¶7 Qui dit individualisme dit nécessairement refus d’admettre une autorité supérieure à l’individu, aussi bien qu’une faculté de connaissance supérieure à la raison individuelle1 ; les deux choses sont inséparables l’une de l’autre. Par conséquent, l’esprit moderne devait rejeter toute autorité spirituelle au vrai sens du mot2, prenant sa source dans l’ordre supra-humain, et toute organisation traditionnelle, qui se base essentiellement sur une telle autorité, quelle que soit d’ailleurs la forme qu’elle revête, forme qui diffère naturellement suivant les civilisations. C’est ce qui arriva en effet : à l’autorité de l’organisation qualifiée pour interpréter légitimement la tradition religieuse de l’Occident, le Protestantisme prétendit substituer ce qu’il appela le « libre examen »3, c’est-à-dire l’interprétation laissée à l’arbitraire de chacun, même des ignorants et des incompétents, et fondée uniquement sur l’exercice de la raison humaine. C’était donc, dans le domaine religieux, l’analogue de ce qu’allait être le « rationalisme »4 en philosophie ; c’était la porte ouverte à toutes les discussions, à toutes les divergences, à toutes les déviations ; et le résultat fut ce qu’il devait être : la dispersion en une multitude toujours croissante de sectes, dont chacune ne représente que l’opinion particulière de quelques individus. Comme il était, dans ces conditions, impossible de s’entendre sur la doctrine, celle-ci passa vite au second plan, et c’est le côté secondaire de la religion, nous voulons dire la morale5, qui prit la première place : de là cette dégénérescence en « moralisme »6 qui est si sensible dans le Protestantisme actuel. Il s’est produit là un phénomène parallèle à celui que nous avons signalé à l’égard de la philosophie ; la dissolution doctrinale, la disparition des éléments intellectuels de la religion, entraînait cette conséquence inévitable : partant du « rationalisme », on devait tomber au « sentimentalisme »7, et c’est dans les pays anglo-saxons qu’on en pourrait trouver les exemples les plus frappants. Ce dont il s’agit alors, ce n’est plus de religion, même amoindrie et déformée, c’est tout simplement de « religiosité »8, c’est-à-dire de vagues aspirations sentimentales qui ne se justifient par aucune connaissance réelle ; et à ce dernier stade correspondent des théories comme celle de l’« expérience religieuse » de William James, qui va jusqu’à voir dans le « subconscient » le moyen pour l’homme d’entrer en communication avec le divin. Ici, les derniers produits de la déchéance religieuse fusionnent avec ceux de la déchéance philosophique : l’« expérience religieuse » s’incorpore au « pragmatisme »9, au nom duquel on préconise l’idée d’un Dieu limité comme plus « avantageuse » que celle du Dieu infini parce qu’on peut éprouver pour lui des sentiments comparables à ceux qu’on éprouve à l’égard d’un homme supérieur ; et, en même temps, par l’appel au « subconscient », on en arrive à rejoindre le spiritisme et toutes les « pseudo-religions » caractéristiques de notre époque, que nous avons étudiées dans d’autres ouvrages. D’un autre côté, la morale protestante, éliminant de plus en plus toute base doctrinale, finit par dégénérer en ce qu’on appelle la « morale laïque »10, qui compte parmi ses partisans les représentants de toutes les variétés du « Protestantisme libéral »11, aussi bien que les adversaires déclarés de toute idée religieuse ; au fond, chez les uns et les autres, ce sont les mêmes tendances qui prédominent, et la seule différence est que tous ne vont pas aussi loin dans le développement logique de tout ce qui s’y trouve impliqué.

Qui dit individualisme dit nécessairement refus d’admettre une autorité supérieure à l’individu, aussi bien qu’une faculté de connaissance supérieure à la raison individuelle ; les deux choses sont inséparables l’une de l’autre.

  • Qui dit individualisme dit /ki di ɛ̃.di.vi.dɥa.lism di/ = « Whoever says individualism says »
  • nécessairement /ne.se.sɛʁ.mɑ̃/ = « necessarily »
  • refus d’admettre (m.) /ʁə.fy da.mɛtʁ/ = « refusal to admit »
  • une autorité supérieure à l’individu (f.) /y.n‿o.tɔ.ʁi.te sy.pe.ʁjœʁ a lɛ̃.di.vi.dy/ = « an authority superior to the individual »
  • aussi bien que /o.si bjɛ̃ kə/ = « as well as »
  • une faculté de connaissance supérieure à la raison individuelle (f.) /yn fa.kyl.te də kɔ.nɛ.sɑ̃s sy.pe.ʁjœʁ a la ʁɛ.zɔ̃ ɛ̃.di.vi.dɥɛl/ = « a faculty of knowledge superior to individual reason »
  • les deux choses (f. pl.) /le dø ʃoz/ = « the two things »
  • sont inséparables l’une de l’autre /sɔ̃.t‿ɛ̃.se.pa.ʁabl lyn də lotʁ/ = « are inseparable from one another »

Grammaire :

Qui dit… dit : fixed construction – « Whoever says X says Y » – « saying X implies Y ».
aussi bien que : « as well as ».
l’une de l’autre : reciprocal expression – « from one another ».

