¶4 Si l’on veut comparer la physique ancienne, non pas à ce que les modernes désignent par le même mot, mais à l’ensemble des sciences de la nature telles qu’elles sont actuellement constituées, car c’est là ce qui devrait y correspondre en réalité, il y a donc lieu de noter, comme première différence, la division en multiples « spécialités » qui sont pour ainsi dire étrangères les unes aux autres1. Pourtant, ce n’est là que le côté le plus extérieur de la question, et il ne faudrait pas penser que, en réunissant toutes ces sciences spéciales, on obtiendrait un équivalent de l’ancienne physique. La vérité est que le point de vue est tout autre, et c’est ici que nous voyons apparaître la différence essentielle entre les deux conceptions dont nous parlions tout à l’heure : la conception traditionnelle, disions-nous, rattache toutes les sciences aux principes comme autant d’applications particulières, et c’est ce rattachement que n’admet pas la conception moderne2. Pour Aristote, la physique n’était que « seconde » par rapport à la métaphysique, c’est-à-dire qu’elle en était dépendante, qu’elle n’était au fond qu’une application, au domaine de la nature, des principes supérieurs à la nature et qui se reflètent dans ses lois ; et l’on peut en dire autant de la « cosmologie » du moyen âge3. La conception moderne, au contraire, prétend rendre les sciences indépendantes, en niant tout ce qui les dépasse, ou tout au moins en le déclarant « inconnaissable » et en refusant d’en tenir compte, ce qui revient encore à le nier pratiquement ; cette négation existait en fait bien longtemps avant qu’on ait songé à l’ériger en théorie systématique sous des noms tels que ceux de « positivisme » et d’« agnosticisme », car on peut dire qu’elle est véritablement au point de départ de toute la science moderne4. Seulement, ce n’est guère qu’au XIXe siècle qu’on a vu des hommes se faire gloire de leur ignorance, car se proclamer « agnostique » n’est point autre chose que cela, et prétendre interdire à tous la connaissance de ce qu’ils ignoraient eux-mêmes ; et cela marquait une étape de plus dans la déchéance intellectuelle de l’Occident5.

Si l’on veut comparer la physique ancienne, non pas à ce que les modernes désignent par le même mot, mais à l’ensemble des sciences de la nature telles qu’elles sont actuellement constituées, car c’est là ce qui devrait y correspondre en réalité, il y a donc lieu de noter, comme première différence, la division en multiples « spécialités » qui sont pour ainsi dire étrangères les unes aux autres.

  • Si l’on veut comparer /si lɔ̃ vø kɔ̃.pa.ʁe/ = « If one wants to compare »
  • la physique ancienne (f.) /la fi.zik ɑ̃.sjɛn/ = « ancient physics »
  • non pas à /nɔ̃ pa a/ = « not to »
  • ce que les modernes désignent /sə kə le mɔ.dɛʁn de.ziɲ/ = « what the moderns designate »
  • par le même mot /paʁ lə mɛm mo/ = « by the same word »
  • mais à /mɛ a/ = « but to »
  • l’ensemble des sciences de la nature (m.) /lɑ̃.sɑ̃bl de sjɑ̃s də la na.tyʁ/ = « the whole of the sciences of nature »
  • telles qu’elles sont actuellement constituées /tɛl k‿ɛl sɔ̃.t‿ak.tɥɛl.mɑ̃ kɔ̃.sti.tɥe/ = « as they are currently constituted »
  • car /kaʁ/ = « because »
  • c’est là ce qui devrait y correspondre /sɛ la sə ki də.vʁɛ i kɔ.ʁɛs.pɔ̃dʁ/ = « that is what should correspond to it »
  • en réalité /ɑ̃ ʁe.a.li.te/ = « in reality »
  • il y a donc lieu de noter /i.lja dɔ̃k ljø də nɔ.te/ = « there is therefore reason to note »
  • comme première différence /kɔm pʁə.mjɛʁ di.fe.ʁɑ̃s/ = « as a first difference »
  • la division en multiples « spécialités » (f.) /la di.vi.zjɔ̃ ɑ̃ myl.tipl spe.sja.li.te/ = « the division into multiple ‘specialties' »
  • qui /ki/ = « which »
  • sont pour ainsi dire étrangères les unes aux autres /sɔ̃ pu.ʁ‿ɛ̃.si diʁ e.tʁɑ̃.ʒɛʁ le.z‿yn o.z‿otʁ/ = « are as it were foreign to each other »

Grammaire :

Si l’on veut : l’on = formal variant of onveut = present of vouloir (to want).
non pas à… mais à : contrastive structure – « not to… but to ».
telles qu’elles sont : telles que = « as » – constituées = past participle agreeing with sciences (feminine plural).
ce qui devrait y correspondre : ce qui = « that which » – devrait = conditional of devoir (should) – y = « to it » (to ancient physics).
il y a lieu de : fixed expression = « there is reason to » / « it is appropriate to ».
pour ainsi dire : fixed expression = « so to speak » / « as it were ».
étrangères les unes aux autres : étrangères à = « foreign to » – les unes aux autres = « to one another ».

Sens général :

Si l’on veut comparer la physique ancienne – non pas à ce que les modernes désignent par le même mot, mais à l’ensemble des sciences de la nature telles qu’elles sont actuellement constituées (car c’est là ce qui devrait y correspondre en réalité) – il y a donc lieu de noter, comme première différence, la division en multiples « spécialités » qui sont, pour ainsi dire, étrangères les unes aux autres.


