¶5 Mais c’en est assez sur la philosophie, à laquelle il ne convient pas d’attribuer une importance excessive, quelle que soit la place qu’elle semble tenir dans le monde moderne ; au point de vue où nous nous plaçons, elle est surtout intéressante en ce qu’elle exprime, sous une forme aussi nettement arrêtée que possible, les tendances de tel ou tel moment, bien plutôt qu’elle ne les crée véritablement ; et, si l’on peut dire qu’elle les dirige jusqu’à un certain point, ce n’est que secondairement et après coup1. Ainsi, il est certain que toute la philosophie moderne a son origine chez Descartes ; mais l’influence que celui-ci a exercée sur son époque d’abord, puis sur celles qui suivirent, et qui ne s’est pas limitée aux seuls philosophes, n’aurait pas été possible si ses conceptions n’avaient pas correspondu à des tendances préexistantes, qui étaient en somme celles de la généralité de ses contemporains ; l’esprit moderne s’est retrouvé dans le cartésianisme et, à travers celui-ci, a pris de lui-même une conscience plus claire que celle qu’il avait eue jusque-là2. D’ailleurs, dans n’importe quel domaine, un mouvement aussi apparent que l’a été le cartésianisme sous le rapport philosophique est toujours une résultante plutôt qu’un véritable point de départ ; il n’est pas quelque chose de spontané, il est le produit de tout un travail latent et diffus ; si un homme comme Descartes est particulièrement représentatif de la déviation moderne, si l’on peut dire qu’il l’incarne en quelque sorte à un certain point de vue, il n’en est pourtant pas le seul ni le premier responsable, et il faudrait remonter beaucoup plus loin pour trouver les racines de cette déviation3. De même, la Renaissance et la Réforme, qu’on regarde le plus souvent comme les premières grandes manifestations de l’esprit moderne, achevèrent la rupture avec la tradition beaucoup plus qu’elles ne la provoquèrent ; pour nous, le début de cette rupture date du XIVe siècle, et c’est là, et non pas un ou deux siècles plus tard, qu’il faut, en réalité, faire commencer les temps modernes4.

Mais c’en est assez sur la philosophie, à laquelle il ne convient pas d’attribuer une importance excessive, quelle que soit la place qu’elle semble tenir dans le monde moderne ; au point de vue où nous nous plaçons, elle est surtout intéressante en ce qu’elle exprime, sous une forme aussi nettement arrêtée que possible, les tendances de tel ou tel moment, bien plutôt qu’elle ne les crée véritablement ; et, si l’on peut dire qu’elle les dirige jusqu’à un certain point, ce n’est que secondairement et après coup.

  • Mais c’en est assez sur la philosophie /mɛ sɑ̃.n‿ɛ a.se syʁ la fi.lɔ.zɔ.fi/ = « But that is enough about philosophy »
  • à laquelle il ne convient pas d’attribuer une importance excessive /a la.kɛl il nə kɔ̃.vjɛ̃ pa da.tʁi.bɥe y.n‿ɛ̃.pɔʁ.tɑ̃s ɛk.sɛ.siv/ = « to which it is not appropriate to attribute excessive importance »
  • quelle que soit la place qu’elle semble tenir dans le monde moderne /kɛl kə swa la plas k‿ɛl sɑ̃bl tə.niʁ dɑ̃ lə mɔ̃d mɔ.dɛʁn/ = « whatever the place it seems to hold in the modern world »
  • au point de vue où nous nous plaçons /o pwɛ̃ də vy u nu nu pla.sɔ̃/ = « from the point of view where we place ourselves »
  • elle est surtout intéressante /ɛl ɛ syʁ.tu ɛ̃.te.ʁɛ.sɑ̃t/ = « it is especially interesting »
  • en ce qu’elle exprime /ɑ̃ sə k‿ɛl ɛk.spʁim/ = « in that it expresses »
  • sous une forme aussi nettement arrêtée que possible /su z‿yn fɔʁm o.si nɛt.mɑ̃ a.ʁe.te kə pɔ.sibl/ = « in a form as clearly defined as possible »
  • les tendances de tel ou tel moment (f. pl.) /le tɑ̃.dɑ̃s də tɛ.l‿u tɛl mɔ.mɑ̃/ = « the tendencies of this or that moment »
  • bien plutôt qu’elle ne les crée véritablement /bjɛ̃ ply.to k‿ɛl nə le kʁe ve.ʁi.tabl.mɑ̃/ = « rather than truly creating them »
  • et /e/ = « and »
  • si l’on peut dire qu’elle les dirige jusqu’à un certain point /si lɔ̃ pø diʁ k‿ɛl le di.ʁiʒ ʒys.ka œ̃ sɛʁ.tɛ̃ pwɛ̃/ = « if one can say that it directs them up to a certain point »
  • ce n’est que secondairement et après coup /sə nɛ kə sə.ɡɔ̃.dɛʁ.mɑ̃ e a.pʁɛ ku/ = « it is only secondarily and after the fact »

