Chapitre 6 – Le chaos social

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Guénon commence ce chapitre en caractérisant l’état social du monde moderne comme un chaos profond. Ce chaos, explique-t-il, n’est ni accidentel ni temporaire, mais résulte directement du rejet de tous les principes traditionnels. La société moderne a perdu tout ordre hiérarchique fondé sur l’autorité spirituelle. Elle a substitué à cet ordre une idéologie égalitaire qui nivelle toutes les distinctions et nie la subordination naturelle du temporel au spirituel.

Il observe que les théories politiques et sociales modernes partagent toutes une erreur commune : elles traitent la société comme une machine que l’on peut redessiner arbitrairement à partir d’idées abstraites. C’est le produit du rationalisme, qui croit que la raison humaine peut construire un ordre social parfait sans référence à aucun principe supérieur. Guénon considère cela comme une pure illusion. Aucune société ne peut durer si elle n’est pas fondée sur un principe qui transcende l’ordre social lui-même.

Le chapitre examine ensuite les fausses solutions proposées par les réformateurs contemporains. Certains préconisent un retour à des formes plus anciennes d’organisation sociale, comme la monarchie ou l’aristocratie. Guénon ne s’oppose pas à ces formes en elles-mêmes, mais il insiste sur le fait qu’une simple restauration institutionnelle est sans valeur sans une restauration correspondante des principes spirituels qui donnaient leur sens à ces institutions. Un roi qui ne règne plus par droit divin n’est pas un vrai roi. Une aristocratie qui ne reconnaît aucun devoir plus haut que sa propre préservation n’est pas une vraie aristocratie.

Il analyse ensuite la conception moderne de l’État. L’État, dans l’idéologie moderne, est devenu une entité absolue qui prétend réguler tous les aspects de la vie humaine. C’est une usurpation. Dans une société traditionnelle normale, l’État n’est qu’un organe parmi d’autres, subordonné à un pouvoir spirituel qui définit ses fins et ses limites. L’État moderne, s’étant coupé de toute autorité spirituelle, devient une idole qui exige une obéissance totale tout n’offrant en retour qu’une sécurité matérielle.

Guénon critique également la notion moderne de justice. La justice moderne est purement distributive et légaliste. Elle ne concerne que les relations entre individus et entre les individus et l’État. La justice traditionnelle, au contraire, inclut une dimension supérieure : la justice envers Dieu, ou la conformité à l’ordre cosmique. Sans cette dimension verticale, la justice horizontale devient arbitraire et instable. Elle n’a aucun fondement.

Le chapitre aborde ensuite la question de l’égalité. Guénon soutient que la revendication moderne d’égalité repose sur une confusion entre deux choses très différentes : l’égalité métaphysique de tous les êtres dans leur essence (leur origine commune dans le divin) et l’inégalité pratique des êtres dans leur manifestation (leurs capacités, fonctions et degrés de réalisation différents). Les doctrines traditionnelles reconnaissent la première tout en acceptant pleinement la seconde. L’idéologie moderne nie la seconde au nom de la première, détruisant ainsi tout ordre hiérarchique.

Il discute aussi la notion moderne de liberté. La liberté, au sens traditionnel, n’est pas l’absence de contrainte mais la conformité de la volonté au véritable ordre des choses. Un être est libre non pas quand il peut faire tout ce qui lui plaît, mais quand ses actions sont en harmonie avec sa propre nature et avec la loi universelle. La liberté moderne, comprise comme choix arbitraire et absence de contrainte extérieure, est en fait une forme d’esclavage aux impulsions et aux illusions de l’individu.

Guénon observe ensuite que le chaos social moderne s’auto-entretient. Les forces mêmes qui s’y opposent sont souvent elles-mêmes des produits de l’esprit moderne. Les mouvements révolutionnaires, les syndicats, les partis politiques – tous partagent les mêmes présupposés que le système qu’ils prétendent combattre. Ils opèrent sur le même terrain profane, acceptent les mêmes prémisses matérialistes, et ne peuvent donc jamais produire une véritable alternative. Une révolution qui ne touche pas à l’ordre spirituel n’est qu’un changement de maîtres, non un changement de servitude.

Le chapitre conclut en indiquant le seul véritable remède. La restauration de l’ordre social ne peut venir de l’action sociale comme telle. Elle doit venir de la restauration de l’ordre intellectuel – c’est-à-dire d’un retour aux principes. Cela requiert la reconstitution d’une véritable élite spirituelle, d’hommes qui possèdent non pas de simples opinions ou aspirations, mais une connaissance réelle, transmise par une chaîne ininterrompue de tradition. Une telle élite n’agit pas directement dans le domaine politique ou social. Son influence est indirecte et invisible, opérant par en haut, par la puissance de la vérité elle-même. Le chaos du monde moderne est si profond que seule cette sorte d’influence, procédant de l’intellectualité pure et concentrée dans l’unité principielle, peut espérer contrer les forces de dispersion et de fausseté qui règnent aujourd’hui.