En effet, la religion étant proprement une forme de la tradition, l’esprit antitraditionnel ne peut être qu’antireligieux ; il commence par dénaturer la religion, et, quand il le peut, il finit par la supprimer entièrement.
- En effet /ɑ̃.n‿e.fɛ/ = « Indeed »
- la religion étant proprement une forme de la tradition /la ʁə.li.ʒjɔ̃ e.tɑ̃ pʁɔ.pʁə.mɑ̃ yn fɔʁm də la tʁa.di.sjɔ̃/ = « religion being properly a form of tradition »
- l’esprit antitraditionnel (m.) /lɛs.pʁi ɑ̃.ti.tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « the anti-traditional spirit »
- ne peut être qu’antireligieux /nə pø ɛtʁ kɑ̃.ti.ʁə.li.ʒjø/ = « can only be anti-religious »
- il commence par dénaturer la religion /il kɔ.mɑ̃s paʁ de.na.ty.ʁe la ʁə.li.ʒjɔ̃/ = « it begins by denaturing religion »
- et /e/ = « and »
- quand il le peut /kɑ̃.t‿i.l‿ə pø/ = « when it can »
- il finit par la supprimer entièrement /il fi.ni paʁ la sy.pʁi.me ɑ̃.tjɛʁ.mɑ̃/ = « it ends up suppressing it entirely »
Grammaire :
étant : present participle of être – used in an absolute construction: « religion being… ».
ne peut être que : ne…que = « only » – « can only be ».
commence par : commencer par + infinitive = « to begin by doing ».
quand il le peut : le = direct object pronoun « it » (to denature religion).
finit par : finir par + infinitive = « to end up doing ».
Sens général :
En effet, la religion étant proprement une forme de la tradition, l’esprit antitraditionnel ne peut être qu’antireligieux. Il commence par dénaturer la religion – et, quand il le peut, il finit par la supprimer entièrement.
Le Protestantisme est illogique en ce que, tout en s’efforçant d’« humaniser » la religion, il laisse encore subsister malgré tout, au moins en théorie, un élément supra-humain, qui est la révélation ; il n’ose pas pousser la négation jusqu’au bout, mais, en livrant cette révélation à toutes les discussions qui sont la conséquence d’interprétations purement humaines, il la réduit en fait à n’être bientôt plus rien ; et, quand on voit des gens qui, tout en persistant à se dire « chrétiens », n’admettent même plus la divinité du Christ, il est permis de penser que ceux-là, sans s’en douter peut-être, sont beaucoup plus près de la négation complète que du véritable Christianisme.
- Le Protestantisme (m.) /lə pʁɔ.tɛs.tɑ̃.tism/ = « Protestantism »
- est illogique en ce que /ɛ.t‿i.lɔ.ʒik ɑ̃ sə kə/ = « is illogical in that »
- tout en s’efforçant d’« humaniser » la religion /tu.t‿ɑ̃ sɛ.fɔʁ.sɑ̃ da.ny.ma.ni.ze la ʁə.li.ʒjɔ̃/ = « while striving to ‘humanize’ religion »
- il laisse encore subsister /il lɛ.s‿ɑ̃.kɔʁ syb.zis.te/ = « it still allows to subsist »
- malgré tout /mal.ɡʁe tu/ = « despite everything »
- au moins en théorie /o mwɛ̃.z‿ɑ̃ te.ɔ.ʁi/ = « at least in theory »
- un élément supra-humain (m.) /œ̃.n‿e.le.mɑ̃ sy.pʁa.y.mɛ̃/ = « a supra-human element »
- qui est la révélation /ki ɛ la ʁe.ve.la.sjɔ̃/ = « which is revelation »
- il n’ose pas pousser la négation jusqu’au bout /il noz pa pu.se la ne.ɡa.sjɔ̃ ʒys.ka bu/ = « it does not dare to push negation to the end »
- mais /mɛ/ = « but »
- en livrant cette révélation à toutes les discussions /ɑ̃ li.vʁɑ̃ sɛt ʁe.ve.la.sjɔ̃ a tut le dis.ky.sjɔ̃/ = « by delivering this revelation to all discussions »
- qui sont la conséquence d’interprétations purement humaines /ki sɔ̃ la kɔ̃.se.kɑ̃s dɛ̃.tɛʁ.pʁe.ta.sjɔ̃ pyʁ.mɑ̃ y.mɛn/ = « which are the consequence of purely human interpretations »
- il la réduit en fait à n’être bientôt plus rien /il la ʁe.dɥi ɑ̃ fɛ a nɛtʁ bjɛ̃.to ply ʁjɛ̃/ = « it reduces it in fact to soon being nothing more »
- et /e/ = « and »
- quand on voit des gens /kɑ̃.t‿ɔ̃ vwa de ʒɑ̃/ = « when one sees people »
- qui /ki/ = « who »
- tout en persistant à se dire « chrétiens » /tu.t‿ɑ̃ pɛʁ.sis.tɑ̃ a sə diʁ kʁe.tjɛ̃/ = « while persisting in calling themselves ‘Christians' »
- n’admettent même plus la divinité du Christ /na.dmɛt mɛm ply la di.vi.ni.te dy kʁist/ = « no longer even admit the divinity of Christ »
- il est permis de penser que /i.lɛ pɛʁ.mi də pɑ̃.se kə/ = « it is permitted to think that »
- ceux-là /sø la/ = « those »
- sans s’en douter peut-être /sɑ̃ sɑ̃ du.te pø.tɛtʁ/ = « without perhaps realizing it »
- sont beaucoup plus près de la négation complète /sɔ̃ bo.ku ply pʁɛ də la ne.ɡa.sjɔ̃ kɔ̃.plɛt/ = « are much closer to complete negation »
- que du véritable Christianisme /kə dy ve.ʁi.tabl kʁis.tja.nism/ = « than to true Christianity »
Grammaire :
en ce que : « in that » – followed by indicative.
