Ce que nous entendons par « individualisme », c’est la négation de tout principe supérieur à l’individualité, et, par suite, la réduction de la civilisation, dans tous les domaines, aux seuls éléments purement humains ; c’est donc, au fond, la même chose que ce qui a été désigné à l’époque de la Renaissance sous le nom d’« humanisme », comme nous l’avons dit plus haut, et c’est aussi ce qui caractérise proprement ce que nous appelions tout à l’heure le « point de vue profane ».
- Ce que nous entendons par « individualisme » /sə kə nu.z‿ɑ̃.tɑ̃.dɔ̃ paʁ ɛ̃.di.vi.dɥa.lism/ = « What we mean by ‘individualism' »
- c’est /sɛ/ = « is »
- la négation (f.) /la ne.ɡa.sjɔ̃/ = « the negation »
- de tout principe supérieur à l’individualité (m.) /də tu pʁɛ̃.sip sy.pe.ʁjœʁ a lɛ̃.di.vi.dɥa.li.te/ = « of any principle superior to individuality »
- et /e/ = « and »
- par suite /paʁ sɥit/ = « consequently »
- la réduction (f.) /la ʁe.dyk.sjɔ̃/ = « the reduction »
- de la civilisation (f.) /də la si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « of civilization »
- dans tous les domaines /dɑ̃ tu le dɔ.mɛn/ = « in all domains »
- aux seuls éléments purement humains (m. pl.) /o sœl.z‿e.le.mɑ̃ pyʁ.mɑ̃ y.mɛ̃/ = « to the solely purely human elements »
- c’est donc /sɛ dɔ̃k/ = « it is therefore »
- au fond /o fɔ̃/ = « fundamentally »
- la même chose que /la mɛm ʃoz kə/ = « the same thing as »
- ce qui a été désigné /sə ki a e.te de.zi.ɲe/ = « what was designated »
- à l’époque de la Renaissance (f.) /a le.pɔk də la ʁə.nɛ.sɑ̃s/ = « in the era of the Renaissance »
- sous le nom d’« humanisme » /su lə nɔ̃ da.ny.ma.nism/ = « under the name of ‘humanism' »
- comme nous l’avons dit plus haut /kɔm nu la.vɔ̃ di ply o/ = « as we have said above »
- et c’est aussi /e sɛ.t‿o.si/ = « and it is also »
- ce qui caractérise proprement /sə ki ka.ʁak.tɛ.ʁiz pʁɔ.pʁə.mɑ̃/ = « what properly characterizes »
- ce que nous appelions tout à l’heure /sə kə nu.z‿a.pə.ljɔ̃ tu.ta.lœʁ/ = « what we were calling a moment ago »
- le « point de vue profane » (m.) /lə pwɛ̃ də vy pʁɔ.fan/ = « the ‘profane point of view' »
Grammaire :
Ce que nous entendons par : « What we mean by » – entendre par = « to understand by » / « to mean by ».
par suite : adverbial expression = « consequently » / « as a result ».
aux seuls éléments : aux = contraction à les – seuls = « only » / « sole » – agrees with éléments (masculine plural).
ce qui a été désigné : passé composé passive of désigner – « what was designated ».
sous le nom de : « under the name of ».
comme nous l’avons dit : l’ = direct object pronoun « it ».
ce que nous appelions : imperfect of appeler – « what we were calling » – refers back to an earlier statement.
Sens général :
Ce que nous entendons par « individualisme », c’est la négation de tout principe supérieur à l’individualité – et, par suite, la réduction de la civilisation, dans tous les domaines, aux seuls éléments purement humains. C’est donc, au fond, la même chose que ce qui a été désigné à l’époque de la Renaissance sous le nom d’« humanisme », comme nous l’avons dit plus haut. Et c’est aussi ce qui caractérise proprement ce que nous appelions tout à l’heure le « point de vue profane ».
Tout cela, en somme, n’est qu’une seule et même chose sous des désignations diverses ; et nous avons dit encore que cet esprit « profane » se confond avec l’esprit antitraditionnel, en lequel se résument toutes les tendances spécifiquement modernes.
