¶6 La science, en se constituant à la façon moderne, n’a pas perdu seulement en profondeur, mais aussi, pourrait-on dire, en solidité, car le rattachement aux principes la faisait participer de l’immutabilité de ceux-ci dans toute la mesure où son objet même le permettait, tandis que, enfermée exclusivement dans le monde du changement, elle n’y trouve plus rien de stable, aucun point fixe où elle puisse s’appuyer ; ne partant plus d’aucune certitude absolue, elle en est réduite à des probabilités et à des approximations, ou à des constructions purement hypothétiques qui ne sont que l’œuvre de la fantaisie individuelle1. Aussi, même s’il arrive accidentellement que la science moderne aboutisse, par une voie très détournée, à certains résultats qui semblent s’accorder avec quelques données des anciennes « sciences traditionnelles », on aurait le plus grand tort d’y voir une confirmation dont ces données n’ont nul besoin ; et ce serait perdre son temps que de vouloir concilier les points de vue totalement différents, ou établir une concordance avec des théories hypothétiques qui, peut-être, se trouveront entièrement discréditées dans peu d’années2. Les choses dont il s’agit ne peuvent en effet, pour la science actuelle, appartenir qu’au domaine des hypothèses, alors que, pour les « sciences traditionnelles », elles étaient bien autre chose et se présentaient comme des conséquences indubitables de vérités connues intuitivement, donc infailliblement, dans l’ordre métaphysique3. C’est d’ailleurs une singulière illusion, propre à l’« expérimentalisme » moderne, que de croire qu’une théorie peut être prouvée par les faits, alors que, en réalité, les mêmes faits peuvent toujours s’expliquer également par plusieurs théories différentes, et que certains des promoteurs de la méthode expérimentale, comme Claude Bernard, ont reconnu eux-mêmes qu’ils ne pouvaient les interpréter qu’à l’aide d’« idées préconçues », sans lesquelles ces faits demeuraient des « faits bruts », dépourvus de toute signification et de toute valeur scientifique4.

La science, en se constituant à la façon moderne, n’a pas perdu seulement en profondeur, mais aussi, pourrait-on dire, en solidité, car le rattachement aux principes la faisait participer de l’immutabilité de ceux-ci dans toute la mesure où son objet même le permettait, tandis que, enfermée exclusivement dans le monde du changement, elle n’y trouve plus rien de stable, aucun point fixe où elle puisse s’appuyer ; ne partant plus d’aucune certitude absolue, elle en est réduite à des probabilités et à des approximations, ou à des constructions purement hypothétiques qui ne sont que l’œuvre de la fantaisie individuelle.