tout en s’efforçant : tout en + present participle = « while doing » – s’efforcer de = « to strive to ».
laisse subsister : laisser + infinitive = « to allow to » – subsister = « to subsist ».
en livrant… à : present participle + à – « by delivering… to ».
la réduit à n’être plus rien : la = direct object « it » (revelation) – réduire à + infinitive = « to reduce to » – ne…plus rien = « no longer anything ».
se dire : reflexive – « to call oneself ».
est permis de : impersonal – « it is permitted to ».
Sens général :
Le Protestantisme est illogique en ce que, tout en s’efforçant d’« humaniser » la religion, il laisse encore subsister malgré tout, au moins en théorie, un élément supra-humain – qui est la révélation. Il n’ose pas pousser la négation jusqu’au bout. Mais, en livrant cette révélation à toutes les discussions (qui sont la conséquence d’interprétations purement humaines), il la réduit en fait à n’être bientôt plus rien. Et, quand on voit des gens qui, tout en persistant à se dire « chrétiens », n’admettent même plus la divinité du Christ, il est permis de penser que ceux-là – sans s’en douter peut-être – sont beaucoup plus près de la négation complète que du véritable Christianisme.
De semblables contradictions, d’ailleurs, ne doivent pas étonner outre mesure, car elles sont, dans tous les domaines, un des symptômes de notre époque de désordre et de confusion, de même que la division incessante du Protestantisme n’est qu’une des nombreuses manifestations de cette dispersion dans la multiplicité qui, comme nous l’avons dit, se retrouve partout dans la vie et la science modernes.
- De semblables contradictions (f. pl.) /də sɑ̃.blabl kɔ̃.tʁa.dik.sjɔ̃/ = « Such contradictions »
- d’ailleurs /da.jœʁ/ = « moreover »
- ne doivent pas étonner outre mesure /nə dwav pa.z‿e.tɔ.ne u.tʁə mə.zyʁ/ = « should not surprise excessively »
- car /kaʁ/ = « because »
- elles sont /ɛl sɔ̃/ = « they are »
- dans tous les domaines /dɑ̃ tu le dɔ.mɛn/ = « in all domains »
- un des symptômes (m.) /œ̃ de sɛ̃p.tom/ = « one of the symptoms »
- de notre époque de désordre et de confusion (f.) /də nɔ.tʁ‿e.pɔk də de.zɔʁdʁ e də kɔ̃.fy.zjɔ̃/ = « of our era of disorder and confusion »
- de même que /də mɛm kə/ = « just as »
- la division incessante du Protestantisme (f.) /la di.vi.zjɔ̃ ɛ̃.sɛ.sɑ̃t dy pʁɔ.tɛs.tɑ̃.tism/ = « the incessant division of Protestantism »
- n’est qu’une des nombreuses manifestations /nɛ kyn de nɔ̃.bʁøz ma.ni.fɛs.ta.sjɔ̃/ = « is only one of the numerous manifestations »
- de cette dispersion dans la multiplicité (f.) /də sɛt dis.pɛʁ.sjɔ̃ dɑ̃ la myl.ti.pli.si.te/ = « of this dispersion into multiplicity »
- qui /ki/ = « which »
- comme nous l’avons dit /kɔm nu la.vɔ̃ di/ = « as we have said »
- se retrouve partout /sə ʁə.tʁuv paʁ.tu/ = « is found everywhere »
- dans la vie et la science modernes (f.) /dɑ̃ la vi e la sjɑ̃s mɔ.dɛʁn/ = « in modern life and science »
Grammaire :
ne doivent pas étonner outre mesure : devoir (should) – ne…pas = negation – étonner = « to surprise » – outre mesure = « excessively ».
de même que : conjunction = « just as ».
n’est qu’une : ne…que = « only ».
se retrouve : reflexive se retrouver = « to be found » – 3rd person singular.