- Tout cela /tu sə.la/ = « All this »
- en somme /ɑ̃ sɔm/ = « in short »
- n’est qu’une seule et même chose /nɛ kyn sœl e mɛm ʃoz/ = « is only a single and same thing »
- sous des désignations diverses /su de.z‿e.zi.ɲa.sjɔ̃ di.vɛʁs/ = « under diverse designations »
- et /e/ = « and »
- nous avons dit encore que /nu.z‿a.vɔ̃ di ɑ̃.kɔʁ kə/ = « we have also said that »
- cet esprit « profane » (m.) /sɛ.t‿ɛs.pʁi pʁɔ.fan/ = « this ‘profane’ spirit »
- se confond avec /sə kɔ̃.fɔ̃ a.vɛk/ = « is confused with » / « merges with »
- l’esprit antitraditionnel (m.) /lɛs.pʁi ɑ̃.ti.tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « the anti-traditional spirit »
- en lequel /ɑ̃ lə.kɛl/ = « in which »
- se résument /sə ʁe.zym/ = « are summed up »
- toutes les tendances spécifiquement modernes (f. pl.) /tut le tɑ̃.dɑ̃s spe.si.fik.mɑ̃ mɔ.dɛʁn/ = « all specifically modern tendencies »
Grammaire :
en somme : adverbial expression = « in short » / « in brief ».
n’est qu’une seule et même chose : ne…que = « only » – seule et même = « single and same ».
se confond avec : reflexive se confondre avec = « to merge with » / « to be confused with ».
en lequel se résument : en lequel = « in which » – inverted order: verb se résument then subject toutes les tendances.
Sens général :
Tout cela, en somme, n’est qu’une seule et même chose sous des désignations diverses. Et nous avons dit encore que cet esprit « profane » se confond avec l’esprit antitraditionnel – en lequel se résument toutes les tendances spécifiquement modernes.
Ce n’est pas, sans doute, que cet esprit soit entièrement nouveau ; il a eu déjà, à d’autres époques, des manifestations plus ou moins accentuées, mais toujours limitées et aberrantes, et qui ne s’étaient jamais étendues à tout l’ensemble d’une civilisation comme elles l’ont fait en Occident au cours de ces derniers siècles.
- Ce n’est pas, sans doute, que /sə nɛ pa sɑ̃ dut kə/ = « It is not, no doubt, that »
- cet esprit (m.) /sɛ.t‿ɛs.pʁi/ = « this spirit »
- soit entièrement nouveau /swa.t‿ɑ̃.tjɛʁ.mɑ̃ nu.vo/ = « is entirely new »
- il a eu déjà /i.l‿a y de.ʒa/ = « it has already had »
- à d’autres époques /a dotʁ.z‿e.pɔk/ = « in other eras »
- des manifestations (f. pl.) /de ma.ni.fɛs.ta.sjɔ̃/ = « manifestations »
- plus ou moins accentuées /ply u mwɛ̃.z‿ak.sɑ̃.tɥe/ = « more or less accentuated »
- mais toujours limitées /mɛ tu.ʒuʁ li.mi.te/ = « but always limited »
- et /e/ = « and »
- aberrantes /a.bɛ.ʁɑ̃t/ = « aberrant »
- et /e/ = « and »
- qui /ki/ = « which »
- ne s’étaient jamais étendues à /nə sɛ.tɛ ʒa.mɛ.z‿e.tɑ̃.dy a/ = « had never extended to »
- tout l’ensemble d’une civilisation (m.) /tu lɑ̃.sɑ̃bl dyn si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « the whole of a civilization »
- comme /kɔm/ = « as »
- elles l’ont fait /ɛl lɔ̃ fɛ/ = « they have done it »
- en Occident /ɑ̃.n‿ɔk.si.dɑ̃/ = « in the West »
- au cours de ces derniers siècles /o kuʁ də se dɛʁ.nje sjɛkl/ = « in the course of these last centuries »
Grammaire :
Ce n’est pas que… soit : ne…pas que + subjunctive = « it is not that » – soit = subjunctive of être.
sans doute : parenthetical = « no doubt ».
il a eu : passé composé of avoir – « it has had ».
ne s’étaient jamais étendues : plus-que-parfait (pluperfect) of reflexive s’étendre – ne…jamais = « never » – étendues agrees with manifestations (feminine plural).
elles l’ont fait : l’ = direct object pronoun « it » – refers to s’être étendues.
