¶5 En voulant séparer radicalement les sciences de tout principe supérieur sous prétexte d’assurer leur indépendance, la conception moderne leur enlève toute signification profonde et même tout intérêt véritable au point de vue de la connaissance et elle ne peut aboutir qu’à une impasse, puisqu’elle les enferme dans un domaine irrémédiablement borné1. Le développement qui s’effectue à l’intérieur de ce domaine n’est d’ailleurs pas un approfondissement comme certains se l’imaginent ; il demeure au contraire tout superficiel, et ne consiste qu’en cette dispersion dans le détail que nous avons déjà signalée, en une analyse aussi stérile que pénible, et qui peut se poursuivre indéfiniment sans qu’on avance d’un seul pas dans la voie de la véritable connaissance2. Aussi n’est-ce point pour elle-même, il faut bien le dire, que les Occidentaux, en général, cultivent la science ainsi entendue : ce qu’ils ont surtout en vue, ce n’est point une connaissance, même inférieure ; ce sont des applications pratiques, et, pour se convaincre qu’il en est bien ainsi, il n’y a qu’à voir avec quelle facilité la plupart de nos contemporains confondent science et industrie, et combien nombreux sont ceux pour qui l’ingénieur représente le type même du savant ; mais ceci se rapporte à une autre question, que nous aurons à traiter plus complètement dans la suite3.

En voulant séparer radicalement les sciences de tout principe supérieur sous prétexte d’assurer leur indépendance, la conception moderne leur enlève toute signification profonde et même tout intérêt véritable au point de vue de la connaissance et elle ne peut aboutir qu’à une impasse, puisqu’elle les enferme dans un domaine irrémédiablement borné.

  • En voulant séparer /ɑ̃ vu.lɑ̃ se.pa.ʁe/ = « By wanting to separate »
  • radicalement /ʁa.di.kal.mɑ̃/ = « radically »
  • les sciences (f. pl.) /le sjɑ̃s/ = « the sciences »
  • de tout principe supérieur (m.) /də tu pʁɛ̃.sip sy.pe.ʁjœʁ/ = « from any superior principle »
  • sous prétexte d’assurer /su pʁe.tɛk.st‿da.sy.ʁe/ = « under the pretext of assuring »
  • leur indépendance (f.) /lœʁ ɛ̃.de.pɑ̃.dɑ̃s/ = « their independence »
  • la conception moderne (f.) /la kɔ̃.sɛp.sjɔ̃ mɔ.dɛʁn/ = « the modern conception »
  • leur enlève /lœ.ʁ‿ɑ̃.lɛv/ = « takes away from them »
  • toute signification profonde (f.) /tut si.ɲi.fi.ka.sjɔ̃ pʁɔ.fɔ̃d/ = « all profound meaning »
  • et même /e mɛm/ = « and even »
  • tout intérêt véritable (m.) /tu.t‿ɛ̃.te.ʁɛ ve.ʁi.tabl/ = « all true interest »
  • au point de vue de la connaissance /o pwɛ̃ də vy də la kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « from the point of view of knowledge »
  • et /e/ = « and »
  • elle ne peut aboutir qu’à une impasse /ɛl nə pø a.bu.tiʁ ka yn ɛ̃.pas/ = « it can only end in a dead end »
  • puisqu’ /pɥisk/ = « since »
  • elle les enferme /ɛl le.z‿ɑ̃.fɛʁm/ = « it encloses them »
  • dans un domaine irrémédiablement borné (m.) /dɑ̃.z‿œ̃ dɔ.mɛn i.ʁe.me.dja.blə.mɑ̃ bɔʁ.ne/ = « in an irremediably limited domain »

Grammaire :

En voulant : gerund (en + present participle) – « by wanting » / « in wanting ».
sous prétexte de : fixed expression = « under the pretext of » + infinitive.
leur enlève : leur = indirect object pronoun « from them » – enlève = 3rd person singular present of enlever (to take away).
ne peut aboutir qu’à : ne…que = « only » – aboutir à = « to end in » / « to lead to ».
elle les enferme : les = direct object pronoun « them » (the sciences).