Sens général :

Qui dit individualisme dit nécessairement refus d’admettre une autorité supérieure à l’individu – aussi bien qu’une faculté de connaissance supérieure à la raison individuelle. Les deux choses sont inséparables l’une de l’autre.


Par conséquent, l’esprit moderne devait rejeter toute autorité spirituelle au vrai sens du mot, prenant sa source dans l’ordre supra-humain, et toute organisation traditionnelle, qui se base essentiellement sur une telle autorité, quelle que soit d’ailleurs la forme qu’elle revête, forme qui diffère naturellement suivant les civilisations.

  • Par conséquent /paʁ kɔ̃.se.kɑ̃/ = « Consequently »
  • l’esprit moderne (m.) /lɛs.pʁi mɔ.dɛʁn/ = « the modern spirit »
  • devait rejeter /də.vɛ ʁə.ʒ(ə).te/ = « was bound to reject »
  • toute autorité spirituelle au vrai sens du mot (f.) /tu.t‿o.tɔ.ʁi.te spi.ʁi.tɥɛl o vʁɛ sɑ̃ dy mo/ = « any spiritual authority in the true sense of the word »
  • prenant sa source dans l’ordre supra-humain /pʁə.nɑ̃ sa suʁs dɑ̃ lɔʁdʁ sy.pʁa.y.mɛ̃/ = « taking its source in the supra-human order »
  • et /e/ = « and »
  • toute organisation traditionnelle (f.) /tu.t‿ɔʁ.ɡa.ni.za.sjɔ̃ tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « any traditional organization »
  • qui /ki/ = « which »
  • se base essentiellement sur une telle autorité /sə baz e.sɑ̃.sjɛl.mɑ̃ syʁ yn tɛ.l‿o.tɔ.ʁi.te/ = « is essentially based on such an authority »
  • quelle que soit d’ailleurs la forme qu’elle revête /kɛl kə swa da.jœʁ la fɔʁm k‿ɛl ʁə.vɛt/ = « whatever the form it may take moreover »
  • forme (f.) /fɔʁm/ = « form »
  • qui diffère naturellement suivant les civilisations /ki di.fɛʁ na.ty.ʁɛl.mɑ̃ sɥi.vɑ̃ le si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « which naturally differs according to civilizations »

Grammaire :

devait rejeter : devoir in imperfect = « was bound to » – infinitive rejeter.
prenant sa source : present participle – « taking its source ».
se base sur : reflexive se baser sur = « to be based on ».
quelle que soit : « whatever » – subjunctive of êtrequelle agrees with forme (feminine singular).
qu’elle revête : subjunctive of revêtir (to take on / to have) – used after quelle que soit.

Sens général :

Par conséquent, l’esprit moderne devait rejeter toute autorité spirituelle au vrai sens du mot – prenant sa source dans l’ordre supra-humain – et toute organisation traditionnelle, qui se base essentiellement sur une telle autorité – quelle que soit d’ailleurs la forme qu’elle revête, forme qui diffère naturellement suivant les civilisations.


C’est ce qui arriva en effet : à l’autorité de l’organisation qualifiée pour interpréter légitimement la tradition religieuse de l’Occident, le Protestantisme prétendit substituer ce qu’il appela le « libre examen », c’est-à-dire l’interprétation laissée à l’arbitraire de chacun, même des ignorants et des incompétents, et fondée uniquement sur l’exercice de la raison humaine.

  • C’est ce qui arriva en effet /sɛ sə ki a.ʁi.va ɑ̃.n‿e.fɛ/ = « This is what indeed happened »
  • à l’autorité de l’organisation qualifiée /a l‿o.tɔ.ʁi.te də lɔʁ.ɡa.ni.za.sjɔ̃ ka.li.fje/ = « to the authority of the organization qualified »
  • pour interpréter légitimement /pu.ʁ‿ɛ̃.tɛʁ.pʁe.te le.ʒi.tim.mɑ̃/ = « to legitimately interpret »
  • la tradition religieuse de l’Occident (f.) /la tʁa.di.sjɔ̃ ʁə.li.ʒjøz də lɔk.si.dɑ̃/ = « the religious tradition of the West »
  • le Protestantisme (m.) /lə pʁɔ.tɛs.tɑ̃.tism/ = « Protestantism »
  • prétendit substituer /pʁe.tɑ̃.di syb.sti.tɥe/ = « claimed to substitute »
  • ce qu’il appela le « libre examen » /sə k‿i.l‿a.pə.la lə li.bʁ‿ɛɡ.za.mɛ̃/ = « what it called ‘free examination' »
  • c’est-à-dire /sɛ.ta.diʁ/ = « that is to say »
  • l’interprétation (f.) /lɛ̃.tɛʁ.pʁe.ta.sjɔ̃/ = « the interpretation »
  • laissée à l’arbitraire de chacun /le.se a laʁ.bi.tʁɛʁ də ʃa.kœ̃/ = « left to the arbitrary will of each one »
  • même des ignorants /mɛm de.z‿i.ɲɔ.ʁɑ̃/ = « even of the ignorant »
  • et /e/ = « and »
  • des incompétents /de.z‿ɛ̃.kɔ̃.pe.tɑ̃/ = « and of the incompetent »
  • et /e/ = « and »
  • fondée uniquement sur l’exercice de la raison humaine /fɔ̃.de y.ni.kə.mɑ̃ syʁ lɛɡ.zɛʁ.sis də la ʁɛ.zɔ̃ y.mɛn/ = « based solely on the exercise of human reason »

