¶3 Dans une civilisation traditionnelle, il est presque inconcevable qu’un homme prétende revendiquer la propriété d’une idée, et, en tout cas, s’il le fait, il s’enlève par là même tout crédit et toute autorité, car il la réduit ainsi à n’être qu’une sorte de fantaisie sans aucune portée réelle : si une idée est vraie, elle appartient également à tous ceux qui sont capables de la comprendre ; si elle est fausse, il n’y a pas à se faire gloire de l’avoir inventée1. Une idée vraie ne peut être « nouvelle », car la vérité n’est pas un produit de l’esprit humain, elle existe indépendamment de nous, et nous avons seulement à la connaître ; en dehors de cette connaissance, il ne peut y avoir que l’erreur ; mais, au fond, les modernes se soucient-ils de la vérité, et savent-ils même encore ce qu’elle est ? Là aussi, les mots ont perdu leur sens, puisque certains, comme les « pragmatistes » contemporains, vont jusqu’à donner abusivement ce nom de « vérité » à ce qui est tout simplement l’utilité pratique, c’est-à-dire à quelque chose qui est entièrement étranger à l’ordre intellectuel ; c’est, comme aboutissement logique de la déviation moderne, la négation même de la vérité, aussi bien que de l’intelligence dont elle est l’objet propre2. Mais n’anticipons pas davantage, et, sur ce point, faisons seulement remarquer encore que le genre d’individualisme dont il vient d’être question est la source des illusions concernant le rôle des « grands hommes », ou soi-disant tels ; le « génie », entendu au sens « profane », est fort peu de chose en réalité, et il ne saurait en aucune manière suppléer au défaut de véritable connaissance3.

Dans une civilisation traditionnelle, il est presque inconcevable qu’un homme prétende revendiquer la propriété d’une idée, et, en tout cas, s’il le fait, il s’enlève par là même tout crédit et toute autorité, car il la réduit ainsi à n’être qu’une sorte de fantaisie sans aucune portée réelle : si une idée est vraie, elle appartient également à tous ceux qui sont capables de la comprendre ; si elle est fausse, il n’y a pas à se faire gloire de l’avoir inventée.

  • Dans une civilisation traditionnelle /dɑ̃ yn si.vi.li.za.sjɔ̃ tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « In a traditional civilization »
  • il est presque inconcevable /i.lɛ pʁɛsk ɛ̃.kɔ̃.sə.vabl/ = « it is almost inconceivable »
  • qu’un homme prétende revendiquer /kœ̃.n‿ɔm pʁe.tɑ̃d ʁə.vɑ̃.di.ke/ = « that a man should claim to claim »
  • la propriété d’une idée (f.) /la pʁɔ.pʁi.je.te dyn i.de/ = « the ownership of an idea »
  • et /e/ = « and »
  • en tout cas /ɑ̃ tu ka/ = « in any case »
  • s’il le fait /s‿il lə fɛ/ = « if he does it »
  • il s’enlève par là même /il sɑ̃.lɛv paʁ la mɛm/ = « he thereby takes away from himself »
  • tout crédit (m.) /tu kʁe.di/ = « all credit »
  • et /e/ = « and »
  • toute autorité (f.) /tu.t‿o.tɔ.ʁi.te/ = « all authority »
  • car /kaʁ/ = « because »
  • il la réduit ainsi à n’être qu’une sorte de fantaisie /il la ʁe.dɥi ɛ̃.si a nɛtʁ kyn sɔʁt də fɑ̃.tɛ.zi/ = « he thus reduces it to being only a kind of fancy »
  • sans aucune portée réelle /sɑ̃ o.kyn pɔʁ.te ʁe.ɛl/ = « without any real scope »
  • si une idée est vraie /si y.n‿i.de ɛ vʁɛ/ = « if an idea is true »
  • elle appartient également à tous ceux qui sont capables de la comprendre /ɛl a.paʁ.tjɛ̃ e.ɡa.le.mɑ̃ a tu sø ki sɔ̃ ka.pabl də la kɔ̃.pʁɑ̃dʁ/ = « it belongs equally to all those who are capable of understanding it »
  • si elle est fausse /si ɛl ɛ fos/ = « if it is false »
  • il n’y a pas à se faire gloire de l’avoir inventée /il n‿ja pa a sə fɛʁ ɡlwaʁ də la.vwaʁ ɛ̃.vɑ̃.te/ = « there is no reason to pride oneself on having invented it »

Grammaire :

prétende revendiquer : prétende = subjunctive of prétendre (to claim) after il est inconcevable querevendiquer = infinitive.
s’il le fait : le = direct object pronoun « it ».
s’enlève : reflexive s’enlever = « to take away from oneself » – par là même = « thereby ».
à n’être que : ne…que = « only ».
appartient à : « belongs to » – 3rd person singular.
il n’y a pas à : « there is no reason to » – followed by infinitive.
de l’avoir inventée : infinitive past of inventerl’ = direct object « it » (the idea) – inventée agrees with l’ (feminine singular).

