¶2 L’individualisme implique tout d’abord la négation de l’intuition intellectuelle, en tant que celle-ci est essentiellement une faculté supra-individuelle, et de l’ordre de connaissance qui est le domaine propre de cette intuition, c’est-à-dire de la métaphysique entendue dans son véritable sens1. C’est pourquoi tout ce que les philosophes modernes désignent sous ce même nom de métaphysique, quand ils admettent quelque chose qu’ils appellent ainsi, n’a absolument rien de commun avec la métaphysique vraie : ce ne sont que constructions rationnelles ou hypothèses imaginatives, donc conceptions tout individuelles, et dont la plus grande partie, d’ailleurs, se rapporte simplement au domaine « physique », c’est-à-dire à la nature2. Même s’il se rencontre là-dedans quelque question qui pourrait être rattachée effectivement à l’ordre métaphysique, la façon dont elle est envisagée et traitée la réduit encore à n’être que de la « pseudo-métaphysique », et rend du reste impossible toute solution réelle et valable ; il semble même que, pour les philosophes, il s’agisse de poser des « problèmes », fussent-ils artificiels et illusoires, bien plus que de les résoudre, ce qui est un des aspects du besoin désordonné de la recherche pour elle-même, c’est-à-dire de l’agitation la plus vaine dans l’ordre mental, aussi bien que dans l’ordre corporel3. Il s’agit aussi, pour ces mêmes philosophes, d’attacher leur nom à un « système », c’est-à-dire à un ensemble de théories strictement borné et délimité, et qui soit bien à eux, qui ne soit rien d’autre que leur œuvre propre ; de là le désir d’être original à tout prix, même si la vérité doit être sacrifiée à cette originalité : mieux vaut, pour la renommée d’un philosophe, inventer une erreur nouvelle que de redire une vérité qui a déjà été exprimée par d’autres4. Cette forme de l’individualisme, à laquelle on doit tant de « systèmes » contradictoires entre eux, quand ils ne le sont pas en eux-mêmes, se rencontre d’ailleurs tout aussi bien chez les savants et les artistes modernes ; mais c’est peut-être chez les philosophes qu’on peut voir le plus nettement l’anarchie intellectuelle qui en est l’inévitable conséquence5.

L’individualisme implique tout d’abord la négation de l’intuition intellectuelle, en tant que celle-ci est essentiellement une faculté supra-individuelle, et de l’ordre de connaissance qui est le domaine propre de cette intuition, c’est-à-dire de la métaphysique entendue dans son véritable sens.

  • L’individualisme (m.) /lɛ̃.di.vi.dɥa.lism/ = « Individualism »
  • implique tout d’abord /ɛ̃.plik tu da.bɔʁ/ = « implies first of all »
  • la négation (f.) /la ne.ɡa.sjɔ̃/ = « the negation »
  • de l’intuition intellectuelle (f.) /də lɛ̃.ty.i.sjɔ̃ ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl/ = « of intellectual intuition »
  • en tant que /ɑ̃ tɑ̃ kə/ = « insofar as »
  • celle-ci est essentiellement /sɛl.si ɛ.t‿e.sɑ̃.sjɛl.mɑ̃/ = « the latter is essentially »
  • une faculté supra-individuelle (f.) /yn fa.kyl.te sy.pʁa.ɛ̃.di.vi.dɥɛl/ = « a supra-individual faculty »
  • et /e/ = « and »
  • de l’ordre de connaissance (m.) /də lɔʁdʁ də kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « of the order of knowledge »
  • qui /ki/ = « which »
  • est le domaine propre de cette intuition /ɛ lə dɔ.mɛn pʁɔpʁ də sɛ.t‿ɛ̃.ty.i.sjɔ̃/ = « is the proper domain of this intuition »
  • c’est-à-dire /sɛ.ta.diʁ/ = « that is to say »
  • de la métaphysique entendue dans son véritable sens (f.) /də la me.ta.fi.zik ɑ̃.tɑ̃.dy dɑ̃ sɔ̃ ve.ʁi.tabl sɑ̃s/ = « of metaphysics understood in its true sense »

Grammaire :

implique : 3rd person singular present of impliquer.
en tant que : conjunction = « insofar as » – followed by indicative.
celle-ci : feminine singular demonstrative pronoun « the latter » – refers to l’intuition intellectuelle.
domaine propre de : « proper domain of ».
entendue dans son véritable sens : past participle entendue (understood) – agrees with métaphysique (feminine singular).