  • La science (f.) /la sjɑ̃s/ = « Science »
  • en se constituant /ɑ̃ sə kɔ̃.sti.tɥɑ̃/ = « in constituting itself »
  • à la façon moderne /a la fa.sɔ̃ mɔ.dɛʁn/ = « in the modern way »
  • n’a pas perdu seulement /na pa pɛʁ.dy sœl.mɑ̃/ = « has not lost only »
  • en profondeur /ɑ̃ pʁɔ.fɔ̃.dœʁ/ = « in depth »
  • mais aussi /mɛ o.si/ = « but also »
  • pourrait-on dire /pu.ʁɛ.t‿ɔ̃ diʁ/ = « one could say »
  • en solidité /ɑ̃ sɔ.li.di.te/ = « in solidity »
  • car /kaʁ/ = « because »
  • le rattachement aux principes (m.) /lə ʁa.taʃ.mɑ̃ o pʁɛ̃.sip/ = « the attachment to the principles »
  • la faisait participer de /la fə.zɛ paʁ.ti.si.pe də/ = « made it partake of »
  • l’immutabilité (f.) /li.my.ta.bi.li.te/ = « the immutability »
  • de ceux-ci /də sø.si/ = « of the latter »
  • dans toute la mesure où /dɑ̃ tut la mə.zy.ʁ‿u/ = « to the full extent that »
  • son objet même (m.) /sɔ.n‿ɔb.ʒɛ mɛm/ = « its very object »
  • le permettait /lə pɛʁ.mɛ.tɛ/ = « permitted it »
  • tandis que /tɑ̃.di kə/ = « whereas »
  • enfermée exclusivement /ɑ̃.fɛʁ.me ɛk.skly.ziv.mɑ̃/ = « enclosed exclusively »
  • dans le monde du changement (m.) /dɑ̃ lə mɔ̃d dy ʃɑ̃.ʒə.mɑ̃/ = « in the world of change »
  • elle n’y trouve plus rien de stable /ɛl ni tʁuv ply ʁjɛ̃ də stabl/ = « it no longer finds anything stable there »
  • aucun point fixe (m.) /o.kœ̃ pwɛ̃ fiks/ = « no fixed point »
  • /u/ = « on which »
  • elle puisse s’appuyer /ɛl pɥis sa.pɥi.je/ = « it can lean »
  • ne partant plus d’aucune certitude absolue /nə paʁ.tɑ̃ ply do.kyn sɛʁ.ti.tyd ap.sɔ.ly/ = « no longer proceeding from any absolute certainty »
  • elle en est réduite à /ɛl ɑ̃.n‿ɛ ʁe.dɥit a/ = « it is reduced to »
  • des probabilités (f. pl.) /de pʁɔ.ba.bi.li.te/ = « probabilities »
  • et /e/ = « and »
  • à des approximations (f. pl.) /a de.z‿a.pʁɔk.si.ma.sjɔ̃/ = « to approximations »
  • ou /u/ = « or »
  • à des constructions purement hypothétiques (f. pl.) /a de kɔ̃s.tʁyk.sjɔ̃ pyʁ.mɑ̃ i.po.te.tik/ = « to purely hypothetical constructions »
  • qui /ki/ = « which »
  • ne sont que l’œuvre de la fantaisie individuelle /nə sɔ̃ kə lœvʁ də la fɑ̃.tɛ.zi ɛ̃.di.vi.dɥɛl/ = « are only the work of individual fancy »

Grammaire :

en se constituant : gerund of reflexive se constituer – « in constituting itself ».
la faisait participer de : la = direct object pronoun « it » (science) – faisait = imperfect of faire (made) – participer de = « to partake of » (followed by de without article).
de ceux-ci : ceux-ci = demonstrative pronoun « the latter » (the principles) – masculine plural.
le permettait : le = direct object « it » (that participation in immutability) – permettait = imperfect of permettre (permitted).
elle n’y trouve plus rien : y = « there » (in the world of change) – ne…plus rien = « no longer anything ».
où elle puisse s’appuyer : = « on which » – puisse = subjunctive of pouvoir (can) after a negative expression (aucun point où) indicating uncertainty.
ne partant plus : present participle of partir (to proceed) – ne…plus = « no longer » – used in a participial phrase.
elle en est réduite à : en = « by that fact » – réduite à = « reduced to » – agrees with science (feminine singular).

Sens général :

La science, en se constituant à la façon moderne, n’a pas perdu seulement en profondeur, mais aussi, pourrait-on dire, en solidité. Parce que le rattachement aux principes la faisait participer de l’immutabilité de ceux-ci dans toute la mesure où son objet même le permettait. Tandis que, enfermée exclusivement dans le monde du changement, elle n’y trouve plus rien de stable – aucun point fixe sur lequel elle puisse s’appuyer. Ne partant plus d’aucune certitude absolue, elle en est réduite à des probabilités et à des approximations, ou à des constructions purement hypothétiques qui ne sont que l’œuvre de la fantaisie individuelle.


Aussi, même s’il arrive accidentellement que la science moderne aboutisse, par une voie très détournée, à certains résultats qui semblent s’accorder avec quelques données des anciennes « sciences traditionnelles », on aurait le plus grand tort d’y voir une confirmation dont ces données n’ont nul besoin ; et ce serait perdre son temps que de vouloir concilier les points de vue totalement différents, ou établir une concordance avec des théories hypothétiques qui, peut-être, se trouveront entièrement discréditées dans peu d’années.

