¶9 On pourrait faire ici une objection : n’aurait-il pas été possible que, tout en se séparant de l’organisation catholique, le Protestantisme, par là même qu’il admettait cependant les Livres sacrés, gardât la doctrine traditionnelle qui y est contenue ? C’est l’introduction du « libre examen »1 qui s’oppose absolument à une telle hypothèse, puisqu’elle permet toutes les fantaisies individuelles ; la conservation de la doctrine suppose d’ailleurs un enseignement traditionnel organisé2, par lequel se maintient l’interprétation orthodoxe, et en fait, cet enseignement, dans le monde occidental, s’identifiait au Catholicisme. Sans doute, il peut y avoir, dans d’autres civilisations, des organisations de formes très différentes de celle-là pour remplir la fonction correspondante ; mais c’est de la civilisation occidentale, avec ses conditions particulières qu’il s’agit ici. On ne peut donc pas faire valoir que, par exemple, il n’existe dans l’Inde aucune institution comparable à la Papauté3 ; le cas est tout différent, d’abord parce qu’on n’a pas affaire à une tradition de forme religieuse au sens occidental de ce mot4, de sorte que les moyens par lesquels elle se conserve et se transmet ne peuvent pas être les mêmes, et ensuite parce que, l’esprit hindou étant tout autre que l’esprit européen, la tradition peut avoir par elle-même, dans le premier cas, une puissance qu’elle ne saurait avoir dans le second sans l’appui d’une organisation beaucoup plus strictement définie dans sa constitution extérieure. Nous avons déjà dit que la tradition occidentale, depuis le Christianisme, devait nécessairement être revêtue d’une forme religieuse5 ; il serait trop long d’en expliquer ici toutes les raisons, qui ne peuvent être pleinement comprises sans faire appel à des considérations assez complexes ; mais c’est là un état de fait dont on ne peut se refuser à tenir compte et, dès lors, il faut aussi admettre toutes les conséquences qui en résultent en ce qui concerne l’organisation appropriée à une semblable forme traditionnelle.

On pourrait faire ici une objection : n’aurait-il pas été possible que, tout en se séparant de l’organisation catholique, le Protestantisme, par là même qu’il admettait cependant les Livres sacrés, gardât la doctrine traditionnelle qui y est contenue ?

  • On pourrait faire ici une objection /ɔ̃ pu.ʁɛ fɛ.ʁ‿i.si y.n‿ɔb.ʒɛk.sjɔ̃/ = « One could make an objection here »
  • n’aurait-il pas été possible que /n‿o.ʁɛ il pa.z‿e.te pɔ.sibl kə/ = « would it not have been possible that »
  • tout en se séparant de l’organisation catholique /tu.t‿ɑ̃ sə se.pa.ʁɑ̃ də lɔʁ.ɡa.ni.za.sjɔ̃ ka.to.lik/ = « while separating itself from the Catholic organization »
  • le Protestantisme (m.) /lə pʁɔ.tɛs.tɑ̃.tism/ = « Protestantism »
  • par là même qu’il admettait cependant les Livres sacrés /paʁ la mɛm k‿i.l‿ad.mɛ.tɛ sə.pɑ̃.dɑ̃ le li.vʁə sa.kʁe/ = « by the very fact that it nonetheless admitted the sacred books »
  • gardât la doctrine traditionnelle /ɡaʁ.da la dɔk.tʁin tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « would keep the traditional doctrine »
  • qui y est contenue /ki i ɛ kɔ̃.tə.ny/ = « which is contained therein »

Grammaire :

n’aurait-il pas été possible que : inverted conditional past of être in a question – ne…pas = negative – followed by subjunctive gardât.
tout en se séparant : tout en + present participle = « while doing » – reflexive se séparer de = « to separate from ».
par là même que : « by the very fact that » – followed by indicative.
admettait : imperfect of admettre – « admitted ».
gardât : imperfect subjunctive of garder – used after possible que in formal French.
qui y est contenue : y = « therein » (in the sacred books) – contenue = past participle agreeing with doctrine (feminine singular).