Grammaire :

c’en est assez : en = « of it » (of philosophy) – « that is enough of it ».
il ne convient pas de : convenir = « to be appropriate » – impersonal – « it is not appropriate to ».
quelle que soit : « whatever » – subjunctive of êtrequelle agrees with place (feminine singular).
en ce que : « in that » / « because » – followed by indicative.
aussi… que possible : « as… as possible ».
arrêtée : past participle used as adjective – « defined » / « settled » – agrees with forme (feminine singular).
bien plutôt que : « rather than » – followed by ne expletive before verb.
après coup : fixed expression = « after the fact » / « retrospectively ».

Sens général :

Mais c’en est assez sur la philosophie – à laquelle il ne convient pas d’attribuer une importance excessive, quelle que soit la place qu’elle semble tenir dans le monde moderne. Du point de vue où nous nous plaçons, elle est surtout intéressante en ce qu’elle exprime, sous une forme aussi nettement arrêtée que possible, les tendances de tel ou tel moment – bien plutôt qu’elle ne les crée véritablement. Et, si l’on peut dire qu’elle les dirige jusqu’à un certain point, ce n’est que secondairement et après coup.


Ainsi, il est certain que toute la philosophie moderne a son origine chez Descartes ; mais l’influence que celui-ci a exercée sur son époque d’abord, puis sur celles qui suivirent, et qui ne s’est pas limitée aux seuls philosophes, n’aurait pas été possible si ses conceptions n’avaient pas correspondu à des tendances préexistantes, qui étaient en somme celles de la généralité de ses contemporains ; l’esprit moderne s’est retrouvé dans le cartésianisme et, à travers celui-ci, a pris de lui-même une conscience plus claire que celle qu’il avait eue jusque-là.

  • Ainsi /ɛ̃.si/ = « Thus »
  • il est certain que /i.lɛ sɛʁ.tɛ̃ kə/ = « it is certain that »
  • toute la philosophie moderne (f.) /tut la fi.lɔ.zɔ.fi mɔ.dɛʁn/ = « all modern philosophy »
  • a son origine chez Descartes /a sɔ.n‿ɔ.ʁi.ʒin ʃe de.kaʁt/ = « has its origin with Descartes »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • l’influence (f.) /lɛ̃.fly.ɑ̃s/ = « the influence »
  • que celui-ci a exercée /kə sə.lɥi.si a ɛɡ.zɛʁ.se/ = « which the latter exercised »
  • sur son époque d’abord /syʁ sɔ.n‿e.pɔk da.bɔʁ/ = « on his era first »
  • puis /pɥi/ = « then »
  • sur celles qui suivirent /syʁ sɛl ki sɥi.viʁ/ = « on those that followed »
  • et /e/ = « and »
  • qui ne s’est pas limitée aux seuls philosophes /ki nə sɛ pa li.mi.te o sœl fi.lɔ.zɔf/ = « and which was not limited to philosophers alone »
  • n’aurait pas été possible /n‿o.ʁɛ pa.z‿e.te pɔ.sibl/ = « would not have been possible »
  • si ses conceptions n’avaient pas correspondu à /si se kɔ̃.sɛp.sjɔ̃ na.vɛ pa kɔ.ʁɛs.pɔ̃.dy a/ = « if his conceptions had not corresponded to »
  • des tendances préexistantes (f. pl.) /de tɑ̃.dɑ̃s pʁe.ɛɡ.zis.tɑ̃t/ = « preexisting tendencies »
  • qui étaient en somme celles de la généralité de ses contemporains /ki e.tɛ.t‿ɑ̃ sɔm sɛl də la ʒe.ne.ʁa.li.te də se kɔ̃.tɑ̃.pɔ.ʁɛ̃/ = « which were in short those of the generality of his contemporaries »
  • l’esprit moderne (m.) /lɛs.pʁi mɔ.dɛʁn/ = « the modern spirit »
  • s’est retrouvé dans le cartésianisme /sɛ ʁə.tʁu.ve dɑ̃ lə kaʁ.te.zja.nism/ = « found itself in Cartesianism »
  • et /e/ = « and »
  • à travers celui-ci /a tʁa.vɛʁ sə.lɥi.si/ = « and through the latter »
  • a pris de lui-même une conscience plus claire /a pʁi də lɥi mɛm yn kɔ̃.sjɑ̃s ply klɛʁ/ = « took of itself a clearer consciousness »
  • que celle qu’il avait eue jusque-là /kə sɛl k‿i.l‿a.vɛ ʔy ʒys.kə la/ = « than that which it had had until then »