Grammaire :

arriva : passé simple of arriver (to happen) – literary past.
prétendit substituer : passé simple of prétendresubstituer = infinitive – « claimed to substitute ».
ce qu’il appela : passé simple of appeler – « what it called ».
laissée and fondée : past participles used as adjectives – both agree with interprétation (feminine singular).

Sens général :

C’est ce qui arriva en effet. À l’autorité de l’organisation qualifiée pour interpréter légitimement la tradition religieuse de l’Occident, le Protestantisme prétendit substituer ce qu’il appela le « libre examen » – c’est-à-dire l’interprétation laissée à l’arbitraire de chacun (même des ignorants et des incompétents) – et fondée uniquement sur l’exercice de la raison humaine.


C’était donc, dans le domaine religieux, l’analogue de ce qu’allait être le « rationalisme » en philosophie ; c’était la porte ouverte à toutes les discussions, à toutes les divergences, à toutes les déviations ; et le résultat fut ce qu’il devait être : la dispersion en une multitude toujours croissante de sectes, dont chacune ne représente que l’opinion particulière de quelques individus.

  • C’était donc /se.tɛ dɔ̃k/ = « It was therefore »
  • dans le domaine religieux /dɑ̃ lə dɔ.mɛn ʁə.li.ʒjø/ = « in the religious domain »
  • l’analogue de ce qu’allait être le « rationalisme » (m.) /la.na.lɔɡ də sə k‿a.lɛ ɛtʁ lə ʁa.sjɔ.na.lism/ = « the analogue of what ‘rationalism’ was going to be »
  • en philosophie /ɑ̃ fi.lɔ.zɔ.fi/ = « in philosophy »
  • c’était la porte ouverte à /se.tɛ la pɔʁ.t‿u.vɛʁ.t‿a/ = « it was the door open to »
  • toutes les discussions (f. pl.) /tut le dis.ky.sjɔ̃/ = « all discussions »
  • à toutes les divergences /a tut le di.vɛʁ.ʒɑ̃s/ = « to all divergences »
  • à toutes les déviations /a tut le de.vja.sjɔ̃/ = « to all deviations »
  • et /e/ = « and »
  • le résultat fut ce qu’il devait être /lə ʁe.zyl.ta fy sə k‿il də.vɛ ɛtʁ/ = « the result was what it had to be »
  • la dispersion en une multitude toujours croissante de sectes (f.) /la dis.pɛʁ.sjɔ̃ ɑ̃ yn myl.ti.tyd tu.ʒuʁ kʁwa.sɑ̃t də sɛkt/ = « the dispersion into an ever-growing multitude of sects »
  • dont chacune ne représente que l’opinion particulière /dɔ̃ ʃa.kyn nə ʁə.pʁe.zɑ̃t kə l‿ɔ.pi.njɔ̃ paʁ.ti.ky.ljɛʁ/ = « each of which represents only the particular opinion »
  • de quelques individus (m. pl.) /də kɛl.kə.z‿ɛ̃.di.vi.dy/ = « of a few individuals »

Grammaire :

C’était : imperfect of être – « it was ».
qu’allait être : aller in imperfect + infinitive – « was going to be » (future in the past).
fut : passé simple of être – « was ».
devait être : devoir in imperfect + infinitive – « had to be ».
dont chacune : dont = « of which » – chacune = « each one » (feminine, referring to sectes).
ne représente que : ne…que = « only ».

Sens général :

C’était donc, dans le domaine religieux, l’analogue de ce qu’allait être le « rationalisme » en philosophie. C’était la porte ouverte à toutes les discussions, à toutes les divergences, à toutes les déviations. Et le résultat fut ce qu’il devait être : la dispersion en une multitude toujours croissante de sectes, dont chacune ne représente que l’opinion particulière de quelques individus.


Comme il était, dans ces conditions, impossible de s’entendre sur la doctrine, celle-ci passa vite au second plan, et c’est le côté secondaire de la religion, nous voulons dire la morale, qui prit la première place : de là cette dégénérescence en « moralisme » qui est si sensible dans le Protestantisme actuel.