Sens général :

On pourrait faire ici une objection : n’aurait-il pas été possible que – tout en se séparant de l’organisation catholique – le Protestantisme, par le fait même qu’il admettait cependant les Livres sacrés, gardât la doctrine traditionnelle qui y est contenue ?


C’est l’introduction du « libre examen » qui s’oppose absolument à une telle hypothèse, puisqu’elle permet toutes les fantaisies individuelles ; la conservation de la doctrine suppose d’ailleurs un enseignement traditionnel organisé, par lequel se maintient l’interprétation orthodoxe, et en fait, cet enseignement, dans le monde occidental, s’identifiait au Catholicisme.

  • C’est l’introduction du « libre examen » /sɛ lɛ̃.tʁɔ.dyk.sjɔ̃ dy li.bʁ‿ɛɡ.za.mɛ̃/ = « It is the introduction of ‘free examination' »
  • qui s’oppose absolument à une telle hypothèse /ki sɔ.poz ap.sɔ.ly.mɑ̃ a yn tɛ.l‿i.po.tɛz/ = « that absolutely opposes such a hypothesis »
  • puisqu’elle permet toutes les fantaisies individuelles /pɥisk‿ɛl pɛʁ.mɛ tut le fɑ̃.tɛ.zi ɛ̃.di.vi.dɥɛl/ = « since it permits all individual fancies »
  • la conservation de la doctrine (f.) /la kɔ̃.sɛʁ.va.sjɔ̃ də la dɔk.tʁin/ = « the preservation of doctrine »
  • suppose d’ailleurs /sy.poz da.jœʁ/ = « presupposes moreover »
  • un enseignement traditionnel organisé (m.) /œ̃.n‿ɑ̃.sɛ.ɲə.mɑ̃ tʁa.di.sjɔ.nɛl ɔʁ.ɡa.ni.ze/ = « an organized traditional teaching »
  • par lequel se maintient l’interprétation orthodoxe /paʁ lə.kɛl sə mɛ̃.tjɛ̃ lɛ̃.tɛʁ.pʁe.ta.sjɔ̃ ɔʁ.tɔ.dɔks/ = « by which orthodox interpretation is maintained »
  • et en fait /e ɑ̃ fɛt/ = « and in fact »
  • cet enseignement (m.) /sɛ.t‿ɑ̃.sɛ.ɲə.mɑ̃/ = « this teaching »
  • dans le monde occidental /dɑ̃ lə mɔ̃.d‿ɔk.si.dɑ̃.tal/ = « in the Western world »
  • s’identifiait au Catholicisme /si.dɑ̃.ti.fjɛ o ka.to.li.sism/ = « was identified with Catholicism »

Grammaire :

C’est… qui : cleft structure – « it is… that ».
s’oppose à : reflexive s’opposer à = « to oppose ».
puisqu’elle : puisque = « since » – elle refers to introduction.
par lequel se maintient : inverted order – se maintient = 3rd person singular reflexive, subject l’interprétation.
s’identifiait : imperfect of reflexive s’identifier à = « to be identified with ».

Sens général :

C’est l’introduction du « libre examen » qui s’oppose absolument à une telle hypothèse – puisqu’elle permet toutes les fantaisies individuelles. La conservation de la doctrine suppose d’ailleurs un enseignement traditionnel organisé – par lequel se maintient l’interprétation orthodoxe – et, en fait, cet enseignement, dans le monde occidental, s’identifiait au Catholicisme.


Sans doute, il peut y avoir, dans d’autres civilisations, des organisations de formes très différentes de celle-là pour remplir la fonction correspondante ; mais c’est de la civilisation occidentale, avec ses conditions particulières qu’il s’agit ici.