Sens général :
De semblables contradictions, d’ailleurs, ne doivent pas étonner outre mesure – car elles sont, dans tous les domaines, un des symptômes de notre époque de désordre et de confusion – de même que la division incessante du Protestantisme n’est qu’une des nombreuses manifestations de cette dispersion dans la multiplicité qui, comme nous l’avons dit, se retrouve partout dans la vie et la science modernes.
D’autre part, il est naturel que le Protestantisme, avec l’esprit de négation qui l’anime, ait donné naissance à cette « critique » dissolvante qui, dans les mains des prétendus « historiens des religions », est devenue une arme de combat contre toute religion, et qu’ainsi, tout en prétendant ne reconnaître d’autre autorité que celle des Livres sacrés, il ait contribué pour une large part à la destruction de cette même autorité, c’est-à-dire du minimum de tradition qu’il conservait encore ; la révolte contre l’esprit traditionnel, une fois commencée, ne pouvait s’arrêter à mi-chemin.
- D’autre part /dotʁ paʁ/ = « On the other hand »
- il est naturel que /i.lɛ na.ty.ʁɛl kə/ = « it is natural that »
- le Protestantisme (m.) /lə pʁɔ.tɛs.tɑ̃.tism/ = « Protestantism »
- avec l’esprit de négation qui l’anime /a.vɛk lɛs.pʁi də ne.ɡa.sjɔ̃ ki la.nim/ = « with the spirit of negation that animates it »
- ait donné naissance à /ɛ dɔ.ne nɛ.sɑ̃s a/ = « gave birth to » (subjunctive)
- cette « critique » dissolvante (f.) /sɛt kʁi.tik di.sɔl.vɑ̃t/ = « this dissolving ‘criticism' »
- qui /ki/ = « which »
- dans les mains des prétendus « historiens des religions » /dɑ̃ le mɛ̃ de pʁe.tɑ̃.dy z‿is.tɔ.ʁjɛ̃ de ʁə.li.ʒjɔ̃/ = « in the hands of the so-called ‘historians of religions' »
- est devenue une arme de combat /ɛ də.və.ny yn aʁm də kɔ̃.ba/ = « has become a weapon of combat »
- contre toute religion /kɔ̃.tʁə tut ʁə.li.ʒjɔ̃/ = « against all religion »
- et qu’ainsi /e k‿ɛ̃.si/ = « and that thus »
- tout en prétendant ne reconnaître d’autre autorité que celle des Livres sacrés /tu.t‿ɑ̃ pʁe.tɑ̃.dɑ̃ nə ʁə.kɔ.nɛtʁ dotʁ o.tɔ.ʁi.te kə sɛl de li.vʁə sa.kʁe/ = « while claiming to recognize no other authority than that of the sacred books »
- il ait contribué pour une large part /i.l‿ɛ kɔ̃.tʁi.bɥe puʁ yn laʁʒ paʁ/ = « it contributed for a large part »
- à la destruction de cette même autorité (f.) /a la de.stʁyk.sjɔ̃ də sɛt mɛ.m‿o.tɔ.ʁi.te/ = « to the destruction of this same authority »
- c’est-à-dire /sɛ.ta.diʁ/ = « that is to say »
- du minimum de tradition (m.) /dy mi.ni.mɔm də tʁa.di.sjɔ̃/ = « of the minimum of tradition »
- qu’il conservait encore /k‿il kɔ̃.sɛʁ.vɛ ɑ̃.kɔʁ/ = « that it still preserved »
- la révolte contre l’esprit traditionnel (f.) /la ʁe.vɔlt kɔ̃.tʁə lɛs.pʁi tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « the revolt against the traditional spirit »
- une fois commencée /yn fwa kɔ.mɑ̃.se/ = « once begun »
- ne pouvait s’arrêter à mi-chemin /nə pu.vɛ sa.ʁɛ.te a mi.ʃə.mɛ̃/ = « could not stop halfway »
Grammaire :
il est naturel que : impersonal + subjunctive – ait donné and ait contribué = subjunctive passé composé.
qui l’anime : l’ = direct object « it » (Protestantism) – animer = « to animate ».
prétendus : past participle used as adjective – « so-called » – agrees with historiens.
ne reconnaître d’autre autorité que : ne…d’autre… que = « no other… than ».
celle : feminine singular pronoun « that one » – refers to autorité.
une fois commencée : absolute construction – past participle commencée agrees with révolte (feminine singular).
ne pouvait s’arrêter : ne…pas omitted? Here ne alone can express negation in certain constructions – « could not stop ».