  • Comme il était /kɔ.m‿i.l‿e.tɛ/ = « As it was »
  • dans ces conditions /dɑ̃ se kɔ̃.di.sjɔ̃/ = « under these conditions »
  • impossible de s’entendre sur la doctrine /ɛ̃.pɔ.sibl də sɑ̃.tɑ̃dʁ syʁ la dɔk.tʁin/ = « impossible to agree on doctrine »
  • celle-ci passa vite au second plan /sɛl.si pa.sa vit o sə.ɡɔ̃ plɑ̃/ = « the latter quickly moved to the background »
  • et /e/ = « and »
  • c’est le côté secondaire de la religion /sɛ lə ko.te sə.ɡɔ̃.dɛʁ də la ʁə.li.ʒjɔ̃/ = « it is the secondary side of religion »
  • nous voulons dire la morale (f.) /nu vu.lɔ̃ diʁ la mɔ.ʁal/ = « we mean morality »
  • qui prit la première place /ki pʁi la pʁə.mjɛʁ plas/ = « that took first place »
  • de là /də la/ = « hence »
  • cette dégénérescence en « moralisme » (f.) /sɛt de.ʒe.ne.ʁɛ.sɑ̃s ɑ̃ mɔ.ʁa.lism/ = « this degeneration into ‘moralism' »
  • qui est si sensible /ki ɛ si sɑ̃.sibl/ = « which is so noticeable »
  • dans le Protestantisme actuel (m.) /dɑ̃ lə pʁɔ.tɛs.tɑ̃.tism ak.tɥɛl/ = « in present-day Protestantism »

Grammaire :

Comme : « as » / « since » – gives reason.
s’entendre sur : reflexive s’entendre sur = « to agree on ».
celle-ci : feminine singular pronoun « the latter » – refers to la doctrine.
passa : passé simple of passer – « passed ».
qui prit : passé simple of prendre – « that took ».
de là : « hence » – introduces consequence.

Sens général :

Comme il était, dans ces conditions, impossible de s’entendre sur la doctrine, celle-ci passa vite au second plan – et c’est le côté secondaire de la religion (nous voulons dire la morale) qui prit la première place. De là cette dégénérescence en « moralisme » qui est si sensible dans le Protestantisme actuel.


Il s’est produit là un phénomène parallèle à celui que nous avons signalé à l’égard de la philosophie ; la dissolution doctrinale, la disparition des éléments intellectuels de la religion, entraînait cette conséquence inévitable : partant du « rationalisme », on devait tomber au « sentimentalisme », et c’est dans les pays anglo-saxons qu’on en pourrait trouver les exemples les plus frappants.

  • Il s’est produit là /il sɛ pʁɔ.dɥi la/ = « There occurred there »
  • un phénomène parallèle (m.) /œ̃ fe.nɔ.mɛn pa.ʁa.lɛl/ = « a parallel phenomenon »
  • à celui que nous avons signalé /a sə.lɥi kə nu.z‿a.vɔ̃ si.ɲa.le/ = « to that which we have pointed out »
  • à l’égard de la philosophie /a le.ɡaʁ də la fi.lɔ.zɔ.fi/ = « with regard to philosophy »
  • la dissolution doctrinale (f.) /la di.sɔ.ly.sjɔ̃ dɔk.tʁi.nal/ = « doctrinal dissolution »
  • la disparition des éléments intellectuels de la religion (f.) /la dis.pa.ʁi.sjɔ̃ de.z‿e.le.mɑ̃ ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl də la ʁə.li.ʒjɔ̃/ = « the disappearance of the intellectual elements of religion »
  • entraînait cette conséquence inévitable /ɑ̃.tʁɛ.nɛ sɛt kɔ̃.se.kɑ̃s i.ne.vi.tabl/ = « entailed this inevitable consequence »
  • partant du « rationalisme » /paʁ.tɑ̃ dy ʁa.sjɔ.na.lism/ = « starting from ‘rationalism' »
  • on devait tomber au « sentimentalisme » /ɔ̃ də.vɛ tɔ̃.be o sɑ̃.ti.mɑ̃.ta.lism/ = « one was bound to fall into ‘sentimentalism' »
  • et c’est dans les pays anglo-saxons /e sɛ dɑ̃ le pe.i ɑ̃.ɡlo.sak.sɔ̃/ = « and it is in the Anglo-Saxon countries »
  • qu’on en pourrait trouver les exemples les plus frappants /k‿ɔ̃ ɑ̃ pu.ʁɛ tʁu.ve le.z‿ɛɡ.zɑ̃pl le ply fʁa.pɑ̃/ = « that one could find the most striking examples of it »

Grammaire :

Il s’est produit : passé composé of reflexive se produire – « occurred ».
celui : masculine singular pronoun « that one » – refers to phénomène.
à l’égard de : « with regard to ».
entraînait : imperfect of entraîner (to entail) – describes a general consequence.
devait tomber : devoir in imperfect + infinitive – « was bound to fall ».
en pourrait : en = « of it » (of sentimentalism) – conditional of pouvoir (could).

Sens général :

Il s’est produit là un phénomène parallèle à celui que nous avons signalé à l’égard de la philosophie. La dissolution doctrinale – la disparition des éléments intellectuels de la religion – entraînait cette conséquence inévitable : partant du « rationalisme », on devait tomber au « sentimentalisme ». Et c’est dans les pays anglo-saxons qu’on en pourrait trouver les exemples les plus frappants.