  • Sans doute /sɑ̃ dut/ = « No doubt »
  • il peut y avoir /il pø a.vwaʁ/ = « there can be »
  • dans d’autres civilisations /dɑ̃ dotʁ si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « in other civilizations »
  • des organisations de formes très différentes (f. pl.) /de.z‿ɔʁ.ɡa.ni.za.sjɔ̃ də fɔʁm tʁɛ di.fe.ʁɑ̃t/ = « organizations of very different forms »
  • de celle-là /də sɛl la/ = « from that one »
  • pour remplir la fonction correspondante /puʁ ʁɑ̃.pliʁ la fɔ̃k.sjɔ̃ kɔ.ʁɛs.pɔ̃.dɑ̃t/ = « to fulfill the corresponding function »
  • mais c’est de la civilisation occidentale /mɛ sɛ də la si.vi.li.za.sjɔ̃ ɔk.si.dɑ̃.tal/ = « but it is of Western civilization »
  • avec ses conditions particulières /a.vɛk se kɔ̃.di.sjɔ̃ paʁ.ti.ky.ljɛʁ/ = « with its particular conditions »
  • qu’il s’agit ici /k‿il sa.ʒi i.si/ = « that it is a question here »

Grammaire :

Sans doute : adverb – « no doubt » / « certainly ».
de celle-là : celle-là = demonstrative pronoun « that one » (feminine singular) – refers to organisation catholique.
c’est de… qu’il s’agit : cleft structure – « it is of… that it is a question ».

Sens général :

Sans doute, il peut y avoir, dans d’autres civilisations, des organisations de formes très différentes de celle-là pour remplir la fonction correspondante. Mais c’est de la civilisation occidentale, avec ses conditions particulières, qu’il s’agit ici.


On ne peut donc pas faire valoir que, par exemple, il n’existe dans l’Inde aucune institution comparable à la Papauté ; le cas est tout différent, d’abord parce qu’on n’a pas affaire à une tradition de forme religieuse au sens occidental de ce mot, de sorte que les moyens par lesquels elle se conserve et se transmet ne peuvent pas être les mêmes, et ensuite parce que, l’esprit hindou étant tout autre que l’esprit européen, la tradition peut avoir par elle-même, dans le premier cas, une puissance qu’elle ne saurait avoir dans le second sans l’appui d’une organisation beaucoup plus strictement définie dans sa constitution extérieure.

  • On ne peut donc pas faire valoir que /ɔ̃ nə pø dɔ̃k pa fɛʁ va.lwaʁ kə/ = « One cannot therefore argue that »
  • par exemple /paʁ ɛɡ.zɑ̃pl/ = « for example »
  • il n’existe dans l’Inde aucune institution comparable à la Papauté /il nɛɡ.zist dɑ̃ lɛ̃d o.kyn ɛ̃.sti.ty.sjɔ̃ kɔ̃.pa.ʁabl a la pa.po.te/ = « there exists in India no institution comparable to the Papacy »
  • le cas est tout différent /lə ka ɛ tu di.fe.ʁɑ̃/ = « the case is completely different »
  • d’abord parce qu’on n’a pas affaire à /da.bɔʁ paʁs k‿ɔ̃ na pa.z‿a.fɛ.ʁ‿a/ = « first because one is not dealing with »
  • une tradition de forme religieuse au sens occidental de ce mot (f.) /yn tʁa.di.sjɔ̃ də fɔʁm ʁə.li.ʒjøz o sɑ̃.s‿ɔk.si.dɑ̃.tal də sə mo/ = « a tradition of religious form in the Western sense of the word »
  • de sorte que /də sɔʁt kə/ = « so that »
  • les moyens par lesquels elle se conserve et se transmet (m. pl.) /le mwa.jɛ̃ paʁ le.kɛl ɛl sə kɔ̃.sɛʁv e sə tʁɑ̃s.mɛ/ = « the means by which it is preserved and transmitted »
  • ne peuvent pas être les mêmes /nə pœv pa ɛtʁ le mɛm/ = « cannot be the same »
  • et ensuite parce que /e ɑ̃.sɥit paʁs kə/ = « and secondly because »
  • l’esprit hindou étant tout autre que l’esprit européen /lɛs.pʁi ɛ̃.du e.tɑ̃ tu.t‿otʁ kə lɛs.pʁi ø.ʁɔ.pe.ɛ̃/ = « the Hindu spirit being completely different from the European spirit »
  • la tradition peut avoir par elle-même /la tʁa.di.sjɔ̃ pø a.vwaʁ pa.ʁ‿ɛl mɛm/ = « tradition can have by itself »
  • dans le premier cas /dɑ̃ lə pʁə.mje ka/ = « in the first case »
  • une puissance (f.) /yn pɥi.sɑ̃s/ = « a power »
  • qu’elle ne saurait avoir dans le second /k‿ɛl nə sɔ.ʁɛ a.vwaʁ dɑ̃ lə sə.ɡɔ̃/ = « which it could not have in the second »
  • sans l’appui d’une organisation beaucoup plus strictement définie dans sa constitution extérieure /sɑ̃ la.pɥi dyn ɔʁ.ɡa.ni.za.sjɔ̃ bo.ku ply stʁik.tə.mɑ̃ de.fi.ni dɑ̃ sa kɔ̃.sti.ty.sjɔ̃ ɛk.ste.ʁjœʁ/ = « without the support of an organization much more strictly defined in its exterior constitution »