Sens général :

Dans une civilisation traditionnelle, il est presque inconcevable qu’un homme prétende revendiquer la propriété d’une idée. Et, en tout cas, s’il le fait, il s’enlève par là même tout crédit et toute autorité – car il la réduit ainsi à n’être qu’une sorte de fantaisie sans aucune portée réelle. Si une idée est vraie, elle appartient également à tous ceux qui sont capables de la comprendre. Si elle est fausse, il n’y a pas à se faire gloire de l’avoir inventée.


Une idée vraie ne peut être « nouvelle », car la vérité n’est pas un produit de l’esprit humain, elle existe indépendamment de nous, et nous avons seulement à la connaître ; en dehors de cette connaissance, il ne peut y avoir que l’erreur ; mais, au fond, les modernes se soucient-ils de la vérité, et savent-ils même encore ce qu’elle est ? Là aussi, les mots ont perdu leur sens, puisque certains, comme les « pragmatistes » contemporains, vont jusqu’à donner abusivement ce nom de « vérité » à ce qui est tout simplement l’utilité pratique, c’est-à-dire à quelque chose qui est entièrement étranger à l’ordre intellectuel ; c’est, comme aboutissement logique de la déviation moderne, la négation même de la vérité, aussi bien que de l’intelligence dont elle est l’objet propre.

  • Une idée vraie (f.) /y.n‿i.de vʁɛ/ = « A true idea »
  • ne peut être « nouvelle » /nə pø ɛtʁ nu.vɛl/ = « cannot be ‘new' »
  • car /kaʁ/ = « because »
  • la vérité (f.) /la ve.ʁi.te/ = « truth »
  • n’est pas un produit de l’esprit humain /nɛ pa.z‿œ̃ pʁɔ.dɥi də lɛs.pʁi y.mɛ̃/ = « is not a product of the human mind »
  • elle existe indépendamment de nous /ɛl ɛɡ.zist ɛ̃.de.pɑ̃.da.mɑ̃ də nu/ = « it exists independently of us »
  • et /e/ = « and »
  • nous avons seulement à la connaître /nu.z‿a.vɔ̃ sœl.mɑ̃ a la kɔ.nɛtʁ/ = « we only have to know it »
  • en dehors de cette connaissance /ɑ̃ də.ɔʁ də sɛt kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « outside of this knowledge »
  • il ne peut y avoir que l’erreur /il nə pø a.vwaʁ kə le.ʁœʁ/ = « there can only be error »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • au fond /o fɔ̃/ = « fundamentally »
  • les modernes se soucient-ils de la vérité /le mɔ.dɛʁn sə su.sjɛ til də la ve.ʁi.te/ = « do moderns care about truth? »
  • et /e/ = « and »
  • savent-ils même encore ce qu’elle est /sa.vɛ til mɛm ɑ̃.kɔʁ sə k‿ɛl ɛ/ = « do they still even know what it is? »
  • Là aussi /la o.si/ = « There too »
  • les mots ont perdu leur sens (m. pl.) /le mɔ ɔ̃ pɛʁ.dy lœʁ sɑ̃s/ = « words have lost their meaning »
  • puisque /pɥisk/ = « since »
  • certains /sɛʁ.tɛ̃/ = « some »
  • comme les « pragmatistes » contemporains /kɔm le pʁaɡ.ma.tist kɔ̃.tɑ̃.pɔ.ʁɛ̃/ = « like contemporary ‘pragmatists' »
  • vont jusqu’à donner abusivement /vɔ̃ ʒys.ka dɔ.ne a.by.ziv.mɑ̃/ = « go so far as to abusively give »
  • ce nom de « vérité » /sə nɔ̃ də ve.ʁi.te/ = « this name of ‘truth' »
  • à ce qui est tout simplement l’utilité pratique /a sə ki ɛ tu sɛ̃.plə.mɑ̃ ly.ti.li.te pʁak.tik/ = « to that which is quite simply practical utility »
  • c’est-à-dire /sɛ.ta.diʁ/ = « that is to say »
  • à quelque chose qui est entièrement étranger à l’ordre intellectuel /a kɛl.kə ʃoz ki ɛ.t‿ɑ̃.tjɛʁ.mɑ̃ e.tʁɑ̃.ʒe a lɔʁdʁ ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl/ = « to something that is entirely foreign to the intellectual order »
  • c’est /sɛ/ = « it is »
  • comme aboutissement logique /kɔ.m‿a.bu.tis.mɑ̃ lɔ.ʒik/ = « as the logical outcome »
  • de la déviation moderne (f.) /də la de.vja.sjɔ̃ mɔ.dɛʁn/ = « of modern deviation »
  • la négation même de la vérité (f.) /la ne.ɡa.sjɔ̃ mɛm də la ve.ʁi.te/ = « the very negation of truth »
  • aussi bien que /o.si bjɛ̃ kə/ = « as well as »
  • de l’intelligence (f.) /də lɛ̃.tɛ.li.ʒɑ̃s/ = « of intelligence »
  • dont elle est l’objet propre /dɔ̃.t‿ɛl ɛ lɔb.ʒɛ pʁɔpʁ/ = « of which it is the proper object »