Ce dont il s’agit alors, ce n’est plus de religion, même amoindrie et déformée, c’est tout simplement de « religiosité », c’est-à-dire de vagues aspirations sentimentales qui ne se justifient par aucune connaissance réelle ; et à ce dernier stade correspondent des théories comme celle de l’« expérience religieuse » de William James, qui va jusqu’à voir dans le « subconscient » le moyen pour l’homme d’entrer en communication avec le divin.

  • Ce dont il s’agit alors /sə dɔ̃.t‿il sa.ʒi.t‿a.lɔʁ/ = « What is then in question »
  • ce n’est plus de religion /sə nɛ ply də ʁə.li.ʒjɔ̃/ = « is no longer religion »
  • même amoindrie et déformée /mɛ.m‿a.mwɛ̃.dʁi e de.fɔʁ.me/ = « even diminished and deformed »
  • c’est tout simplement de « religiosité » /sɛ tu sɛ̃.plə.mɑ̃ də ʁə.li.ʒjɔ.zi.te/ = « it is quite simply ‘religiosity' »
  • c’est-à-dire /sɛ.ta.diʁ/ = « that is to say »
  • de vagues aspirations sentimentales (f. pl.) /də vaɡ.z‿as.pi.ʁa.sjɔ̃ sɑ̃.ti.mɑ̃.tal/ = « vague sentimental aspirations »
  • qui /ki/ = « which »
  • ne se justifient par aucune connaissance réelle /nə sə ʒys.ti.fi paʁ o.kyn kɔ.nɛ.sɑ̃s ʁe.ɛl/ = « are not justified by any real knowledge »
  • et à ce dernier stade /e a sə dɛʁ.nje stad/ = « and to this last stage »
  • correspondent des théories /kɔ.ʁɛs.pɔ̃d de te.ɔ.ʁi/ = « correspond theories »
  • comme celle de l’« expérience religieuse » de William James /kɔm sɛl də lɛk.spe.ʁjɑ̃s ʁə.li.ʒjøz də wi.ljam dʒɛjmz/ = « like that of the ‘religious experience’ of William James »
  • qui va jusqu’à voir /ki va ʒys.ka vwaʁ/ = « which goes so far as to see »
  • dans le « subconscient » /dɑ̃ lə syb.kɔ̃.sjɑ̃/ = « in the ‘subconscious' »
  • le moyen (m.) /lə mwa.jɛ̃/ = « the means »
  • pour l’homme d’entrer en communication avec le divin /puʁ lɔm dɑ̃.tʁe ɑ̃ kɔ.my.ni.ka.sjɔ̃ a.vɛk lə di.vɛ̃/ = « for man to enter into communication with the divine »

Grammaire :

Ce dont il s’agit : ce dont = « that of which » – il s’agit = « it is a question ».
ce n’est plus de : ne…plus = « no longer ».
se justifient par : reflexive se justifier par = « to be justified by ».
à ce dernier stade : « to this last stage » – inverted order: verb correspondent then subject des théories.
celle : feminine singular pronoun « that one » – refers to théorie.
va jusqu’à voir : aller jusqu’à + infinitive = « to go so far as to ».

Sens général :

Ce dont il s’agit alors, ce n’est plus de religion – même amoindrie et déformée – c’est tout simplement de « religiosité » – c’est-à-dire de vagues aspirations sentimentales qui ne se justifient par aucune connaissance réelle. Et à ce dernier stade correspondent des théories comme celle de l’« expérience religieuse » de William James – qui va jusqu’à voir dans le « subconscient » le moyen pour l’homme d’entrer en communication avec le divin.


Ici, les derniers produits de la déchéance religieuse fusionnent avec ceux de la déchéance philosophique : l’« expérience religieuse » s’incorpore au « pragmatisme », au nom duquel on préconise l’idée d’un Dieu limité comme plus « avantageuse » que celle du Dieu infini parce qu’on peut éprouver pour lui des sentiments comparables à ceux qu’on éprouve à l’égard d’un homme supérieur ; et, en même temps, par l’appel au « subconscient », on en arrive à rejoindre le spiritisme et toutes les « pseudo-religions » caractéristiques de notre époque, que nous avons étudiées dans d’autres ouvrages.