Grammaire :

faire valoir que : « to argue that » – valoir here means « to put forward ».
il n’existe… aucune : ne…aucune = « no ».
on n’a pas affaire à : avoir affaire à = « to be dealing with ».
par lesquels : relative pronoun « by which » (masculine plural) – refers to moyens.
se conserve and se transmet : reflexive – passive meaning – « is preserved » / « is transmitted ».
étant tout autre : present participle of être in absolute construction – « being completely different ».
ne saurait avoir : conditional of savoir used as auxiliary – « could not have » (formal).
définie : past participle used as adjective – agrees with organisation (feminine singular).

Sens général :

On ne peut donc pas faire valoir que, par exemple, il n’existe dans l’Inde aucune institution comparable à la Papauté. Le cas est tout différent – d’abord parce qu’on n’a pas affaire à une tradition de forme religieuse au sens occidental de ce mot – de sorte que les moyens par lesquels elle se conserve et se transmet ne peuvent pas être les mêmes. Et ensuite parce que – l’esprit hindou étant tout autre que l’esprit européen – la tradition peut avoir par elle-même, dans le premier cas, une puissance qu’elle ne saurait avoir dans le second sans l’appui d’une organisation beaucoup plus strictement définie dans sa constitution extérieure.


Nous avons déjà dit que la tradition occidentale, depuis le Christianisme, devait nécessairement être revêtue d’une forme religieuse ; il serait trop long d’en expliquer ici toutes les raisons, qui ne peuvent être pleinement comprises sans faire appel à des considérations assez complexes ; mais c’est là un état de fait dont on ne peut se refuser à tenir compte et, dès lors, il faut aussi admettre toutes les conséquences qui en résultent en ce qui concerne l’organisation appropriée à une semblable forme traditionnelle.