Sens général :

L’individualisme implique tout d’abord la négation de l’intuition intellectuelle – en tant que celle-ci est essentiellement une faculté supra-individuelle – et la négation de l’ordre de connaissance qui est le domaine propre de cette intuition, c’est-à-dire de la métaphysique entendue dans son véritable sens.


C’est pourquoi tout ce que les philosophes modernes désignent sous ce même nom de métaphysique, quand ils admettent quelque chose qu’ils appellent ainsi, n’a absolument rien de commun avec la métaphysique vraie : ce ne sont que constructions rationnelles ou hypothèses imaginatives, donc conceptions tout individuelles, et dont la plus grande partie, d’ailleurs, se rapporte simplement au domaine « physique », c’est-à-dire à la nature.

  • C’est pourquoi /sɛ puʁ.kwa/ = « That is why »
  • tout ce que les philosophes modernes désignent /tu sə kə le fi.lɔ.zɔf mɔ.dɛʁn de.ziɲ/ = « everything that modern philosophers designate »
  • sous ce même nom de métaphysique /su sə mɛm nɔ̃ də me.ta.fi.zik/ = « under this same name of metaphysics »
  • quand ils admettent quelque chose /kɑ̃.t‿i.l‿z‿ad.mɛt kɛl.kə ʃoz/ = « when they admit something »
  • qu’ils appellent ainsi /k‿i.l‿a.pɛl ɛ̃.si/ = « that they thus call »
  • n’a absolument rien de commun avec /na ap.sɔ.ly.mɑ̃ ʁjɛ̃ də kɔ.mœ̃ a.vɛk/ = « has absolutely nothing in common with »
  • la métaphysique vraie (f.) /la me.ta.fi.zik vʁɛ/ = « true metaphysics »
  • ce ne sont que constructions rationnelles /sə nə sɔ̃ kə kɔ̃s.tʁyk.sjɔ̃ ʁa.sjɔ.nɛl/ = « they are only rational constructions »
  • ou /u/ = « or »
  • hypothèses imaginatives (f. pl.) /i.po.tɛ.z‿i.ma.ʒi.na.tiv/ = « imaginative hypotheses »
  • donc /dɔ̃k/ = « therefore »
  • conceptions tout individuelles (f. pl.) /kɔ̃.sɛp.sjɔ̃ tu.t‿ɛ̃.di.vi.dɥɛl/ = « wholly individual conceptions »
  • et /e/ = « and »
  • dont la plus grande partie /dɔ̃ la ply ɡʁɑ̃d paʁ.ti/ = « of which the greater part »
  • d’ailleurs /da.jœʁ/ = « moreover »
  • se rapporte simplement au domaine « physique » /sə ʁa.pɔʁt sɛ̃.plə.mɑ̃ o dɔ.mɛn fi.zik/ = « relates simply to the ‘physical’ domain »
  • c’est-à-dire /sɛ.ta.diʁ/ = « that is to say »
  • à la nature (f.) /a la na.tyʁ/ = « to nature »

Grammaire :

tout ce que… n’a… rien : tout ce que = « everything that » – ne…rien = « nothing ».
quand ils admettent : « when they admit » – present indicative.
qu’ils appellent ainsi : qu’ = direct object « which » (referring to quelque chose).
ce ne sont que : ne…que = « only ».
dont la plus grande partie : dont = « of which » – refers to conceptions.
se rapporte à : reflexive se rapporter à = « to relate to » – 3rd person singular, subject la plus grande partie.