  • Ici /i.si/ = « Here »
  • les derniers produits (m. pl.) /le dɛʁ.nje pʁɔ.dɥi/ = « the last products »
  • de la déchéance religieuse (f.) /də la de.ʃe.ɑ̃s ʁə.li.ʒjøz/ = « of religious decline »
  • fusionnent avec /fy.zjɔn a.vɛk/ = « merge with »
  • ceux de la déchéance philosophique /sø də la de.ʃe.ɑ̃s fi.lɔ.zɔ.fik/ = « those of philosophical decline »
  • l’« expérience religieuse » s’incorpore au « pragmatisme » /lɛk.spe.ʁjɑ̃s ʁə.li.ʒjøz sɛ̃.kɔʁ.pɔ.ʁ‿o pʁaɡ.ma.tism/ = « religious experience incorporates itself into ‘pragmatism' »
  • au nom duquel on préconise /o nɔ̃ dy.kɛl ɔ̃ pʁe.kɔ.niz/ = « in whose name one advocates »
  • l’idée d’un Dieu limité (f.) /li.de dœ̃ djø li.mi.te/ = « the idea of a limited God »
  • comme plus « avantageuse » que celle du Dieu infini /kɔm ply a.vɑ̃.ta.ʒøz kə sɛl dy djø ɛ̃.fi.ni/ = « as more ‘advantageous’ than that of the infinite God »
  • parce qu’on peut éprouver pour lui /paʁs k‿ɔ̃ pø e.pʁu.ve puʁ lɥi/ = « because one can feel for him »
  • des sentiments comparables à ceux qu’on éprouve /de sɑ̃.ti.mɑ̃ kɔ̃.pa.ʁabl a sø k‿ɔ̃.n‿e.pʁuv/ = « feelings comparable to those that one feels »
  • à l’égard d’un homme supérieur /a le.ɡaʁ dœ̃.n‿ɔm sy.pe.ʁjœʁ/ = « with regard to a superior man »
  • et /e/ = « and »
  • en même temps /ɑ̃ mɛm tɑ̃/ = « at the same time »
  • par l’appel au « subconscient » /paʁ la.pɛl o syb.kɔ̃.sjɑ̃/ = « by the appeal to the ‘subconscious' »
  • on en arrive à rejoindre /ɔ̃ ɑ̃.n‿a.ʁi.v‿a ʁə.ʒwɛ̃dʁ/ = « one ends up joining »
  • le spiritisme (m.) /lə spi.ʁi.tism/ = « spiritism »
  • et /e/ = « and »
  • toutes les « pseudo-religions » caractéristiques de notre époque (f. pl.) /tut le psø.do.ʁə.li.ʒjɔ̃ ka.ʁak.tɛ.ʁis.tik də nɔ.tʁ‿e.pɔk/ = « all the ‘pseudo-religions’ characteristic of our era »
  • que nous avons étudiées /kə nu.z‿a.vɔ̃.z‿e.ty.dje/ = « which we have studied »
  • dans d’autres ouvrages (m. pl.) /dɑ̃ dotʁ.z‿u.vʁaʒ/ = « in other works »

Grammaire :

ceux : masculine plural pronoun « those » – refers to produits.
s’incorpore à : reflexive s’incorporer à = « to incorporate itself into » / « to merge with ».
au nom duquel : au nom de = « in the name of » – duquel = relative pronoun « which ».
préconise : 3rd person singular present of préconiser (to advocate).
que celle : celle = feminine singular pronoun « that one » – refers to idée.
à l’égard de : « with regard to ».
on en arrive à : en = « by that means » – arriver à + infinitive = « to end up ».
que nous avons étudiées : que = direct object « which » – past participle étudiées agrees (feminine plural).

Sens général :

Ici, les derniers produits de la déchéance religieuse fusionnent avec ceux de la déchéance philosophique. L’« expérience religieuse » s’incorpore au « pragmatisme » – au nom duquel on préconise l’idée d’un Dieu limité comme plus « avantageuse » que celle du Dieu infini, parce qu’on peut éprouver pour lui des sentiments comparables à ceux qu’on éprouve à l’égard d’un homme supérieur. Et, en même temps, par l’appel au « subconscient », on en arrive à rejoindre le spiritisme et toutes les « pseudo-religions » caractéristiques de notre époque – que nous avons étudiées dans d’autres ouvrages.


D’un autre côté, la morale protestante, éliminant de plus en plus toute base doctrinale, finit par dégénérer en ce qu’on appelle la « morale laïque », qui compte parmi ses partisans les représentants de toutes les variétés du « Protestantisme libéral », aussi bien que les adversaires déclarés de toute idée religieuse ; au fond, chez les uns et les autres, ce sont les mêmes tendances qui prédominent, et la seule différence est que tous ne vont pas aussi loin dans le développement logique de tout ce qui s’y trouve impliqué.