  • Aussi /o.si/ = « Therefore »
  • même s’il arrive accidentellement que /mɛm s‿i.l‿a.ʁi.v‿ak.si.dɑ̃.tɛl.mɑ̃ kə/ = « even if it happens accidentally that »
  • la science moderne (f.) /la sjɑ̃s mɔ.dɛʁn/ = « modern science »
  • aboutisse /a.bu.tis/ = « ends up » (subjunctive)
  • par une voie très détournée /paʁ yn vwa tʁɛ de.tuʁ.ne/ = « by a very roundabout path »
  • à certains résultats (m. pl.) /a sɛʁ.tɛ̃ ʁe.zyl.ta/ = « at certain results »
  • qui /ki/ = « which »
  • semblent s’accorder avec /sɑ̃bl sa.kɔʁ.de a.vɛk/ = « seem to agree with »
  • quelques données (f. pl.) /kɛl.kə dɔ.ne/ = « some data »
  • des anciennes « sciences traditionnelles » (f. pl.) /de.z‿ɑ̃.sjɛn sjɑ̃s tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « of the ancient ‘traditional sciences' »
  • on aurait le plus grand tort /ɔ̃.n‿o.ʁɛ lə ply ɡʁɑ̃ tɔʁ/ = « one would be quite wrong »
  • d’y voir une confirmation /di vwaʁ yn kɔ̃.fiʁ.ma.sjɔ̃/ = « to see in it a confirmation »
  • dont /dɔ̃/ = « of which »
  • ces données n’ont nul besoin /se dɔ.ne n‿ɔ̃ nyl bə.zwɛ̃/ = « these data have no need at all »
  • et /e/ = « and »
  • ce serait perdre son temps /sə sə.ʁɛ pɛʁdʁ sɔ̃ tɑ̃/ = « it would be wasting one’s time »
  • que de vouloir concilier /kə də vu.lwaʁ kɔ̃.si.lje/ = « to want to reconcile »
  • les points de vue totalement différents /le pwɛ̃ də vy tɔ.tal.mɑ̃ di.fe.ʁɑ̃/ = « the completely different points of view »
  • ou /u/ = « or »
  • établir une concordance /e.ta.bliʁ yn kɔ̃.kɔʁ.dɑ̃s/ = « to establish a concordance »
  • avec /a.vɛk/ = « with »
  • des théories hypothétiques (f. pl.) /de te.ɔ.ʁi i.po.te.tik/ = « hypothetical theories »
  • qui /ki/ = « which »
  • peut-être /pø.tɛtʁ/ = « perhaps »
  • se trouveront entièrement discréditées /sə tʁu.və.ʁɔ̃ ɑ̃.tjɛʁ.mɑ̃ dis.kʁe.di.te/ = « will find themselves entirely discredited »
  • dans peu d’années /dɑ̃ pø da.ne/ = « in a few years »

Grammaire :

Aussi : at beginning of clause, means « therefore » – but here it follows from previous sentence.
même s’il arrive que : même si = « even if » – il arrive que = « it happens that » + subjunctive – aboutisse = subjunctive of aboutir.
on aurait… tort : conditional of avoir tort (to be wrong) – le plus grand tort = « quite wrong ».
d’y voir : y = « in it » (in the result) – voir une confirmation = « to see a confirmation ».
dont ces données n’ont nul besoin : dont = « of which » – nul besoin = « no need » (formal negation).
ce serait perdre son temps que de : conditional of êtreperdre son temps = « to waste one’s time » – que de + infinitive = « to ».
se trouveront : future of reflexive se trouver = « will find themselves » – discréditées agrees with théories (feminine plural).

Sens général :

Par conséquent, même s’il arrive accidentellement que la science moderne aboutisse, par une voie très détournée, à certains résultats qui semblent s’accorder avec quelques données des anciennes « sciences traditionnelles », on aurait le plus grand tort d’y voir une confirmation dont ces données n’ont nul besoin. Et ce serait perdre son temps que de vouloir concilier les points de vue totalement différents, ou établir une concordance avec des théories hypothétiques qui, peut-être, se trouveront entièrement discréditées dans peu d’années.