Sens général :

C’est pourquoi tout ce que les philosophes modernes désignent sous ce même nom de métaphysique (quand ils admettent quelque chose qu’ils appellent ainsi) n’a absolument rien de commun avec la métaphysique vraie. Ce ne sont que constructions rationnelles ou hypothèses imaginatives – donc conceptions tout individuelles – et dont la plus grande partie, d’ailleurs, se rapporte simplement au domaine « physique », c’est-à-dire à la nature.


Même s’il se rencontre là-dedans quelque question qui pourrait être rattachée effectivement à l’ordre métaphysique, la façon dont elle est envisagée et traitée la réduit encore à n’être que de la « pseudo-métaphysique », et rend du reste impossible toute solution réelle et valable ; il semble même que, pour les philosophes, il s’agisse de poser des « problèmes », fussent-ils artificiels et illusoires, bien plus que de les résoudre, ce qui est un des aspects du besoin désordonné de la recherche pour elle-même, c’est-à-dire de l’agitation la plus vaine dans l’ordre mental, aussi bien que dans l’ordre corporel.

  • Même s’il se rencontre là-dedans /mɛm s‿il sə ʁɑ̃.kɔ̃tʁ la.d(ə).dɑ̃/ = « Even if there is found therein »
  • quelque question (f.) /kɛl.kə kɛs.tjɔ̃/ = « some question »
  • qui /ki/ = « which »
  • pourrait être rattachée effectivement /pu.ʁɛ ɛtʁ ʁa.ta.ʃe e.fɛk.tiv.mɑ̃/ = « could be effectively attached »
  • à l’ordre métaphysique (m.) /a lɔʁdʁ me.ta.fi.zik/ = « to the metaphysical order »
  • la façon dont elle est envisagée (f.) /la fa.sɔ̃ dɔ̃.t‿ɛl ɛ.t‿ɑ̃.vi.za.ʒe/ = « the way in which it is considered »
  • et /e/ = « and »
  • traitée /tʁɛ.te/ = « treated »
  • la réduit encore à n’être que de la « pseudo-métaphysique » /la ʁe.dɥi ɑ̃.kɔ.ʁ‿a nɛtʁ kə də la psø.do.me.ta.fi.zik/ = « reduces it still to being only ‘pseudo-metaphysics' »
  • et /e/ = « and »
  • rend du reste impossible /ʁɑ̃ dy ʁɛst ɛ̃.pɔ.sibl/ = « renders moreover impossible »
  • toute solution réelle et valable (f.) /tut sɔ.ly.sjɔ̃ ʁe.ɛl e va.labl/ = « any real and valid solution »
  • il semble même que /il sɑ̃bl mɛm kə/ = « it even seems that »
  • pour les philosophes /puʁ le fi.lɔ.zɔf/ = « for the philosophers »
  • il s’agisse de poser des « problèmes » /il sa.ʒis də po.ze de pʁɔ.blɛm/ = « it is a question of posing ‘problems' »
  • fussent-ils artificiels et illusoires /fy.s‿i.l‿z‿aʁ.ti.fi.sjɛl e i.ly.zwaʁ/ = « were they artificial and illusory »
  • bien plus que /bjɛ̃ ply kə/ = « much more than »
  • de les résoudre /də le ʁe.zudʁ/ = « of resolving them »
  • ce qui est un des aspects /sə ki ɛ.t‿œ̃ de.z‿as.pɛ/ = « which is one of the aspects »
  • du besoin désordonné (m.) /dy bə.zwɛ̃ de.zɔʁ.dɔ.ne/ = « of the disorderly need »
  • de la recherche pour elle-même (f.) /də la ʁə.ʃɛʁʃ pu.ʁ‿ɛl mɛm/ = « of research for its own sake »
  • c’est-à-dire /sɛ.ta.diʁ/ = « that is to say »
  • de l’agitation la plus vaine (f.) /də la.ʒi.ta.sjɔ̃ la ply vɛn/ = « of the vainest agitation »
  • dans l’ordre mental (m.) /dɑ̃ lɔʁdʁ mɑ̃.tal/ = « in the mental order »
  • aussi bien que /o.si bjɛ̃ kə/ = « as well as »
  • dans l’ordre corporel (m.) /dɑ̃ lɔʁdʁ kɔʁ.pɔ.ʁɛl/ = « in the bodily order »

