le mot « matérialisme » non pas au sens philosophique étroit—selon lequel rien n’existe en dehors de la matière—mais dans une acception beaucoup plus large pour désigner un état d’esprit qui donne la prépondérance aux choses matérielles et aux préoccupations qui s’y rapportent. Cet état d’esprit, affirme-t-il, est celui de l’immense majorité des contemporains.
Guénon observe que la science moderne est enfermée dans l’étude du monde sensible et que ses méthodes quantitatives sont proclamées les seules scientifiques, ce qui revient à nier toute connaissance ne se rapportant pas aux choses matérielles. Beaucoup de ceux qui refusent de se déclarer matérialistes, ou qui professent une foi religieuse, partagent pourtant la même attitude pratique. Ce matérialisme pratique, fondé sur l’indifférence plutôt que sur la négation formelle, est plus profond et plus dangereux que le matérialisme théorique. Les modernes ne considèrent comme réel que ce qui peut se voir et se toucher, déclarant le reste « inconnaissable ». Lorsqu’ils cherchent à se faire une idée d’un « autre monde », ils le représentent sur le modèle du monde terrestre, avec l’espace, le temps et même une sorte de corporéité. Cette intervention de l’imagination révèle leur incapacité à s’élever au-dessus du sensible, et beaucoup ne savent faire aucune différence entre « concevoir » et « imaginer ».
Il ajoute que ce qu’on appelle « spiritualisme » ou « idéalisme » n’est souvent qu’un matérialisme transposé, car le spiritualisme et le matérialisme philosophiques sont les deux moitiés du dualisme cartésien. D’un point de vue supérieur, ces contraires sont proches d’être des équivalents, et leur prétendue opposition se réduit à une dispute de mots. La science moderne, selon lui, n’est pas une connaissance désintéressée mais sert des fins pratiques. Descartes lui-même, en construisant sa physique, visait des applications techniques. Le pragmatisme représente l’aboutissement de la philosophie moderne, mais il existe aussi un pragmatisme diffus et non systématisé, confondu avec le « bon sens », qui ne sort pas de l’horizon terrestre et ne s’occupe que de l’intérêt pratique immédiat.
Guénon constate que l’industrie n’est plus une simple application de la science mais en devient la raison d’être, inversant ainsi les rapports normaux. En voulant dominer la matière, les hommes se sont faits ses esclaves. La spécialisation a rendu tout travail intelligent impossible pour les ouvriers, qui ne sont plus que les serviteurs des machines. La civilisation moderne est véritablement une civilisation quantitative, c’est-à-dire matérielle. Les éléments économiques—industrie, commerce, finances—dominent désormais l’existence des peuples et des individus, la richesse matérielle devenant la seule distinction sociale qui subsiste. La théorie du « matérialisme historique » est un exemple de suggestion qui correspond aux tendances générales, et les moyens économiques finissent par déterminer presque tout ce qui se produit dans le domaine social. La masse, élément passif, se laisse mener, et il suffit aujourd’hui de moyens purement matériels pour la mener, tout en lui faisant croire qu’elle se gouverne elle-même.
Le monde moderne a consacré toutes ses forces au développement industriel et mécanique. Les inventions se multiplient avec une rapidité croissante et sont dangereuses car elles mettent en jeu des forces dont la nature est inconnue même de ceux qui les utilisent. Les applications pratiques continuent, montrant que l’industrie, non la connaissance, est le véritable but. Guénon suggère que le monde moderne pourrait finir par se détruire lui-même s’il ne s’arrête pas à temps. Il doute que les prétendus bienfaits du progrès matériel ne soient en grande partie illusoires. Les hommes ne sont pas plus heureux aujourd’hui ; le déséquilibre ne peut être la condition du vrai bonheur. La civilisation moderne multiplie les besoins artificiels, créant plus de besoins qu’elle ne peut en satisfaire, et la passion de gagner de l’argent devient le seul but de la vie. Il en résulte une concurrence féroce—la « lutte pour la vie »—ainsi que l’envie et la haine entre riches et pauvres. Citant l’Évangile (« Ceux qui prennent l’épée périront par l’épée » et « Tout maison divisée contre elle-même ne peut subsister »), il prédit une fin tragique au monde moderne à moins qu’un renversement radical ne se produise bientôt.
Guénon admet que certains lui reprocheront d’avoir négligé des éléments qui atténuent le matérialisme moderne, mais il écarte le spiritualisme philosophique, l’idéalisme, le moralisme et le sentimentalisme comme tout aussi profanes. Les restes de véritable spiritualité en Occident ne se trouvent que dans l’ordre religieux, mais la religion est aujourd’hui amoindrie, dépouillée d’intellectualité, et ces restes sont à l’état latent. Il admire pourtant la vitalité d’une tradition religieuse qui persiste malgré des siècles d’efforts pour l’anéantir, ce qui implique une puissance non humaine. Cependant, cette tradition n’appartient pas au monde moderne. Entre l’esprit religieux véritable et l’esprit moderne, il ne peut y avoir qu’antagonisme. Enfin, il soutient que l’Occident moderne n’est pas chrétien, car l’esprit moderne est antireligieux et antithéiste. Tout ce qu’il y a de valable dans le monde moderne lui est venu à travers le christianisme, qui a apporté l’héritage des traditions antérieures, mais aujourd’hui, même parmi ceux qui se disent chrétiens, rares sont ceux qui possèdent la conscience effective de ces possibilités. L’Occident a été chrétien au Moyen Âge, mais il ne l’est plus ; s’il peut le redevenir, ce jour-là, le monde moderne aura vécu.