  • D’un autre côté /dœ̃.n‿otʁ ko.te/ = « On the other hand »
  • la morale protestante (f.) /la mɔ.ʁal pʁɔ.tɛs.tɑ̃t/ = « Protestant morality »
  • éliminant de plus en plus toute base doctrinale /e.li.mi.nɑ̃ də ply.z‿ɑ̃ ply tut baz dɔk.tʁi.nal/ = « eliminating more and more any doctrinal basis »
  • finit par dégénérer en /fi.ni paʁ de.ʒe.ne.ʁe ɑ̃/ = « ends up degenerating into »
  • ce qu’on appelle la « morale laïque » /sə k‿ɔ̃.n‿a.pɛl la mɔ.ʁal la.ik/ = « what is called ‘secular morality' »
  • qui compte parmi ses partisans /ki kɔ̃t paʁ.mi se paʁ.ti.zɑ̃/ = « which counts among its partisans »
  • les représentants de toutes les variétés /le ʁə.pʁe.zɑ̃.tɑ̃ də tut le va.ʁje.te/ = « the representatives of all the varieties »
  • du « Protestantisme libéral » (m.) /dy pʁɔ.tɛs.tɑ̃.tism li.be.ʁal/ = « of ‘Liberal Protestantism' »
  • aussi bien que /o.si bjɛ̃ kə/ = « as well as »
  • les adversaires déclarés de toute idée religieuse (m. pl.) /le.z‿ad.vɛʁ.sɛʁ de.kla.ʁe də tu.t‿i.de ʁə.li.ʒjøz/ = « the declared adversaries of any religious idea »
  • au fond /o fɔ̃/ = « at bottom »
  • chez les uns et les autres /ʃe le.z‿œ̃ e le.z‿otʁ/ = « in the one and the others »
  • ce sont les mêmes tendances qui prédominent /sə sɔ̃ le mɛm tɑ̃.dɑ̃s ki pʁe.dɔ.min/ = « it is the same tendencies that predominate »
  • et /e/ = « and »
  • la seule différence est que /la sœl di.fe.ʁɑ̃s ɛ kə/ = « the only difference is that »
  • tous ne vont pas aussi loin /tu nə vɔ̃ pa o.si lwɛ̃/ = « not all go as far »
  • dans le développement logique /dɑ̃ lə de.və.lɔp.mɑ̃ lɔ.ʒik/ = « in the logical development »
  • de tout ce qui s’y trouve impliqué /də tu sə ki si tʁuv ɛ̃.pli.ke/ = « of everything that is implied therein »

Grammaire :

éliminant : present participle – « eliminating ».
finit par : finir par + infinitive = « to end up doing ».
compte parmi : compter parmi = « to count among ».
ce sont les mêmes… qui : cleft structure – « it is the same… that ».
ne vont pas aussi loin : ne…pas = negation – aussi loin = « as far ».
s’y trouve impliqué : s’y = reflexive + y = « therein » – se trouver + past participle = passive meaning – impliqué agrees with ce qui (masculine singular).

Sens général :

D’un autre côté, la morale protestante – éliminant de plus en plus toute base doctrinale – finit par dégénérer en ce qu’on appelle la « morale laïque », qui compte parmi ses partisans les représentants de toutes les variétés du « Protestantisme libéral », aussi bien que les adversaires déclarés de toute idée religieuse. Au fond, chez les uns et les autres, ce sont les mêmes tendances qui prédominent – et la seule différence est que tous ne vont pas aussi loin dans le développement logique de tout ce qui s’y trouve impliqué.

Résumé

Guénon explique que l’individualisme implique le refus de toute autorité supérieure à l’individu et de toute connaissance au‑delà de la raison individuelle. Le Protestantisme a ainsi rejeté l’autorité spirituelle légitime de l’Église pour lui substituer le « libre examen », c’est‑à‑dire l’interprétation arbitraire de chacun, analogue au rationalisme en philosophie. Il en est résulté une dispersion en une multitude de sectes, la doctrine passant au second plan au profit de la morale, d’où une dégénérescence en « moralisme ». Le rationalisme a ensuite conduit au sentimentalisme, et dans les pays anglo‑saxons, on aboutit à la simple « religiosité » — vagues aspirations sentimentales sans connaissance réelle, comme chez William James avec l’« expérience religieuse » et l’appel au subconscient. Ces derniers produits de la déchéance religieuse fusionnent avec le pragmatisme philosophique (Dieu limité jugé plus « avantageux ») et rejoignent le spiritisme et les pseudo‑religions. Par ailleurs, la morale protestante, perdant toute base doctrinale, dégénère en « morale laïque », commune aux protestants libéraux et aux adversaires déclarés de toute religion, avec seulement des différences de degré dans le développement logique des mêmes tendances.