Sens général :
D’autre part, il est naturel que le Protestantisme – avec l’esprit de négation qui l’anime – ait donné naissance à cette « critique » dissolvante qui, dans les mains des prétendus « historiens des religions », est devenue une arme de combat contre toute religion. Et qu’ainsi, tout en prétendant ne reconnaître d’autre autorité que celle des Livres sacrés, il ait contribué pour une large part à la destruction de cette même autorité – c’est-à-dire du minimum de tradition qu’il conservait encore. La révolte contre l’esprit traditionnel, une fois commencée, ne pouvait s’arrêter à mi-chemin.
Résumé
Guénon explique que la religion étant une forme de la tradition, l’esprit antitraditionnel est nécessairement antireligieux : il commence par dénaturer la religion et, quand il le peut, finit par la supprimer. Le Protestantisme est illogique car, tout en « humanisant » la religion, il maintient encore en théorie la révélation comme élément supra‑humain, mais en la livrant aux interprétations purement humaines, il la réduit à rien. Ceux qui se disent « chrétiens » tout en niant la divinité du Christ sont, selon lui, plus proches de la négation complète que du vrai Christianisme. Ces contradictions sont des symptômes de l’époque de désordre et de confusion, et la division incessante du Protestantisme manifeste la dispersion dans la multiplicité. Enfin, le Protestantisme a engendré la « critique » dissolvante des historiens des religions, contribuant ainsi à détruire le minimum de tradition qu’il conservait encore, car la révolte contre l’esprit traditionnel ne pouvait s’arrêter à mi‑chemin.
Remarques générales
- révélation — Guénon entend par « révélation » la manifestation directe d’une vérité d’ordre divin ou supra-humain, transmise par des canaux prophétiques ou initiatiques dans le cadre d’une tradition orthodoxe. Dans le christianisme, la révélation biblique est considérée comme une communication de Dieu à l’humanité, transcendante à la raison individuelle. Le Protestantisme conserve théoriquement cet élément supra-humain, mais en soumettant son interprétation au « libre examen », il le vide progressivement de sa substance, puisque l’interprétation individuelle nie l’autorité d’une instance qualifiée (l’Église comme corps enseignant inspiré) pour en délivrer le sens authentique. ↩︎
- divinité du Christ — Guénon fait référence à l’ébionitisme moderne, c’est-à-dire au courant (typique du protestantisme libéral avancé, comme celui d’Adolf von Harnack ou de Paul Sabatier) qui réduit Jésus à un simple prophète ou à un maître de morale, en niant sa nature divine consubstantielle au Père (homoousios). Ce rejet de la divinité du Christ est, aux yeux de Guénon, une contradiction flagrante : ces personnes se disent encore « chrétiennes » alors qu’elles ont abandonné l’un des dogmes centraux du christianisme orthodoxe, ce qui manifeste l’illogisme inhérent à la démarche protestante qui, n’ayant plus d’autorité doctrinale, sombre dans une négation progressive et incontrôlée. ↩︎
- dispersion dans la multiplicité — Guénon oppose ici l’unité principielle de la vérité traditionnelle à la fragmentation propre au monde moderne. La « dispersion dans la multiplicité » correspond à un mouvement de dissolution où toute synthèse doctrinale est remplacée par une prolifération de points de vue particuliers, chacun se voulant autonome. C’est le contraire de l’esprit traditionnel, qui tend vers l’unité, l’universalité et l’intégration des connaissances subordonnées à un principe transcendant. Cette dispersion caractérise aussi bien la science moderne (spécialisation croissante) que la vie sociale (individualisme) et la religion (multiplication des sectes protestantes). ↩︎
- critique dissolvante — Il s’agit de la « critique biblique » ou « critique historique » du XIXe siècle (représentée par des figures comme David Strauss, Ferdinand Christian Baur, Ernest Renan, Julius Wellhausen). Cette approche, issue des principes protestants du libre examen, applique à la Bible les méthodes philologiques et historiques profanes, mettant en doute l’authenticité, l’unité et le caractère surnaturel des textes sacrés. Guénon voit dans cette « critique » un prolongement naturel de l’esprit protestant, même si celui-ci prétendait initialement ne reconnaître d’autre autorité que celle des Écritures : en soumettant la Bible à l’investigation humaine, il en prépare la destruction. ↩︎