Les choses dont il s’agit ne peuvent en effet, pour la science actuelle, appartenir qu’au domaine des hypothèses, alors que, pour les « sciences traditionnelles », elles étaient bien autre chose et se présentaient comme des conséquences indubitables de vérités connues intuitivement, donc infailliblement, dans l’ordre métaphysique.

  • Les choses (f. pl.) /le ʃoz/ = « The things »
  • dont il s’agit /dɔ̃.t‿il sa.ʒi/ = « that are in question »
  • ne peuvent en effet /nə pœv ɑ̃.n‿e.fɛ/ = « cannot indeed »
  • pour la science actuelle (f.) /puʁ la sjɑ̃s ak.tɥɛl/ = « for current science »
  • appartenir qu’au domaine des hypothèses /a.paʁ.tə.niʁ k‿o dɔ.mɛn de.z‿i.po.tɛz/ = « belong only to the domain of hypotheses »
  • alors que /a.lɔʁ kə/ = « whereas »
  • pour les « sciences traditionnelles » (f. pl.) /puʁ le sjɑ̃s tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « for the traditional sciences »
  • elles étaient bien autre chose /ɛl e.tɛ bjɛ̃.n‿otʁ ʃoz/ = « they were something quite different »
  • et /e/ = « and »
  • se présentaient comme /sə pʁe.zɑ̃.tɛ kɔm/ = « presented themselves as »
  • des conséquences indubitables (f. pl.) /de kɔ̃.se.kɑ̃s ɛ̃.dy.bi.tabl/ = « indubitable consequences »
  • de vérités connues intuitivement (f. pl.) /də ve.ʁi.te kɔ.ny ɛ̃.tɥi.tiv.mɑ̃/ = « of truths known intuitively »
  • donc /dɔ̃k/ = « therefore »
  • infailliblement /ɛ̃.fa.ji.blə.mɑ̃/ = « infallibly »
  • dans l’ordre métaphysique (m.) /dɑ̃ lɔʁdʁ me.ta.fi.zik/ = « in the metaphysical order »

Grammaire :

ne peuvent… qu’au domaine : ne…que = « only » – au = contraction of à leappartenir à = « to belong to ».
alors que : conjunction = « whereas » – introduces contrast.
se présentaient comme : imperfect of reflexive se présenter = « presented themselves as ».
connues intuitivement : past participle connues agrees with vérités (feminine plural).

Sens général :

Les choses dont il s’agit ne peuvent en effet, pour la science actuelle, appartenir qu’au domaine des hypothèses. Alors que, pour les « sciences traditionnelles », elles étaient bien autre chose – et se présentaient comme des conséquences indubitables de vérités connues intuitivement (donc infailliblement) dans l’ordre métaphysique.


C’est d’ailleurs une singulière illusion, propre à l’« expérimentalisme » moderne, que de croire qu’une théorie peut être prouvée par les faits, alors que, en réalité, les mêmes faits peuvent toujours s’expliquer également par plusieurs théories différentes, et que certains des promoteurs de la méthode expérimentale, comme Claude Bernard, ont reconnu eux-mêmes qu’ils ne pouvaient les interpréter qu’à l’aide d’« idées préconçues », sans lesquelles ces faits demeuraient des « faits bruts », dépourvus de toute signification et de toute valeur scientifique.