Grammaire :

ne peut être : ne…pas omitted in rhetorical question – « cannot be ».
avoir seulement à : « only have to » – followed by infinitive.
il ne peut y avoir que : ne…que = « only » – « there can only be ».
se soucient-ils de : inversion in question – se soucier de = « to care about ».
savent-ils même ce qu’elle est : indirect question – ce qu’elle est = « what it is ».
ont perdu : passé composé of perdre – « have lost ».
vont jusqu’à : aller jusqu’à + infinitive = « to go so far as to ».
dont elle est l’objet propre : dont = « of which » – refers to l’intelligenceobjet propre = « proper object ».

Sens général :

Une idée vraie ne peut être « nouvelle », car la vérité n’est pas un produit de l’esprit humain – elle existe indépendamment de nous, et nous avons seulement à la connaître. En dehors de cette connaissance, il ne peut y avoir que l’erreur. Mais, au fond, les modernes se soucient-ils de la vérité, et savent-ils même encore ce qu’elle est ? Là aussi, les mots ont perdu leur sens – puisque certains, comme les « pragmatistes » contemporains, vont jusqu’à donner abusivement ce nom de « vérité » à ce qui est tout simplement l’utilité pratique – c’est-à-dire à quelque chose qui est entièrement étranger à l’ordre intellectuel. C’est, comme aboutissement logique de la déviation moderne, la négation même de la vérité, aussi bien que de l’intelligence dont elle est l’objet propre.


Mais n’anticipons pas davantage, et, sur ce point, faisons seulement remarquer encore que le genre d’individualisme dont il vient d’être question est la source des illusions concernant le rôle des « grands hommes », ou soi-disant tels ; le « génie », entendu au sens « profane », est fort peu de chose en réalité, et il ne saurait en aucune manière suppléer au défaut de véritable connaissance.

  • Mais n’anticipons pas davantage /mɛ nɑ̃.ti.si.pɔ̃ pa da.vɑ̃.taʒ/ = « But let us not anticipate further »
  • et /e/ = « and »
  • sur ce point /syʁ sə pwɛ̃/ = « on this point »
  • faisons seulement remarquer encore /fə.zɔ̃ sœl.mɑ̃ ʁə.maʁ.ke ɑ̃.kɔʁ/ = « let us only note again »
  • que /kə/ = « that »
  • le genre d’individualisme (m.) /lə ʒɑ̃ʁ dɛ̃.di.vi.dɥa.lism/ = « the kind of individualism »
  • dont il vient d’être question /dɔ̃.t‿il vjɛ̃ dɛtʁ kɛs.tjɔ̃/ = « which has just been in question »
  • est la source /ɛ la suʁs/ = « is the source »
  • des illusions (f. pl.) /de.z‿i.ly.zjɔ̃/ = « of illusions »
  • concernant le rôle /kɔ̃.sɛʁ.nɑ̃ lə ʁol/ = « concerning the role »
  • des « grands hommes » (m. pl.) /de ɡʁɑ̃.z‿ɔm/ = « of ‘great men' »
  • ou /u/ = « or »
  • soi-disant tels /swa.di.zɑ̃ tɛl/ = « so-called such »
  • le « génie » (m.) /lə ʒe.ni/ = « ‘genius' »
  • entendu au sens « profane » /ɑ̃.tɑ̃.dy o sɑ̃s pʁɔ.fan/ = « understood in the ‘profane’ sense »
  • est fort peu de chose en réalité /ɛ fɔʁ pø də ʃoz ɑ̃ ʁe.a.li.te/ = « is very little thing in reality »
  • et /e/ = « and »
  • il ne saurait en aucune manière suppléer à /il nə sɔ.ʁɛ ɑ̃.n‿o.kyn ma.njɛʁ sy.ple.e a/ = « it could in no way compensate for »
  • le défaut de véritable connaissance (m.) /lə de.fo də ve.ʁi.tabl kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « the lack of true knowledge »