Grammaire :

Même s’il se rencontre : même si = « even if » – se rencontrer = « to be found » (impersonal with il).
qui pourrait être rattachée : conditional of pouvoir + passive infinitive – rattachée agrees with question (feminine singular).
la façon dont : dont = « in which » – refers to façon.
la réduit : la = direct object pronoun « it » (the question) – réduire à = « to reduce to ».
à n’être que : ne…que = « only » – infinitive after à.
fussent-ils : inverted subjunctive (past subjunctive of être) in a concessive clause without si – « even if they were » – fussent agrees with problèmes (masculine plural).
ce qui est : ce qui = « which » – refers to the preceding idea.
aussi bien que : « as well as ».

Sens général :

Même s’il se rencontre là-dedans quelque question qui pourrait être rattachée effectivement à l’ordre métaphysique, la façon dont elle est envisagée et traitée la réduit encore à n’être que de la « pseudo-métaphysique » – et rend du reste impossible toute solution réelle et valable. Il semble même que, pour les philosophes, il s’agisse de poser des « problèmes » (fussent-ils artificiels et illusoires) bien plus que de les résoudre – ce qui est un des aspects du besoin désordonné de la recherche pour elle-même, c’est-à-dire de l’agitation la plus vaine dans l’ordre mental, aussi bien que dans l’ordre corporel.


Il s’agit aussi, pour ces mêmes philosophes, d’attacher leur nom à un « système », c’est-à-dire à un ensemble de théories strictement borné et délimité, et qui soit bien à eux, qui ne soit rien d’autre que leur œuvre propre ; de là le désir d’être original à tout prix, même si la vérité doit être sacrifiée à cette originalité : mieux vaut, pour la renommée d’un philosophe, inventer une erreur nouvelle que de redire une vérité qui a déjà été exprimée par d’autres.

  • Il s’agit aussi /il sa.ʒi o.si/ = « It is also a question »
  • pour ces mêmes philosophes /puʁ se mɛm fi.lɔ.zɔf/ = « for these same philosophers »
  • d’attacher leur nom à un « système » /da.ta.ʃe lœʁ nɔ.m‿a œ̃ sis.tɛm/ = « of attaching their name to a ‘system' »
  • c’est-à-dire /sɛ.ta.diʁ/ = « that is to say »
  • à un ensemble de théories strictement borné (m.) /a œ̃.n‿ɑ̃.sɑ̃bl də te.ɔ.ʁi stʁik.tə.mɑ̃ bɔʁ.ne/ = « to a strictly limited set of theories »
  • et /e/ = « and »
  • délimité /de.li.mi.te/ = « delimited »
  • et /e/ = « and »
  • qui soit bien à eux /ki swa bjɛ̃ a ø/ = « which is truly theirs »
  • qui ne soit rien d’autre que leur œuvre propre /ki nə swa ʁjɛ̃ dotʁ kə lœ.ʁ‿œvʁ pʁɔpʁ/ = « which is nothing other than their own work »
  • de là /də la/ = « hence »
  • le désir (m.) /lə de.ziʁ/ = « the desire »
  • d’être original à tout prix /dɛtʁ ɔ.ʁi.ʒi.nal a tu pʁi/ = « to be original at any price »
  • même si /mɛm si/ = « even if »
  • la vérité (f.) /la ve.ʁi.te/ = « truth »
  • doit être sacrifiée à cette originalité /dwa ɛtʁ sa.kʁi.fje a sɛ.t‿ɔ.ʁi.ʒi.na.li.te/ = « must be sacrificed to this originality »
  • mieux vaut /mjø vo/ = « it is better »
  • pour la renommée d’un philosophe /puʁ la ʁə.nɔ.me dœ̃ fi.lɔ.zɔf/ = « for the reputation of a philosopher »
  • inventer une erreur nouvelle /ɛ̃.vɑ̃.te y.n‿e.ʁœʁ nu.vɛl/ = « to invent a new error »
  • que de redire une vérité /kə də ʁə.diʁ yn ve.ʁi.te/ = « than to repeat a truth »
  • qui a déjà été exprimée par d’autres /ki a de.ʒa e.te ɛk.spʁi.me paʁ dotʁ/ = « that has already been expressed by others »