  • C’est d’ailleurs une singulière illusion /sɛ da.jœ.ʁ‿yn sɛ̃.ɡy.ljɛ.ʁ‿i.ly.zjɔ̃/ = « It is moreover a singular illusion »
  • propre à l’« expérimentalisme » moderne /pʁɔ.pʁ‿a lɛk.spe.ʁi.mɑ̃.ta.lism mɔ.dɛʁn/ = « proper to modern ‘experimentalism' »
  • que de croire /kə də kʁwaʁ/ = « to believe »
  • qu’une théorie (f.) /kyn te.ɔ.ʁi/ = « that a theory »
  • peut être prouvée /pø ɛtʁ pʁu.ve/ = « can be proved »
  • par les faits (m. pl.) /paʁ le fɛ/ = « by facts »
  • alors que /a.lɔʁ kə/ = « whereas »
  • en réalité /ɑ̃ ʁe.a.li.te/ = « in reality »
  • les mêmes faits (m. pl.) /le mɛm fɛ/ = « the same facts »
  • peuvent toujours s’expliquer également /pœv tu.ʒuʁ sɛk.spli.ke e.ɡa.le.mɑ̃/ = « can always be explained equally »
  • par plusieurs théories différentes (f. pl.) /paʁ ply.zjœʁ te.ɔ.ʁi di.fe.ʁɑ̃t/ = « by several different theories »
  • et que /e kə/ = « and that »
  • certains des promoteurs (m. pl.) /sɛʁ.tɛ̃ de pʁɔ.mɔ.tœʁ/ = « certain of the promoters »
  • de la méthode expérimentale (f.) /də la me.tɔ.d‿ɛk.spe.ʁi.mɑ̃.tal/ = « of the experimental method »
  • comme /kɔm/ = « like »
  • Claude Bernard (m.) /klod bɛʁ.naʁ/ = « Claude Bernard »
  • ont reconnu eux-mêmes /ɔ̃ ʁə.kɔ.ny ø mɛm/ = « have recognized themselves »
  • qu’ils ne pouvaient les interpréter qu’à l’aide d’ /k‿il nə pu.vɛ le.z‿ɛ̃.tɛʁ.pʁe.te ka lɛd d/ = « that they could only interpret them with the help of »
  • « idées préconçues » (f. pl.) /i.de pʁe.kɔ̃.sy/ = « preconceived ideas »
  • sans lesquelles /sɑ̃ le.kɛl/ = « without which »
  • ces faits (m. pl.) /se fɛ/ = « these facts »
  • demeuraient /də.mœ.ʁɛ/ = « remained »
  • des « faits bruts » (m. pl.) /de fɛ bʁyt/ = « ‘brute facts' »
  • dépourvus de toute signification /de.puʁ.vy də tut si.ɲi.fi.ka.sjɔ̃/ = « devoid of all meaning »
  • et /e/ = « and »
  • de toute valeur scientifique (f.) /də tut va.lœʁ sjɑ̃.ti.fik/ = « of all scientific value »

Grammaire :

C’est… que de croire : cleft structure – « It is… to believe » – que de + infinitive.
propre à : « proper to » / « characteristic of ».
peut être prouvée : passive infinitive – prouvée agrees with théorie (feminine singular).
s’expliquer : reflexive s’expliquer = « to be explained » (passive meaning).
ont reconnu : passé composé of reconnaître (to recognize).
qu’ils ne pouvaient… qu’à l’aide de : ne…que = « only » – pouvaient = imperfect of pouvoirà l’aide de = « with the help of ».
sans lesquelles : relative pronoun « without which » (feminine plural, referring to idées préconçues).
ces faits demeuraient : demeuraient = imperfect of demeurer (to remain) – dépourvus = past participle used as adjective, agrees with faits (masculine plural).

Sens général :

C’est d’ailleurs une singulière illusion (propre à l’« expérimentalisme » moderne) que de croire qu’une théorie peut être prouvée par les faits. Alors que, en réalité, les mêmes faits peuvent toujours s’expliquer également par plusieurs théories différentes. Et que certains des promoteurs de la méthode expérimentale – comme Claude Bernard – ont reconnu eux-mêmes qu’ils ne pouvaient les interpréter qu’à l’aide d’« idées préconçues », sans lesquelles ces faits demeuraient des « faits bruts », dépourvus de toute signification et de toute valeur scientifique.