  • Nous avons déjà dit que /nu.z‿a.vɔ̃ de.ʒa di kə/ = « We have already said that »
  • la tradition occidentale (f.) /la tʁa.di.sjɔ̃ ɔk.si.dɑ̃.tal/ = « the Western tradition »
  • depuis le Christianisme /də.pɥi lə kʁis.tja.nism/ = « since Christianity »
  • devait nécessairement être revêtue /də.vɛ ne.se.sɛʁ.mɑ̃ ɛtʁ ʁə.vɛ.ty/ = « had necessarily to be clothed »
  • d’une forme religieuse /dyn fɔʁm ʁə.li.ʒjøz/ = « in a religious form »
  • il serait trop long d’en expliquer ici toutes les raisons /il sə.ʁɛ tʁo lɔ̃ dɑ̃.n‿ɛk.spli.ke i.si tut le ʁɛ.zɔ̃/ = « it would be too long to explain here all the reasons »
  • qui /ki/ = « which »
  • ne peuvent être pleinement comprises /nə pœv ɛtʁ plɛn.mɑ̃ kɔ̃.pʁiz/ = « cannot be fully understood »
  • sans faire appel à des considérations assez complexes /sɑ̃ fɛ.ʁ‿a.pɛl a de kɔ̃.si.de.ʁa.sjɔ̃ a.se kɔ̃.plɛks/ = « without appealing to rather complex considerations »
  • mais c’est là un état de fait /mɛ sɛ la œ̃.n‿e.ta də fɛ/ = « but this is a state of fact »
  • dont on ne peut se refuser à tenir compte /dɔ̃.t‿ɔ̃ nə pø sə ʁə.fy.ze a tə.niʁ kɔ̃t/ = « which one cannot refuse to take into account »
  • et /e/ = « and »
  • dès lors /dɛ lɔʁ/ = « consequently »
  • il faut aussi admettre /il fo o.si ad.mɛtʁ/ = « one must also admit »
  • toutes les conséquences (f. pl.) /tut le kɔ̃.se.kɑ̃s/ = « all the consequences »
  • qui en résultent /ki ɑ̃ ʁe.zylt/ = « which result from it »
  • en ce qui concerne /ɑ̃ sə ki kɔ̃.sɛʁn/ = « as regards »
  • l’organisation appropriée à une semblable forme traditionnelle (f.) /lɔʁ.ɡa.ni.za.sjɔ̃ a.pʁɔ.pʁi.je a yn sɑ̃.blabl fɔʁm tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « the organization appropriate to such a traditional form »

Grammaire :

devait être revêtue : devoir in imperfect = « had to » – passive infinitive – revêtue = past participle agreeing with tradition (feminine singular) – revêtir une forme = « to take on a form ».
il serait trop long de : conditional of être – « it would be too long to ».
en expliquer : en = « of it » (of the tradition) – expliquer = infinitive.
ne peuvent être comprises : passive – comprises agrees with raisons (feminine plural).
se refuser à : reflexive se refuser à = « to refuse to » – followed by infinitive tenir compte.
en résultent : en = « from it » – résulter = « to result ».
en ce qui concerne : fixed expression = « as regards ».
appropriée à : past participle used as adjective – agrees with organisation (feminine singular) – « appropriate to ».

Sens général :

Nous avons déjà dit que la tradition occidentale, depuis le Christianisme, devait nécessairement être revêtue d’une forme religieuse. Il serait trop long d’en expliquer ici toutes les raisons – qui ne peuvent être pleinement comprises sans faire appel à des considérations assez complexes. Mais c’est là un état de fait dont on ne peut se refuser à tenir compte – et, dès lors, il faut aussi admettre toutes les conséquences qui en résultent en ce qui concerne l’organisation appropriée à une semblable forme traditionnelle.

Résumé

Guénon répond à une objection possible : le Protestantisme aurait‑il pu, tout en se séparant du catholicisme, conserver la doctrine traditionnelle des Livres sacrés ? Il répond que l’introduction du « libre examen » l’en empêche absolument, car elle autorise toutes les fantaisies individuelles. La conservation de la doctrine exige un enseignement traditionnel organisé qui maintienne l’interprétation orthodoxe, et cet enseignement, en Occident, s’identifiait au catholicisme. D’autres civilisations (comme l’Inde) ont des formes d’organisation différentes, mais il s’agit ici de la civilisation occidentale avec ses conditions particulières. L’esprit hindou étant tout autre, la tradition peut y avoir par elle‑même une puissance qu’elle ne saurait avoir en Occident sans une organisation extérieure plus strictement définie. La tradition occidentale, depuis le christianisme, doit nécessairement revêtir une forme religieuse, et il faut donc admettre toutes les conséquences qui en découlent pour l’organisation appropriée à une telle forme traditionnelle.