Grammaire :

celui-ci : demonstrative pronoun « the latter » – refers to Descartes.
a exercée : passé composé of exercerexercée agrees with influence (feminine singular) because que precedes.
celles qui suivirent : celles = feminine plural pronoun « those » – suivirent = passé simple of suivre (followed).
ne s’est pas limitée à : reflexive se limiter à = « to be limited to » – limitée agrees with influence.
n’aurait pas été possible : conditional past of être – « would not have been possible ».
si… n’avaient pas correspondu : plus-que-parfait (pluperfect) in si clause for past unreal conditional.
celles de la généralité : celles = « those » – refers to tendances.
s’est retrouvé : passé composé of reflexive se retrouver = « to find itself ».
qu’il avait eue : plus-que-parfait of avoireue agrees with conscience (feminine singular).

Sens général :

Ainsi, il est certain que toute la philosophie moderne a son origine chez Descartes. Mais l’influence que celui-ci a exercée sur son époque d’abord, puis sur celles qui suivirent – et qui ne s’est pas limitée aux seuls philosophes – n’aurait pas été possible si ses conceptions n’avaient pas correspondu à des tendances préexistantes, qui étaient en somme celles de la généralité de ses contemporains. L’esprit moderne s’est retrouvé dans le cartésianisme et, à travers celui-ci, a pris de lui-même une conscience plus claire que celle qu’il avait eue jusque-là.


D’ailleurs, dans n’importe quel domaine, un mouvement aussi apparent que l’a été le cartésianisme sous le rapport philosophique est toujours une résultante plutôt qu’un véritable point de départ ; il n’est pas quelque chose de spontané, il est le produit de tout un travail latent et diffus ; si un homme comme Descartes est particulièrement représentatif de la déviation moderne, si l’on peut dire qu’il l’incarne en quelque sorte à un certain point de vue, il n’en est pourtant pas le seul ni le premier responsable, et il faudrait remonter beaucoup plus loin pour trouver les racines de cette déviation.

  • D’ailleurs /da.jœʁ/ = « Moreover »
  • dans n’importe quel domaine /dɑ̃ nɛ̃.pɔʁ.tə kɛl dɔ.mɛn/ = « in any domain whatsoever »
  • un mouvement aussi apparent que l’a été le cartésianisme /œ̃ muv.mɑ̃ o.si a.pa.ʁɑ̃ kə la e.te lə kaʁ.te.zja.nism/ = « a movement as apparent as Cartesianism was »
  • sous le rapport philosophique /su lə ʁa.pɔʁ fi.lɔ.zɔ.fik/ = « from the philosophical point of view »
  • est toujours une résultante /ɛ tu.ʒuʁ‿yn ʁe.zyl.tɑ̃t/ = « is always a resultant »
  • plutôt qu’un véritable point de départ /ply.to kœ̃ ve.ʁi.tabl pwɛ̃ də de.paʁ/ = « rather than a true starting point »
  • il n’est pas quelque chose de spontané /il nɛ pa kɛl.kə ʃoz də spɔ̃.ta.ne/ = « it is not something spontaneous »
  • il est le produit de tout un travail latent et diffus /i.lɛ lə pʁɔ.dɥi də tu.t‿œ̃ tʁa.vaj la.tɑ̃ e di.fy/ = « it is the product of a whole latent and diffuse work »
  • si un homme comme Descartes est particulièrement représentatif /si œ̃.n‿ɔm kɔm de.kaʁt ɛ paʁ.ti.ky.ljɛʁ.mɑ̃ ʁə.pʁe.zɑ̃.ta.tif/ = « if a man like Descartes is particularly representative »
  • de la déviation moderne (f.) /də la de.vja.sjɔ̃ mɔ.dɛʁn/ = « of modern deviation »
  • si l’on peut dire qu’il l’incarne en quelque sorte /si lɔ̃ pø diʁ k‿il lɛ̃.kaʁn ɑ̃ kɛl.kə sɔʁt/ = « if one can say that he incarnates it in a way »
  • à un certain point de vue /a œ̃ sɛʁ.tɛ̃ pwɛ̃ də vy/ = « from a certain point of view »
  • il n’en est pourtant pas le seul /il nɑ̃.n‿ɛ puʁ.tɑ̃ pa lə sœl/ = « he is not however the only one »
  • ni /ni/ = « nor »
  • le premier responsable /lə pʁə.mje ʁɛs.pɔ̃.sabl/ = « the first responsible party »
  • et /e/ = « and »
  • il faudrait remonter beaucoup plus loin /il fo.dʁɛ ʁə.mɔ̃.te bo.ku ply lwɛ̃/ = « it would be necessary to go back much further »
  • pour trouver les racines /puʁ tʁu.ve le ʁa.sin/ = « to find the roots »
  • de cette déviation (f.) /də sɛt de.vja.sjɔ̃/ = « of this deviation »