Sens général :

En voulant séparer radicalement les sciences de tout principe supérieur, sous prétexte d’assurer leur indépendance, la conception moderne leur enlève toute signification profonde et même tout véritable intérêt du point de vue de la connaissance. Et elle ne peut aboutir qu’à une impasse, puisqu’elle les enferme dans un domaine irrémédiablement borné.


Le développement qui s’effectue à l’intérieur de ce domaine n’est d’ailleurs pas un approfondissement comme certains se l’imaginent ; il demeure au contraire tout superficiel, et ne consiste qu’en cette dispersion dans le détail que nous avons déjà signalée, en une analyse aussi stérile que pénible, et qui peut se poursuivre indéfiniment sans qu’on avance d’un seul pas dans la voie de la véritable connaissance.

  • Le développement (m.) /lə de.və.lɔp.mɑ̃/ = « The development »
  • qui /ki/ = « which »
  • s’effectue /sɛ.fɛk.ty/ = « takes place »
  • à l’intérieur de /a lɛ̃.te.ʁjœʁ də/ = « inside »
  • ce domaine (m.) /sə dɔ.mɛn/ = « this domain »
  • n’est d’ailleurs pas /nɛ da.jœʁ pa/ = « is moreover not »
  • un approfondissement (m.) /œ̃.n‿a.pʁɔ.fɔ.di.sə.mɑ̃/ = « a deepening »
  • comme certains se l’imaginent /kɔm sɛʁ.tɛ̃ sə li.ma.ʒin/ = « as some imagine it »
  • il demeure au contraire /il də.mœ.ʁ‿o kɔ̃.tʁɛʁ/ = « it remains on the contrary »
  • tout superficiel /tu sy.pɛʁ.fi.sjɛl/ = « completely superficial »
  • et /e/ = « and »
  • ne consiste qu’en /nə kɔ̃.sist kɑ̃/ = « consists only in »
  • cette dispersion dans le détail (f.) /sɛt dis.pɛʁ.sjɔ̃ dɑ̃ lə de.taj/ = « this dispersion into detail »
  • que /kə/ = « that »
  • nous avons déjà signalée /nu.z‿a.vɔ̃ de.ʒa si.ɲa.le/ = « we have already pointed out »
  • en une analyse (f.) /ɑ̃ y.n‿a.na.liz/ = « in an analysis »
  • aussi stérile que pénible /o.si ste.ʁil kə pe.nibl/ = « as sterile as it is painful »
  • et /e/ = « and »
  • qui /ki/ = « which »
  • peut se poursuivre /pø sə puʁ.sɥivʁ/ = « can continue »
  • indéfiniment /ɛ̃.de.fi.ni.mɑ̃/ = « indefinitely »
  • sans qu’on avance /sɑ̃ k‿ɔ̃.n‿a.vɑ̃s/ = « without one advancing »
  • d’un seul pas /dœ̃ sœl pa/ = « a single step »
  • dans la voie /dɑ̃ la vwa/ = « on the path »
  • de la véritable connaissance (f.) /də la ve.ʁi.tabl kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « of true knowledge »

Grammaire :

s’effectue : reflexive s’effectuer = « to take place » / « to be carried out ».
se l’imaginent : reflexive se l’imaginer = « to imagine it » – l’ = direct object pronoun « it » (that the development is a deepening).
ne consiste qu’en : ne…que = « only » – consister en = « to consist in ».
que nous avons déjà signalée : que = direct object « which » (feminine singular, referring to dispersion) – signalée agrees.
aussi… que : « as… as » – used for comparison of equality.
sans qu’on avance : sans que = « without » + subjunctive – avance = subjunctive of avancer (to advance).

Sens général :

Le développement qui s’effectue à l’intérieur de ce domaine n’est d’ailleurs pas un approfondissement, comme certains se l’imaginent. Il demeure au contraire tout superficiel, et ne consiste qu’en cette dispersion dans le détail que nous avons déjà signalée – en une analyse aussi stérile que pénible, et qui peut se poursuivre indéfiniment sans qu’on avance d’un seul pas sur la voie de la véritable connaissance.