Grammaire :

Il s’agit de : impersonal = « it is a question of ».
qui soit : subjunctive of être – used after a relative clause expressing a desired characteristic (un système qui soit bien à eux).
ne soit rien d’autre que : ne…rien d’autre que = « nothing other than ».
de là : « hence » / « from there » – introduces a consequence.
mieux vaut : fixed expression – « it is better » – from valoir (to be worth).
que de : « than to » – infinitive after comparison.
exprimée : past participle agreeing with vérité (feminine singular).

Sens général :

Il s’agit aussi, pour ces mêmes philosophes, d’attacher leur nom à un « système » – c’est-à-dire à un ensemble de théories strictement borné et délimité – et qui soit bien à eux, qui ne soit rien d’autre que leur œuvre propre. De là le désir d’être original à tout prix – même si la vérité doit être sacrifiée à cette originalité : mieux vaut, pour la renommée d’un philosophe, inventer une erreur nouvelle que de redire une vérité qui a déjà été exprimée par d’autres.


Cette forme de l’individualisme, à laquelle on doit tant de « systèmes » contradictoires entre eux, quand ils ne le sont pas en eux-mêmes, se rencontre d’ailleurs tout aussi bien chez les savants et les artistes modernes ; mais c’est peut-être chez les philosophes qu’on peut voir le plus nettement l’anarchie intellectuelle qui en est l’inévitable conséquence.

  • Cette forme de l’individualisme (f.) /sɛt fɔʁm də lɛ̃.di.vi.dɥa.lism/ = « This form of individualism »
  • à laquelle on doit /a la.kɛl ɔ̃ dwa/ = « to which one owes »
  • tant de « systèmes » contradictoires entre eux /tɑ̃ də sis.tɛm kɔ̃.tʁa.dik.twaʁ ɑ̃.tʁ‿ø/ = « so many ‘systems’ contradictory among themselves »
  • quand ils ne le sont pas en eux-mêmes /kɑ̃.t‿i.l‿nə lə sɔ̃ pa ɑ̃.n‿ø mɛm/ = « when they are not so in themselves »
  • se rencontre d’ailleurs /sə ʁɑ̃.kɔ̃tʁ da.jœʁ/ = « is also found »
  • tout aussi bien chez les savants /tu.t‿o.si bjɛ̃ ʃe le sa.vɑ̃/ = « just as much among scholars »
  • et /e/ = « and »
  • les artistes modernes (m. pl.) /le.z‿aʁ.tist mɔ.dɛʁn/ = « modern artists »
  • mais c’est peut-être chez les philosophes /mɛ sɛ pø.tɛtʁ ʃe le fi.lɔ.zɔf/ = « but it is perhaps among philosophers »
  • qu’on peut voir le plus nettement /kɔ̃ pø vwaʁ lə ply nɛt.mɑ̃/ = « that one can see most clearly »
  • l’anarchie intellectuelle (f.) /la.naʁ.ʃi ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl/ = « intellectual anarchy »
  • qui /ki/ = « which »
  • en est l’inévitable conséquence /ɑ̃.n‿ɛ li.ne.vi.tabl kɔ̃.se.kɑ̃s/ = « is the inevitable consequence of it »

Grammaire :

à laquelle on doit : à laquelle = « to which » (feminine singular) – devoir = « to owe ».
tant de : « so many » – followed by noun.
quand ils ne le sont pas : le = pronoun « so » (contradictory) – le sont = « are so ».
se rencontre : reflexive se rencontrer = « to be found ».
tout aussi bien… que : « just as much… as ».
qu’on peut voir : on peut = « one can » – voir = infinitive.
qui en est : en = « of it » (of this form of individualism).