Grammaire :

n’importe quel : « any whatsoever » – n’importe + interrogative adjective.
que l’a été : que = « as » – l’ = pronoun « it » – refers to apparent – « as Cartesianism was apparent ».
une résultante : « a resultant » (as in physics – the combined effect of multiple forces).
il n’est pas quelque chose de spontané : ne…pas = negative – quelque chose de spontané = « something spontaneous ».
si… si : two parallel si clauses – « if… if ».
l’incarne : l’ = direct object « it » (the deviation) – incarner = « to incarnate ».
n’en est pas : en = « of it » (of the responsibility).
il faudrait : conditional of falloir – « it would be necessary ».

Sens général :

D’ailleurs, dans n’importe quel domaine, un mouvement aussi apparent que l’a été le cartésianisme sous le rapport philosophique est toujours une résultante plutôt qu’un véritable point de départ. Il n’est pas quelque chose de spontané – il est le produit de tout un travail latent et diffus. Si un homme comme Descartes est particulièrement représentatif de la déviation moderne – si l’on peut dire qu’il l’incarne en quelque sorte à un certain point de vue – il n’en est pourtant pas le seul ni le premier responsable, et il faudrait remonter beaucoup plus loin pour trouver les racines de cette déviation.


De même, la Renaissance et la Réforme, qu’on regarde le plus souvent comme les premières grandes manifestations de l’esprit moderne, achevèrent la rupture avec la tradition beaucoup plus qu’elles ne la provoquèrent ; pour nous, le début de cette rupture date du XIVe siècle, et c’est là, et non pas un ou deux siècles plus tard, qu’il faut, en réalité, faire commencer les temps modernes.

  • De même /də mɛm/ = « Similarly »
  • la Renaissance (f.) /la ʁə.nɛ.sɑ̃s/ = « the Renaissance »
  • et /e/ = « and »
  • la Réforme (f.) /la ʁe.fɔʁm/ = « the Reformation »
  • qu’on regarde le plus souvent comme /k‿ɔ̃ ʁə.ɡaʁd lə ply su.vɑ̃ kɔm/ = « which one most often regards as »
  • les premières grandes manifestations de l’esprit moderne (f. pl.) /le pʁə.mjɛʁ ɡʁɑ̃d ma.ni.fɛs.ta.sjɔ̃ də lɛs.pʁi mɔ.dɛʁn/ = « the first great manifestations of the modern spirit »
  • achevèrent la rupture avec la tradition /a.ʃə.vɛʁ la ʁyp.tyʁ a.vɛk la tʁa.di.sjɔ̃/ = « completed the break with tradition »
  • beaucoup plus qu’elles ne la provoquèrent /bo.ku ply k‿ɛl nə la pʁɔ.vɔ.kɛʁ/ = « much more than they provoked it »
  • pour nous /puʁ nu/ = « for us »
  • le début de cette rupture (m.) /lə de.by də sɛt ʁyp.tyʁ/ = « the beginning of this break »
  • date du XIVe siècle /dat dy ka.tɔʁ.zjɛm sjɛkl/ = « dates from the 14th century »
  • et c’est là /e sɛ la/ = « and it is there »
  • et non pas un ou deux siècles plus tard /e nɔ̃ pa.z‿œ̃ u dø sjɛkl ply taʁ/ = « and not one or two centuries later »
  • qu’il faut, en réalité, faire commencer les temps modernes /k‿il fo ɑ̃ ʁe.a.li.te fɛʁ kɔ.mɑ̃.se le tɑ̃ mɔ.dɛʁn/ = « that one must, in reality, make modern times begin »