Grammaire :

n’anticipons pas : negative imperative of anticiper – « let us not anticipate ».
venons de faire is replaced here by vient d’être question – « has just been in question » – impersonal passive.
soi-disant tels : soi-disant = « so-called » (invariable) – tels = « such » (agrees with grands hommes).
entendu au sens profane : past participle entendu = « understood » – agrees with génie.
ne saurait : conditional of savoir used as auxiliary – « could not » (formal).
suppléer à : « to compensate for » / « to make up for ».

Sens général :

Mais n’anticipons pas davantage, et, sur ce point, faisons seulement remarquer encore que le genre d’individualisme dont il vient d’être question est la source des illusions concernant le rôle des « grands hommes » (ou soi-disant tels). Le « génie », entendu au sens « profane », est fort peu de chose en réalité – et il ne saurait en aucune manière suppléer au défaut de véritable connaissance.

Résumé

Dans une civilisation traditionnelle, selon Guénon, revendiquer la propriété d’une idée est inconcevable, car cela réduit l’idée à une simple fantaisie sans portée réelle : une idée vraie appartient à tous ceux qui peuvent la comprendre, et une idée fausse ne mérite pas qu’on s’en glorifie. Une idée vraie ne peut être « nouvelle », puisque la vérité n’est pas un produit de l’esprit humain mais existe indépendamment de nous ; nous ne pouvons que la connaître, toute prétendue nouveauté n’étant que l’erreur. Les modernes, cependant, semblent se soucier peu de la vérité, et certains, comme les pragmatistes, vont jusqu’à appeler « vérité » l’utilité pratique, niant ainsi la vérité elle-même et l’intelligence qui en est l’objet propre. Ce type d’individualisme est la source des illusions concernant le rôle des prétendus « grands hommes » : le « génie » au sens profane est bien peu de chose et ne saurait suppléer au défaut de véritable connaissance.

Remarques générales

  1. propriété d’une idée — Guénon s’attaque ici à la conception moderne de la « propriété intellectuelle » (droits d’auteur, brevets). Dans une civilisation traditionnelle, la vérité n’est pas une création individuelle mais une découverte ou une révélation. Le sage ne dit pas « ceci est mon idée », mais « ceci est la vérité, qui est éternelle et universelle ». Revendiquer la propriété d’une idée, c’est l’enfermer dans l’individualité, la réduire à une opinion subjective, et perdre par là même toute autorité. La tradition ignore la notion de « génie individuel » au sens moderne. ↩︎
  2. pragmatistes / vérité comme utilité — Guénon vise le pragmatisme (Peirce, James, Dewey) qui définit la vérité d’une proposition par ses conséquences pratiques : est vrai ce qui « marche », ce qui est utile. Pour Guénon, cette définition est une inversion complète : l’utilité pratique appartient à l’ordre corporel et social, non à l’ordre intellectuel. Identifier la vérité à l’utilité, c’est nier la vérité elle-même, car la vérité peut être inutile pratiquement (par exemple, la connaissance métaphysique) et l’utile peut être faux (un mensonge efficace). Le pragmatisme est « l’aboutissement logique de la déviation moderne » : il parachève la réduction de la connaissance à l’action. ↩︎
  3. génie profane / grands hommes — Guénon dénonce le culte moderne des « grands hommes » (héros, artistes, inventeurs, génies). Dans la perspective traditionnelle, ce qui compte n’est pas la personne individuelle, mais la fonction ou la connaissance qu’elle incarne. Un « génie » au sens profane peut être doté de talents exceptionnels (artistiques, scientifiques, stratégiques), mais s’il manque de connaissance métaphysique, ses productions restent vaines et limitées. Le génie ne peut « suppléer au défaut de véritable connaissance », car la connaissance de la vérité transcende tous les talents particuliers. Les « grands hommes » de l’histoire moderne sont souvent des individualités brillantes mais spirituellement aveugles. ↩︎