Sens général :
Ce n’est pas, sans doute, que cet esprit soit entièrement nouveau. Il a eu déjà, à d’autres époques, des manifestations plus ou moins accentuées – mais toujours limitées et aberrantes – et qui ne s’étaient jamais étendues à tout l’ensemble d’une civilisation comme elles l’ont fait en Occident au cours de ces derniers siècles.
Ce qui ne s’était jamais vu jusqu’ici, c’est une civilisation édifiée tout entière sur quelque chose de purement négatif, sur ce qu’on pourrait appeler une absence de principe ; c’est là, précisément, ce qui donne au monde moderne son caractère anormal, ce qui en fait une sorte de monstruosité, explicable seulement si on le considère comme correspondant à la fin d’une période cyclique, suivant ce que nous avons expliqué tout d’abord.
- Ce qui ne s’était jamais vu jusqu’ici /sə ki nə sɛ.tɛ ʒa.mɛ vy ʒys.k‿i.si/ = « What had never been seen until now »
- c’est /sɛ/ = « is »
- une civilisation édifiée tout entière (f.) /yn si.vi.li.za.sjɔ̃ e.di.fje tu.t‿ɑ̃.tjɛʁ/ = « a civilization built entirely »
- sur quelque chose de purement négatif /syʁ kɛl.kə ʃoz də pyʁ.mɑ̃ ne.ɡa.tif/ = « on something purely negative »
- sur ce qu’on pourrait appeler /syʁ sə kɔ̃ pu.ʁɛ a.ple/ = « on what one could call »
- une absence de principe (f.) /y.n‿ap.sɑ̃s də pʁɛ̃.sip/ = « an absence of principle »
- c’est là, précisément /sɛ la pʁe.si.ze.mɑ̃/ = « that is precisely »
- ce qui donne au monde moderne /sə ki dɔn o mɔ̃d mɔ.dɛʁn/ = « what gives to the modern world »
- son caractère anormal (m.) /sɔ̃ ka.ʁak.tɛ.ʁ‿a.nɔʁ.mal/ = « its abnormal character »
- ce qui en fait /sə ki ɑ̃ fɛ/ = « what makes of it »
- une sorte de monstruosité (f.) /yn sɔʁt də mɔ̃s.tʁɥo.zi.te/ = « a kind of monstrosity »
- explicable seulement /ɛk.spli.kabl sœl.mɑ̃/ = « explicable only »
- si on le considère comme /si ɔ̃ lə kɔ̃.si.dɛʁ kɔm/ = « if one considers it as »
- correspondant à la fin /kɔ.ʁɛs.pɔ̃.dɑ̃ a la fɛ̃/ = « corresponding to the end »
- d’une période cyclique (f.) /dyn pe.ʁjɔd si.klik/ = « of a cyclical period »
- suivant ce que nous avons expliqué tout d’abord /sɥi.vɑ̃ sə kə nu.z‿a.vɔ̃.z‿ɛk.spli.ke tu da.bɔʁ/ = « according to what we have explained at the beginning »
Grammaire :
ne s’était jamais vu : plus-que-parfait of reflexive se voir – « had never been seen » – passive meaning.
édifiée : past participle used as adjective – agrees with civilisation (feminine singular).
ce qu’on pourrait appeler : conditional of pouvoir (could) – « what one could call ».
ce qui donne… ce qui en fait : repetition of ce qui as subject – en = « of it ».
correspondant à : present participle used adjectivally – « corresponding to ».
suivant : present participle used as preposition – « according to » – followed by ce que.
Sens général :
Ce qui ne s’était jamais vu jusqu’ici, c’est une civilisation édifiée tout entière sur quelque chose de purement négatif – sur ce qu’on pourrait appeler une absence de principe. C’est là, précisément, ce qui donne au monde moderne son caractère anormal – ce qui en fait une sorte de monstruosité, explicable seulement si on le considère comme correspondant à la fin d’une période cyclique, suivant ce que nous avons expliqué tout d’abord.