Grammaire :

qu’on regarde : present tense – « which one regards ».
achevèrent : passé simple of achever (to complete) – 3rd person plural.
qu’elles ne la provoquèrent : ne is expletive (no negative meaning) – used after plus que in comparisons – la = direct object « it » (the break) – provoquèrent = passé simple of provoquer.
date du XIVe siècle : dater de = « to date from » – XIVe = 14th.
faire commencer : causative construction – « to make begin » / « to have begin ».

Sens général :

De même, la Renaissance et la Réforme – qu’on regarde le plus souvent comme les premières grandes manifestations de l’esprit moderne – achevèrent la rupture avec la tradition beaucoup plus qu’elles ne la provoquèrent. Pour nous, le début de cette rupture date du XIVe siècle – et c’est là, et non pas un ou deux siècles plus tard, qu’il faut, en réalité, faire commencer les temps modernes.

Résumé

Guénon précise que la philosophie moderne, bien qu’elle exprime clairement les tendances de son époque, ne les crée pas véritablement et son rôle directeur n’est que secondaire. Ainsi, Descartes est à l’origine de toute la philosophie moderne, mais son influence n’aurait pas été possible sans des tendances préexistantes chez ses contemporains ; l’esprit moderne s’est reconnu dans le cartésianisme et a pris ainsi une conscience plus claire de lui‑même. Un mouvement comme le cartésianisme est toujours une résultante plutôt qu’un véritable point de départ, produit d’un travail latent ; Descartes n’est ni le seul ni le premier responsable de la déviation moderne, dont il faut chercher les racines beaucoup plus tôt. De même, la Renaissance et la Réforme ont achevé la rupture avec la tradition plus qu’elles ne l’ont provoquée ; selon Guénon, le début de cette rupture se situe au XIVe siècle, qui marque en réalité le commencement des temps modernes.

Remarques générales

  1. philosophie comme expression — Guénon relativise l’importance de la philosophie. Dans la tradition, la philosophie n’est pas une fin en soi ; elle n’est qu’un reflet des tendances plus profondes d’une époque. La philosophie moderne n’a pas créé l’esprit moderne ; elle l’a exprimé et rendu conscient de lui-même. C’est pourquoi on peut étudier la philosophie comme un symptôme, mais non comme une cause première. Les véritables racines de la déviation moderne sont antérieures à Descartes et à la Renaissance. ↩︎
  2. cartésianisme comme expression de l’esprit moderne — Guénon ne nie pas l’influence de Descartes, mais il inverse le rapport habituel : ce n’est pas Descartes qui a créé l’esprit moderne ; c’est l’esprit moderne pré‑existant qui a rendu le cartésianisme possible et influent. Descartes a fourni à cet esprit une formulation systématique, une « conscience plus claire ». Mais les tendances anti‑traditionnelles étaient déjà à l’œuvre avant lui. Le cartésianisme est un symptôme, non une cause première. ↩︎
  3. racines plus lointaines de la déviation — Guénon renvoie à sa périodisation : les « temps modernes » ne commencent pas à la Renaissance (XVe-XVIe siècle) ni à Descartes (XVIIe siècle), mais au XIVe siècle. Guénon situe le tournant dans la crise de la scolastique tardive, la naissance du nominalisme (Guillaume d’Ockham, vers 1320), et la rupture avec la synthèse thomiste. C’est à ce moment que la foi en l’intellect pur a commencé à s’affaiblir en Occident, préparant le terrain pour la Renaissance et la Réforme. ↩︎
  4. début des temps modernes au XIVe siècle — Guénon propose une périodologie originale. L’histoire officielle place le début des temps modernes à la Renaissance (fin du XVe siècle) ou à la Réforme (1517). Guénon recule cette date d’un siècle ou deux : le XIVe siècle voit l’effondrement de la chrétienté médiévale (la papauté d’Avignon, la guerre de Cent Ans, la peste noire) et surtout l’émergence du nominalisme qui, en niant la réalité des universaux, ruine la possibilité d’une métaphysique fondée sur l’intellect. La Renaissance et la Réforme ne sont que les conséquences tardives de cette rupture déjà consommée. ↩︎