Aussi n’est-ce point pour elle-même, il faut bien le dire, que les Occidentaux, en général, cultivent la science ainsi entendue : ce qu’ils ont surtout en vue, ce n’est point une connaissance, même inférieure ; ce sont des applications pratiques, et, pour se convaincre qu’il en est bien ainsi, il n’y a qu’à voir avec quelle facilité la plupart de nos contemporains confondent science et industrie, et combien nombreux sont ceux pour qui l’ingénieur représente le type même du savant ; mais ceci se rapporte à une autre question, que nous aurons à traiter plus complètement dans la suite.

  • Aussi n’est-ce point pour elle-même /o.si nɛ sə pwɛ̃ pu.ʁ‿ɛl mɛm/ = « Thus it is not at all for itself »
  • il faut bien le dire /il fo bjɛ̃ lə diʁ/ = « it must be said »
  • que /kə/ = « that »
  • les Occidentaux (m. pl.) /le.z‿ɔk.si.dɑ̃.to/ = « Westerners »
  • en général /ɑ̃ ʒe.ne.ʁal/ = « in general »
  • cultivent /kyl.tiv/ = « cultivate »
  • la science ainsi entendue (f.) /la sjɑ̃s ɛ̃.si ɑ̃.tɑ̃.dy/ = « science thus understood »
  • ce qu’ils ont surtout en vue /sə k‿i.l‿ɔ̃ syʁ.tu ɑ̃ vy/ = « what they have above all in view »
  • ce n’est point une connaissance /sə nɛ pwɛ̃ tyn kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « it is not at all a knowledge »
  • même inférieure /mɛm ɛ̃.fe.ʁjœʁ/ = « even inferior »
  • ce sont des applications pratiques (f. pl.) /sə sɔ̃ de.z‿a.pli.ka.sjɔ̃ pʁak.tik/ = « they are practical applications »
  • et /e/ = « and »
  • pour se convaincre /puʁ sə kɔ̃.vɛ̃kʁ/ = « to convince oneself »
  • qu’il en est bien ainsi /k‿i.l‿ɑ̃.n‿ɛ bjɛ̃ ɛ̃.si/ = « that it is indeed so »
  • il n’y a qu’à voir /il n‿ja ka vwaʁ/ = « one has only to see »
  • avec quelle facilité /a.vɛk kɛl fa.si.li.te/ = « with what ease »
  • la plupart de nos contemporains (f.) /la ply.paʁ də no kɔ̃.tɑ̃.pɔ.ʁɛ̃/ = « most of our contemporaries »
  • confondent /kɔ̃.fɔ̃d/ = « confuse »
  • science (f.) /sjɑ̃s/ = « science »
  • et /e/ = « and »
  • industrie (f.) /ɛ̃.dys.tʁi/ = « industry »
  • et /e/ = « and »
  • combien nombreux sont ceux /kɔ̃.bjɛ̃ nɔ̃.bʁø sɔ̃ sø/ = « how numerous are those »
  • pour qui /puʁ ki/ = « for whom »
  • l’ingénieur (m.) /lɛ̃.ʒe.njœʁ/ = « the engineer »
  • représente /ʁə.pʁe.zɑ̃t/ = « represents »
  • le type même du savant (m.) /lə tip mɛm dy sa.vɑ̃/ = « the very type of the scholar/scientist »
  • mais ceci se rapporte /mɛ sə.si sə ʁa.pɔʁt/ = « but this relates »
  • à une autre question (f.) /a y.n‿otʁ kɛs.tjɔ̃/ = « to another question »
  • que /kə/ = « which »
  • nous aurons à traiter /nu.z‿o.ʁɔ̃ a tʁɛ.te/ = « we will have to treat »
  • plus complètement /ply kɔ̃.plɛt.mɑ̃/ = « more completely »
  • dans la suite /dɑ̃ la sɥit/ = « in what follows » / « later »

Grammaire :

Aussi… que : Aussi at beginning of clause + inversion = « Thus » / « Therefore » – n’est-ce point = formal negation – pour elle-même = « for itself » (science for its own sake).
il faut bien le dire : parenthetical – « it must be said » – bien adds emphasis.
ce qu’ils ont surtout en vue : avoir en vue = « to have in view » / « to aim at ».
ce n’est point une connaissance : repetition of ce for emphasis – « it is not a knowledge ».
il n’y a qu’à voir : ne…que = « only » – il n’y a qu’à + infinitive = « one has only to ».
avec quelle facilité : exclamatory – « with what ease » / « how easily ».
combien nombreux sont ceux : inversion after combien – « how numerous are those ».
ceci se rapporte à : se rapporter à = « to relate to » – 3rd person singular.
nous aurons à traiter : future of avoir à + infinitive = « will have to treat » – traiter = « to deal with ».