C’est donc bien l’individualisme, tel que nous venons de le définir, qui est la cause déterminante de la déchéance actuelle de l’Occident, par là même qu’il est en quelque sorte le moteur du développement exclusif des possibilités les plus inférieures de l’humanité, de celles dont l’expansion n’exige l’intervention d’aucun élément supra-humain, et qui même ne peuvent se déployer complètement qu’en l’absence d’un tel élément, parce qu’elles sont à l’extrême opposé de toute spiritualité et de toute intellectualité vraie.
- C’est donc bien l’individualisme /sɛ dɔ̃k bjɛ̃ lɛ̃.di.vi.dɥa.lism/ = « It is therefore indeed individualism »
- tel que nous venons de le définir /tɛl kə nu və.nɔ̃ də lə de.fi.niʁ/ = « as we have just defined it »
- qui /ki/ = « which »
- est la cause déterminante /ɛ la koz de.tɛʁ.mi.nɑ̃t/ = « is the determining cause »
- de la déchéance actuelle de l’Occident (f.) /də la de.ʃe.ɑ̃s ak.tɥɛl də lɔk.si.dɑ̃/ = « of the current decline of the West »
- par là même qu’ /paʁ la mɛm k/ = « by the very fact that »
- il est en quelque sorte /i.l‿ɛ.t‿ɑ̃ kɛl.kə sɔʁt/ = « it is in a way »
- le moteur (m.) /lə mɔ.tœʁ/ = « the motor »
- du développement exclusif (m.) /dy de.və.lɔp.mɑ̃ ɛk.skly.zif/ = « of the exclusive development »
- des possibilités les plus inférieures (f. pl.) /de pɔ.si.bi.li.te le ply.z‿ɛ̃.fe.ʁjœʁ/ = « of the most inferior possibilities »
- de l’humanité (f.) /də ly.ma.ni.te/ = « of humanity »
- de celles /də sɛl/ = « of those »
- dont l’expansion /dɔ̃ lɛk.spɑ̃.sjɔ̃/ = « of which the expansion »
- n’exige l’intervention d’aucun élément supra-humain /nɛɡ.ziʒ lɛ̃.tɛʁ.vɑ̃.sjɔ̃ do.kœ̃.n‿e.le.mɑ̃ sy.pʁa.y.mɛ̃/ = « does not require the intervention of any supra-human element »
- et /e/ = « and »
- qui même /ki mɛm/ = « which even »
- ne peuvent se déployer complètement qu’en l’absence d’un tel élément /nə pœv sə de.plwa.je kɔ̃.plɛt.mɑ̃ kɑ̃ la.pʁɔ̃.s‿ap.sɑ̃s dœ̃ tɛ.l‿e.le.mɑ̃/ = « can only deploy themselves completely in the absence of such an element »
- parce qu’elles sont à l’extrême opposé de /paʁs k‿ɛl sɔ̃.t‿a lɛk.stʁɛ.m‿ɔ.po.ze də/ = « because they are at the extreme opposite of »
- toute spiritualité (f.) /tut spi.ʁi.tɥa.li.te/ = « all spirituality »
- et /e/ = « and »
- de toute intellectualité vraie (f.) /də tu.t‿ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥa.li.te vʁɛ/ = « of all true intellectuality »
Grammaire :
tel que nous venons de le définir : tel que = « as » – venons de = « have just » – le = direct object « it ».
par là même que : fixed expression = « by the very fact that ».
en quelque sorte : « in a way » / « so to speak ».
de celles dont l’expansion : celles = feminine plural pronoun « those » – dont = « of which ».
n’exige… d’aucun : ne…d’aucun = « no » / « not any » – exiger = « to require ».
ne peuvent… qu’en l’absence : ne…que = « only » – « can only… in the absence ».
à l’extrême opposé de : « at the extreme opposite of ».
