Chapitre 5 – L'individualisme

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Dans ce chapitre, René Guénon soutient que la doctrine de l’individualisme est la clé de voûte de la déviation moderne. Il commence par distinguer soigneusement le simple fait de l’individualité, qui est une condition de l’existence humaine, de l’individualisme en tant que doctrine. Cette dernière consiste à nier tout principe supérieur à l’individu humain et à ériger celui-ci en fin dernière de toute activité. L’individualisme, loin d’être un progrès, représente une véritable dissolution de l’ordre social traditionnel, fondé sur une hiérarchie spirituelle.

Guénon relie l’essor de l’individualisme à plusieurs facteurs historiques. La Réforme protestante, en proclamant le droit au libre examen, a substitué l’autorité individuelle à l’autorité spirituelle légitime. Les philosophes du XVIIIe siècle ont ensuite systématiquement attaqué toutes les formes de hiérarchie, préparant le terrain aux révolutions politiques. Sur le plan politique, l’individualisme s’exprime par la démocratie, qui remplace la notion d’autorité qualifiée par la fiction de la volonté générale. Dans le domaine économique, il se manifeste par une course effrénée aux biens matériels, coupée de toute fin supérieure.

L’une des confusions les plus fatales, observe-t-il, est l’équivalence moderne entre ‘individualité’ et ‘personnalité’. Les doctrines traditionnelles, au contraire, reconnaissent que la véritable personne humaine n’est pas le moi empirique, mais un principe qui transcende l’individualité. L’erreur moderne a été de clore l’individu sur lui-même, de le couper de tout lien avec les états supérieurs de l’être, pour le réduire à un simple atome social ou à un assemblage de réactions psychologiques. Cet individu ‘fermé’ se déclare autosuffisant, adoptant ainsi l’attitude prométhéenne.

Il examine ensuite les conséquences pseudo-religieuses de cette doctrine. En niant tout ce qui dépasse l’individu, la pensée moderne est contrainte soit de rejeter la religion, soit de la réinterpréter en termes purement humains. Cette dernière tentative produit une ‘apologétique’ d’une faiblesse particulière, car elle accepte tacitement le terrain de l’adversaire. Discuter des choses sacrées comme s’il s’agissait de simples hypothèses à débattre selon des méthodes profanes, c’est implicitement nier leur caractère transcendant. Une doctrine traditionnelle authentique n’a pas besoin de se ‘défendre’ devant le tribunal de la raison individuelle ; elle s’affirme simplement comme vérité pour ceux qui sont capables de la comprendre.

L’auteur critique également le culte moderne de l’ ‘action’ détachée de tout principe. L’activité poursuivie pour elle-même, sans fondement contemplatif, devient une agitation frénétique et dénuée de sens. C’est l’inverse exact de la hiérarchie traditionnelle, où l’action est toujours subordonnée à la connaissance et guidée par elle. Le monde moderne a inversé cet ordre : on glorifie l’action, tandis que la connaissance est ravalée au rang de simple ‘théorie’, méprisée comme impractical.

Enfin, Guénon revient sur la notion de hiérarchie. La véritable hiérarchie n’est pas un pouvoir arbitraire mais le reflet de l’ordre naturel des choses, du plus bas au plus haut. Elle exige que l’inférieur reconnaisse le supérieur, et que le supérieur guide l’inférieur sans jamais descendre à son niveau. Dans le monde moderne, cette reconnaissance a disparu. Le profane se permet de juger le sacré, l’ignorance prétend fixer des limites à la sagesse, et l’individu se fait la mesure de toutes choses. C’est le règne des ‘aveugles conduisant des aveugles’, une condition qui ne peut mener qu’à une catastrophe collective.