Résumé

Guénon affirme qu’en se constituant à la manière moderne, la science a perdu non seulement en profondeur mais aussi en solidité, car son rattachement aux principes la faisait participer de l’immutabilité de ceux-ci, tandis que, enfermée dans le monde du changement, elle n’y trouve plus rien de stable. Il ajoute que ne partant d’aucune certitude absolue, la science moderne en est réduite à des probabilités, approximations ou constructions hypothétiques relevant de la fantaisie individuelle. Il met en garde contre toute tentative de vouloir concilier les points de vue modernes et traditionnels, car ce qui pour la science actuelle n’est qu’hypothèse était pour les sciences traditionnelles des conséquences indubitables de vérités connues intuitivement dans l’ordre métaphysique. Guénon dénonce enfin l’illusion de l’expérimentalisme moderne, qui croit qu’une théorie peut être prouvée par les faits, alors que ceux-ci, sans « idées préconçues », demeurent de purs « faits bruts » dépourvus de signification scientifique.

Remarques générales

  1. probabilités / approximations / hypothèses — Guénon caractérise la science moderne par l’absence de certitude. La physique quantique et la thermodynamique statistique sont fondées sur des probabilités ; les mesures sont toujours entachées d’erreurs (approximations) ; les modèles théoriques (relativité, cordes, etc.) sont des constructions hypothétiques révisables. Pour Guénon, cette absence de fondement absolu est une déchéance : la vraie science (traditionnelle) procède de principes certains et immuables, et descend par déduction vers le contingent, conservant ainsi une certitude relative mais réelle. La « fantaisie individuelle » désigne le rôle excessif de l’imagination du chercheur dans l’élaboration des théories modernes. ↩︎
  2. concordance illusoire — Guénon met en garde contre une erreur fréquente chez certains traditionalistes ou « complotistes » : vouloir trouver dans la science moderne des « confirmations » des doctrines traditionnelles (par exemple, la physique quantique « prouvant » le Vedānta). Pour Guénon, ces concordances sont superficielles et temporaires (les théories modernes changent, les vérités traditionnelles sont immuables). La connaissance traditionnelle n’a besoin d’aucune confirmation extérieure, et tenter de « concilier » les deux points de vue revient à rabaisser la tradition au niveau d’une hypothèse scientifique. C’est une illusion typique de l’« expérimentalisme » moderne que de croire qu’une théorie se « prouve » par des faits. ↩︎
  3. conséquences indubitables — Guénon rappelle la méthode déductive des sciences traditionnelles. À partir de principes métaphysiques certains (connus par intuition intellectuelle), les sciences traditionnelles tirent des conséquences qui sont vraies non pas par vérification empirique, mais par leur conformité aux principes. Ces conséquences ont le même degré de certitude que les principes, dans la mesure où la déduction est correcte. C’est pourquoi Guénon peut dire qu’elles sont « indubitables » (doute non possible), alors que les hypothèses de la science moderne sont toujours révisables. ↩︎
  4. Claude Bernard / idées préconçues — Claude Bernard (1813‑1878), physiologiste français, fondateur de la médecine expérimentale. Guénon cite Bernard contre les excès de l’empirisme. Bernard a écrit que « le fait brut n’est rien » et que c’est « l’idée préconçue » (l’hypothèse théorique) qui donne sens aux faits. Guénon utilise cette autorité pour montrer que la science moderne, même dans son propre paradigme, ne peut se passer d’un élément non‑empirique (l’hypothèse). Mais cet élément, étant conjectural, ne peut fonder une certitude. L’expérimentalisme moderne repose donc sur une contradiction : il prétend tout fonder sur l’expérience, mais il a besoin d’« idées » qui ne viennent pas de l’expérience. ↩︎

Notes de Guénon

  • peut-être, se trouveront entièrement discréditées dans peu d’années — La même observation vaut, au point de vue religieux, à l’égard d’une certaine « apologétique » qui prétend se mettre d’accord avec les résultats de la science moderne, travail parfaitement illusoire et toujours à refaire, qui présente d’ailleurs le grave danger de paraître solidariser la religion avec des conceptions changeantes et éphémères, dont elle doit demeurer totalement indépendante.
  • donc infailliblement, dans l’ordre métaphysique — Il serait facile de donner ici des exemples ; nous citerons seulement comme un des plus frappants, la différence de caractère des conceptions concernant l’éther dans la cosmologie hindoue et dans la physique moderne.