Sens général :
C’est donc bien l’individualisme – tel que nous venons de le définir – qui est la cause déterminante de la déchéance actuelle de l’Occident. Par le fait même qu’il est en quelque sorte le moteur du développement exclusif des possibilités les plus inférieures de l’humanité – de celles dont l’expansion n’exige l’intervention d’aucun élément supra-humain – et qui même ne peuvent se déployer complètement qu’en l’absence d’un tel élément, parce qu’elles sont à l’extrême opposé de toute spiritualité et de toute intellectualité vraie.
Résumé
Guénon définit l’« individualisme » comme la négation de tout principe supérieur à l’individualité, réduisant ainsi la civilisation aux seuls éléments purement humains, ce qui revient au même que l’humanisme de la Renaissance et le « point de vue profane ». Cet esprit profane se confond avec l’esprit antitraditionnel, qui résume toutes les tendances spécifiquement modernes. Bien qu’il ait existé des manifestations analogues à d’autres époques, elles étaient toujours limitées et aberrantes, sans jamais s’étendre à l’ensemble d’une civilisation comme en Occident depuis quelques siècles. Une civilisation édifiée sur une « absence de principe » est sans précédent, anormale et monstrueuse, explicable uniquement comme correspondant à la fin d’un cycle. L’individualisme est donc la cause déterminante de la déchéance occidentale, car il favorise exclusivement les possibilités les plus inférieures de l’humanité, celles qui n’exigent aucun élément supra-humain et s’opposent radicalement à toute spiritualité et à toute véritable intellectualité.
Remarques générales
- individualisme / humanisme — Guénon identifie l’« individualisme » moderne à l’« humanisme » de la Renaissance. L’humanisme (XVe-XVIe siècle) a placé l’homme au centre de tout, substituant l’étude de l’humain à celle du divin. Pour Guénon, c’est la négation de toute réalité supra-humaine (Dieu, les principes transcendants, la Tradition). L’humanisme est donc, sous un nom plus flatteur, la même attitude que l’individualisme : la réduction de toute connaissance et de toute valeur à la mesure de l’homme individuel. ↩︎
- esprit antitraditionnel — Guénon forge ce terme pour désigner l’attitude fondamentale de la modernité : non pas une simple ignorance de la Tradition, mais une opposition active et systématique à celle-ci. L’esprit antitraditionnel nie la réalité de tout principe transcendant et prétendre fonder la civilisation sur la seule base de l’humain. Il est « spécifiquement moderne » car jamais auparavant une civilisation entière ne s’était édifiée sur ce rejet. ↩︎
- manifestations limitées — Guénon concède que l’esprit antitraditionnel a toujours existé comme déviation marginale. On en trouve des exemples dans l’Antiquité (certains sophistes grecs, les matérialistes atomistes), dans l’Inde (les écoles hétérodoxes comme les Cārvāka), dans le monde islamique (certains penseurs rationalistes). Mais ces déviations restaient confinées à de petits cercles et n’influençaient pas la civilisation dans son ensemble. La nouveauté radicale de l’Occident moderne est la généralisation de cet esprit à toute la société. ↩︎
- absence de principe / monstruosité — Guénon utilise des termes forts : la civilisation moderne est « anormale » (contre nature), « monstrueuse » (une déformation pathologique de l’ordre normal). Elle est édifiée sur une « absence de principe » : elle ne reconnaît aucun fondement transcendant, aucune vérité immuable, aucune hiérarchie ontologique. C’est une civilisation qui tourne à vide, comme une maison bâtie sur le sable. Cette situation n’est explicable que par la doctrine cyclique : le Kali Yuga, âge de fer, est la période où les principes se retirent du monde, laissant place au chaos. ↩︎
- possibilités les plus inférieures — Guénon reprend ici la doctrine des « possibilités » (virtualités contenues dans l’être). L’humanité possède un éventail de virtualités, depuis les plus hautes (spirituelles, intellectuelles) jusqu’aux plus basses (matérielles, instinctives, animales). L’individualisme, en niant le supra-humain, ne laisse place qu’au développement des virtualités inférieures. La science moderne, la technique, l’économie, la politique de masse sont des expressions de ces possibilités basses. Elles ne peuvent se déployer pleinement que « en l’absence » de tout principe spirituel, car la présence du spirituel les limiterait et les subordonnerait, ce que l’individualisme refuse. ↩︎