Sens général :

Ainsi, ce n’est point pour elle-même – il faut bien le dire – que les Occidentaux, en général, cultivent la science ainsi entendue. Ce qu’ils ont surtout en vue, ce n’est point une connaissance (même inférieure) – ce sont des applications pratiques. Et, pour se convaincre qu’il en est bien ainsi, on n’a qu’à voir avec quelle facilité la plupart de nos contemporains confondent science et industrie – et combien nombreux sont ceux pour qui l’ingénieur représente le type même du savant. Mais ceci se rapporte à une autre question, que nous aurons à traiter plus complètement dans la suite.

Résumé

Guénon explique qu’en séparant radicalement les sciences de tout principe supérieur sous prétexte d’assurer leur indépendance, la conception moderne leur ôte toute signification profonde et tout intérêt véritable du point de vue de la connaissance, les enfermant dans un domaine irrémédiablement borné. Il précise que le développement à l’intérieur de ce domaine n’est pas un approfondissement, mais reste superficiel et consiste en une dispersion dans le détail et en une analyse stérile, pouvant se poursuivre indéfiniment sans progresser dans la voie de la véritable connaissance. Guénon ajoute que les Occidentaux cultivent cette science non pas pour elle-même, mais pour ses applications pratiques, ce que montre la confusion fréquente entre science et industrie, beaucoup voyant dans l’ingénieur le type même du savant, mais ce point sera traité plus complètement par la suite.

Remarques générales

  1. domaine irrémédiablement borné — Guénon affirme que la science moderne, en se coupant de la métaphysique, se condamne à ne traiter que des phénomènes sensibles et quantifiables. Ce domaine, aussi vaste qu’il paraisse, reste « borné » (limité, fini) car il exclut par principe tout accès à l’intelligible pur, aux causes premières, aux principes transcendants. L’« impasse » est logique : la science moderne ne peut sortir d’elle-même pour s’interroger sur ses propres fondements ; elle tourne en rond dans le cercle des phénomènes. ↩︎
  2. dispersion dans le détail — Guénon oppose ici deux types de « progrès ». Le progrès moderne (accumulation de faits, affinement des mesures, multiplication des publications) est une croissance quantitative qui n’approfondit rien. La véritable connaissance est qualitative : elle consiste à s’élever vers les principes, non à accumuler des détails sans lien. L’analyste qui passe sa vie à disséquer des faits sans jamais les rapporter à une unité supérieure n’avance pas ; il tourne sur place, comme un écureuil dans sa roue. C’est ce que Guénon appelle la « stérilité » de la science moderne. ↩︎
  3. science et industrie confondues — Guénon fait une observation sociologique : dans l’esprit moderne, la valeur d’une science se mesure à ses applications techniques. Une recherche « purement spéculative » (par exemple, les mathématiques sans application évidente) est jugée inutile, voire méprisable. L’ingénieur, qui applique la science à la production industrielle, devient le modèle du « savant ». C’est le signe que la science n’est plus cultivée pour la connaissance, mais pour la puissance matérielle. Guénon renvoie à une discussion ultérieure (probablement sur le « pragmatisme » et le matérialisme pratique de la modernité). ↩︎

Notes de Guénon

  • puisqu’elle les enferme dans un domaine irrémédiablement borné — On pourra remarquer qu’il s’est produit quelque chose d’analogue dans l’ordre social, où les modernes ont prétendu séparer le temporel du spirituel ; il ne s’agit pas de contester qu’il y ait là deux choses distinctes, puisqu’elles se rapportent effectivement à des domaines différents, aussi bien que dans le cas de la métaphysique et des sciences ; mais, par une erreur inhérente à l’esprit analytique, on oublie que distinction ne veut point dire séparation ; par là, le pouvoir temporel perd sa légitimité, et la même chose, dans l’ordre intellectuel, pourrait être dite en ce qui concerne les sciences.