Sens général :

Cette forme de l’individualisme – à laquelle on doit tant de « systèmes » contradictoires entre eux (quand ils ne le sont pas en eux-mêmes) – se rencontre d’ailleurs tout aussi bien chez les savants et les artistes modernes. Mais c’est peut-être chez les philosophes qu’on peut voir le plus nettement l’anarchie intellectuelle qui en est l’inévitable conséquence.

Résumé

Guénon explique que l’individualisme commence par nier l’intuition intellectuelle, faculté supra-individuelle, et par conséquent la véritable métaphysique. Ce que les philosophes modernes appellent « métaphysique » n’a rien à voir avec la vraie métaphysique : ce ne sont que des constructions rationnelles ou des hypothèses imaginatives, donc individuelles, relevant surtout du domaine physique. Même lorsqu’une question pourrait être métaphysique, la manière dont elle est traitée la réduit à de la pseudo-métaphysique, rendant toute solution réelle impossible. Les philosophes modernes semblent davantage préoccupés par poser des problèmes artificiels que par les résoudre, manifestant ainsi une agitation vaine. Ils cherchent surtout à attacher leur nom à un « système » original, quitte à sacrifier la vérité à cette originalité, ce qui engendre une anarchie intellectuelle que l’on retrouve aussi chez les savants et les artistes modernes.

Remarques générales

  1. intuition intellectuelle / métaphysique véritable — Guénon rappelle que l’intuition intellectuelle est la faculté de l’intellect pur, qui dépasse l’individu (elle est « supra-individuelle »). La métaphysique véritable est la connaissance des principes transcendants obtenue par cette intuition. L’individualisme, en niant toute réalité supra-individuelle, nie du même coup la possibilité même de la métaphysique. Les pseudo‑métaphysiques modernes ne sont que des constructions rationnelles ou imaginatives, sans portée réelle. ↩︎
  2. pseudo-métaphysique — Guénon dénonce les philosophies modernes (de Descartes à Heidegger, en passant par Kant, Hegel, Nietzsche) comme des contrefaçons de la métaphysique. Elles sont « pseudo » parce qu’elles ne dépassent jamais le niveau de la raison discursive ou de l’imagination. Leur contenu est souvent physique (cosmologique) ou psychologique, déguisé en métaphysique. La véritable métaphysique, qui est la connaissance de l’Absolu, leur est totalement étrangère. ↩︎
  3. poser des problèmes / agitation mentale — Guénon caractérise la philosophie moderne comme une activité autotélique : elle pose des problèmes pour le plaisir de les poser, non dans l’intention de les résoudre. Les problèmes sont souvent « artificiels et illusoires », nés de confusions de langage ou de prémisses fausses. Cette agitation mentale est l’équivalent, dans l’ordre intellectuel, de l’agitation physique que Guénon a décrite plus haut (recherche du mouvement pour lui-même). C’est une dispersion stérile. ↩︎
  4. système / originalité — Guénon critique la mode philosophique de l’« originalité ». Dans la tradition, la vérité est une et immuable ; répéter la vérité n’est pas un défaut mais un mérite. Le philosophe moderne, au contraire, veut un « système » qui lui soit propre, fût-il faux. L’originalité devient une valeur suprême, supérieure même à la vérité. Cette attitude est typiquement individualiste : elle privilégie l’ego du philosophe sur l’objet de la connaissance. L’histoire de la philosophie moderne est ainsi une succession de systèmes contradictoires, chacun cherchant à se distinguer du précédent. ↩︎
  5. anarchie intellectuelle — Guénon emploie le terme « anarchie » (absence de principe, de règle, de hiérarchie) pour qualifier l’état de la pensée moderne. Les systèmes philosophiques se contredisent les uns les autres, aucun n’est reconnu comme autorité universelle, et chacun se proclame original. C’est l’exact opposé de la tradition, où la doctrine est une, stable et transmise par une autorité spirituelle. L’anarchie intellectuelle est la conséquence directe de l’individualisme : quand chacun se fait sa propre vérité, la vérité cesse d’exister. ↩︎