Remarques générales

  1. raison individuelle — La « raison individuelle » désigne ici la faculté discursive et logique propre à l’être humain considéré comme simple individu, par opposition à l’intellect pur ou à l’intuition intellectuelle qui dépasse le domaine de l’individualité. Guénon établit une distinction fondamentale entre la raison, instrument limité et propre au domaine humain, et l’intellect (intellectus), faculté supra-individuelle participant directement à la connaissance métaphysique. Le refus de toute instance cognitive supérieure à la raison individuelle constitue, pour Guénon, l’une des marques essentielles de l’individualisme moderne. ↩︎
  2. autorité spirituelle au vrai sens du mot — L’autorité spirituelle authentique, dans la perspective traditionnelle, est celle qui tire sa source de l’ordre supra-humain, c’est-à-dire d’une transcendance divine ou métaphysique. Elle ne se confond pas avec le pouvoir temporel (auctoritas contre potestas), ni avec l’autorité intellectuelle simplement humaine. Cette autorité s’incarne dans des organisations traditionnelles ayant pour fonction de transmettre et d’interpréter légitimement une doctrine sacrée, qu’il s’agisse du sacerdoce dans le catholicisme, des brāhmaṇas dans l’hindouisme, ou des ‘ulamā’ dans l’islam. ↩︎
  3. libre examen — Le principe protestant du « libre examen » (sola scriptura interprété individuellement) nie la nécessité d’une autorité ecclésiastique qualifiée pour interpréter les Écritures. Guénon y voit une manifestation typique de l’individualisme moderne : chaque individu devient juge souverain de la vérité religieuse, sans reconnaissance d’aucune hiérarchie de compétence spirituelle. Ce principe conduit inévitablement à la dissolution de toute doctrine commune et à la prolifération des interprétations divergentes. ↩︎
  4. rationalisme — Guénon entend ici le rationalisme philosophique moderne qui pose la raison humaine discursive comme seule source légitime de connaissance, excluant toute révélation ou intuition intellectuelle d’ordre supérieur. Ce rationalisme, qui s’épanouit surtout à partir du XVIIe siècle (Descartes, Spinoza, Leibniz, puis les Lumières), trouve son équivalent religieux dans le libre examen protestant. L’un et l’autre partagent le même présupposé individualiste : l’autonomie de la raison individuelle face à toute autorité transcendante. ↩︎
  5. morale — Guénon distingue rigoureusement l’essence intellectuelle ou doctrinale de la religion (connaissance métaphysique, vérités révélées) de ses aspects secondaires et pratiques, parmi lesquels la morale. Dans une perspective traditionnelle, la morale n’est que l’application, à l’ordre de l’action, d’une doctrine intellectuelle qui la fonde et la justifie. Lorsque la doctrine s’affaiblit ou disparaît, la morale, privée de son fondement, tend à s’autonomiser et à dégénérer en « moralisme », c’est-à-dire en un ensemble de prescriptions sentimentales ou sociales sans véritable assise métaphysique. ↩︎
  6. moralisme — Par « moralisme », Guénon désigne la réduction de la religion à la morale, et plus spécifiquement à des préceptes sentimentaux ou utilitaires, détachés de toute doctrine intellectuelle. Le moralisme caractérise selon lui le protestantisme moderne, particulièrement dans ses formes libérales, où l’accent est mis sur les « valeurs » éthiques, la bienfaisance sociale, ou l’édification personnelle, au détriment de la vérité métaphysique et des rites sacrés. Cette dégénérescence est parallèle, dans l’ordre religieux, à celle qui, dans l’ordre philosophique, réduit la métaphysique à la psychologie ou à la morale. ↩︎
  7. sentimentalisme — Le sentimentalisme désigne la tendance à substituer le sentiment, l’émotion ou l’expérience subjective à la connaissance intellectuelle comme critère ou fondement de la vie religieuse. Guénon voit dans le sentimentalisme l’aboutissement logique du rationalisme : lorsque la raison, privée de son principe supérieur (l’intellect pur), se trouve insuffisante pour saisir la vérité, on en vient à invoquer le « cœur » ou le « sentiment » comme instance cognitive de substitution. Cette dérive est particulièrement visible dans le protestantisme libéral anglo-saxon, avec des théories comme celle de l’« expérience religieuse ». ↩︎
  8. religiosité — Guénon oppose la religion comme institution traditionnelle structurée par une doctrine, des rites et une autorité spirituelle légitime, à la « religiosité », vague disposition sentimentale ou aspiration subjective sans contenu objectif ni rattachement à une chaîne de transmission orthodoxe (silsilah en islam, apostolicité dans le christianisme). La religiosité caractérise selon lui les formes les plus dégradées du religieux moderne, où l’individu se forge sa propre spiritualité à partir de ses impressions personnelles, souvent en puisant éclectiquement dans des traditions diverses qu’il déracine de leur contexte. ↩︎
  9. pragmatisme — Guénon fait référence au pragmatisme de William James, Charles Sanders Peirce et John Dewey, doctrine philosophique qui évalue la vérité d’une idée à ses conséquences pratiques et à son « efficacité » ou son « utilité ». Dans cette perspective, une croyance religieuse n’est pas vraie parce qu’elle correspond à une réalité métaphysique objective, mais parce qu’elle « marche », qu’elle produit des effets bénéfiques dans l’expérience. Guénon voit dans le pragmatisme une manifestation extrême de la dissolution de la vérité intellectuelle au profit de critères subjectifs et utilitaires. ↩︎
  10. morale laïque — La « morale laïque » désigne, dans le contexte français de la IIIe République, un système moral enseigné à l’école publique, détaché de toute référence religieuse ou métaphysique, et fondé sur des principes supposés universels comme la raison, la justice ou la solidarité. Guénon souligne que cette morale, issue de la dégradation de la morale protestante, finit par rejoindre les positions de ceux qui rejettent toute religion, montrant ainsi la continuité entre l’individualisme religieux et l’individualisme athée. ↩︎
  11. Protestantisme libéral — Le protestantisme libéral est un courant théologique apparu au XIXe siècle (notamment avec Friedrich Schleiermacher, Albrecht Ritschl, Adolf von Harnack) qui adapte le christianisme aux présupposés de la pensée moderne : critique historique de la Bible, relativisation des dogmes, accent mis sur l’expérience religieuse subjective et la morale, rejet des éléments « surnaturels ». Guénon y voit une forme avancée de dissolution doctrinale où le protestantisme, ayant perdu toute autorité traditionnelle, ne conserve de la religion qu’une enveloppe sentimentale et éthique, incapable de résister à la sécularisation. ↩︎