Remarques générales

  1. libre examen — Guénon désigne par « libre examen » le principe protestant selon lequel chaque individu est juge souverain de l’interprétation des Écritures, sans recours à une autorité doctrinale extérieure. Ce principe s’oppose radicalement à toute conservation d’une doctrine traditionnelle authentique, car celle-ci requiert une transmission régulière (parampāra en sanskrit, tawātur en arabe) garantie par une chaîne ininterrompue de maîtres qualifiés. Le libre examen, en livrant le texte sacré à l’arbitraire de chaque interprétation individuelle, dissout nécessairement l’unité et la stabilité de la doctrine. ↩︎
  2. enseignement traditionnel organisé — Guénon insiste sur l’importance cruciale de l’organisation extérieure pour la préservation de la tradition, particulièrement en Occident. Par « enseignement traditionnel organisé », il entend une institution dotée d’une hiérarchie, d’une méthode de transmission codifiée et d’une autorité légitime pour interpréter la doctrine. Dans le monde occidental chrétien, cette fonction était remplie par l’Église catholique, avec son magistère, ses conciles et sa succession apostolique. Sans une telle organisation, la doctrine ne peut être protégée contre les altérations individuelles et les déviations. ↩︎
  3. Papauté — Guénon utilise la Papauté comme exemple de l’organisation hiérarchique centrale propre au christianisme occidental. Dans l’Inde traditionnelle, il n’existe effectivement aucune institution comparable, car la fonction de préservation doctrinale est assurée par d’autres moyens : la transmission directe de maître à disciple (guru-śiṣya-paramparā), la stabilité intrinsèque de la doctrine hindoue fondée sur les Veda comme śruti (révélation « entendue »), et l’autorité diffuse des brāhmaṇas et des sannyāsins. L’absence de papauté ne signifie donc pas absence d’autorité doctrinale, mais adaptation à un génie spirituel différent. ↩︎
  4. tradition de forme religieuse au sens occidental de ce mot — Guénon distingue ici entre différentes modalités de la tradition. La « forme religieuse » occidentale, issue du christianisme, se caractérise par la séparation nette entre le sacré et le profane, par une révélation historique et personnelle (Dieu comme personne), par une Église comme institution séparée, et par l’accent mis sur la foi et le salut individuel. Dans l’Inde, la tradition hindoue ne correspond pas à cette définition : elle est à la fois religieuse, métaphysique, sociale et cosmologique, sans la même distinction tranchée entre les ordres. Cette différence conditionne les modes d’organisation nécessaires à la préservation de chaque tradition. ↩︎
  5. revêtue d’une forme religieuse — Guénon enseigne que toute tradition doit s’incarner dans des formes contingentes adaptées à une civilisation et à une époque données. Pour l’Occident depuis l’avènement du christianisme, la forme nécessaire a été la « forme religieuse », c’est-à-dire l’expression de la vérité transcendante à travers un cadre théologique, une révélation historique, une Église et des sacrements. Cette forme n’est pas universelle : l’hindouisme, le taoïsme, l’islam ou le judaïsme présentent d’autres configurations. Mais une fois cette forme adoptée, les conséquences organisationnelles (autorité doctrinale, hiérarchie, liturgie) doivent en être logiquement déduites, sous peine d’incohérence. ↩︎

Notes de Guénon

  • mais c’est là un état de fait dont on ne peut se refuser à tenir compte — Cet état doit d’ailleurs se maintenir, suivant la parole évangélique, jusqu’à la « consommation du siècle », c’est-à-dire jusqu’à la fin du cycle actuel.