Pourtant, ce n’est là que le côté le plus extérieur de la question, et il ne faudrait pas penser que, en réunissant toutes ces sciences spéciales, on obtiendrait un équivalent de l’ancienne physique. La vérité est que le point de vue est tout autre, et c’est ici que nous voyons apparaître la différence essentielle entre les deux conceptions dont nous parlions tout à l’heure : la conception traditionnelle, disions-nous, rattache toutes les sciences aux principes comme autant d’applications particulières, et c’est ce rattachement que n’admet pas la conception moderne.

  • Pourtant /puʁ.tɑ̃/ = « However »
  • ce n’est là que /sə nɛ la kə/ = « that is only »
  • le côté le plus extérieur (m.) /lə ko.te lə ply.z‿ɛk.ste.ʁjœʁ/ = « the most external side »
  • de la question (f.) /də la kɛs.tjɔ̃/ = « of the question »
  • et /e/ = « and »
  • il ne faudrait pas penser que /il nə fo.dʁɛ pa pɑ̃.se kə/ = « one should not think that »
  • en réunissant /ɑ̃ ʁe.y.ni.sɑ̃/ = « by reuniting »
  • toutes ces sciences spéciales (f. pl.) /tut se sjɑ̃s spe.sjal/ = « all these special sciences »
  • on obtiendrait /ɔ̃.n‿ɔp.tjɛ̃.dʁɛ/ = « one would obtain »
  • un équivalent (m.) /œ̃.n‿e.ki.va.lɑ̃/ = « an equivalent »
  • de l’ancienne physique (f.) /də lɑ̃.sjɛn fi.zik/ = « of ancient physics »
  • La vérité est que /la ve.ʁi.te ɛ kə/ = « The truth is that »
  • le point de vue (m.) /lə pwɛ̃ də vy/ = « the point of view »
  • est tout autre /ɛ tu.t‿otʁ/ = « is completely different »
  • et c’est ici que /e sɛ.t‿i.si kə/ = « and it is here that »
  • nous voyons apparaître /nu vwa.jɔ̃.z‿a.pa.ʁɛtʁ/ = « we see appear »
  • la différence essentielle (f.) /la di.fe.ʁɑ̃.s‿e.sɑ̃.sjɛl/ = « the essential difference »
  • entre les deux conceptions /ɑ̃.tʁə le dø kɔ̃.sɛp.sjɔ̃/ = « between the two conceptions »
  • dont nous parlions tout à l’heure /dɔ̃ nu paʁ.ljɔ̃ tu.ta.lœʁ/ = « of which we were speaking a moment ago »
  • la conception traditionnelle (f.) /la kɔ̃.sɛp.sjɔ̃ tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « the traditional conception »
  • disions-nous /di.zjɔ̃ nu/ = « we were saying »
  • rattache toutes les sciences /ʁa.taʃ tut le sjɑ̃s/ = « attaches all the sciences »
  • aux principes (m. pl.) /o pʁɛ̃.sip/ = « to the principles »
  • comme autant d’applications particulières /kɔ.m‿o.tɑ̃ da.pli.ka.sjɔ̃ paʁ.ti.ky.ljɛʁ/ = « as so many particular applications »
  • et c’est ce rattachement que /e sɛ sə ʁa.taʃ.mɑ̃ kə/ = « and it is this attachment that »
  • n’admet pas /nad.mɛ pa/ = « does not admit »
  • la conception moderne (f.) /la kɔ̃.sɛp.sjɔ̃ mɔ.dɛʁn/ = « the modern conception »

Grammaire :

ce n’est là que : ne…que = « only » – = « there » (that is only).
il ne faudrait pas penser que : conditional of il faut (should) – ne…pas = not – followed by indicative.
en réunissant : gerund (en + present participle) – « by reuniting ».
on obtiendrait : conditional of obtenir (would obtain).
disions-nous : parenthetical imperfect of dire – « we were saying ».
rattache : 3rd person singular present of rattacher (to attach).
comme autant de : « as many » – autant de + noun.
que n’admet pas : que = direct object pronoun « which » (referring to ce rattachement).

Sens général :

Cependant, ce n’est là que le côté le plus extérieur de la question. Et il ne faudrait pas penser qu’en réunissant toutes ces sciences spéciales, on obtiendrait un équivalent de l’ancienne physique. La vérité est que le point de vue est tout autre. Et c’est ici que nous voyons apparaître la différence essentielle entre les deux conceptions dont nous parlions tout à l’heure. La conception traditionnelle, disions-nous, rattache toutes les sciences aux principes comme autant d’applications particulières – et c’est ce rattachement que la conception moderne n’admet pas.


Pour Aristote, la physique n’était que « seconde » par rapport à la métaphysique, c’est-à-dire qu’elle en était dépendante, qu’elle n’était au fond qu’une application, au domaine de la nature, des principes supérieurs à la nature et qui se reflètent dans ses lois ; et l’on peut en dire autant de la « cosmologie » du moyen âge.

  • Pour Aristote /pu.ʁ‿a.ʁis.tɔt/ = « For Aristotle »
  • la physique (f.) /la fi.zik/ = « physics »
  • n’était que « seconde » /nɛ.tɛ kə sə.ɡɔ̃d/ = « was only ‘second' »
  • par rapport à /paʁ ʁa.pɔʁ a/ = « in relation to »
  • la métaphysique (f.) /la me.ta.fi.zik/ = « metaphysics »
  • c’est-à-dire qu’ /sɛ.ta.diʁ k/ = « that is to say that »
  • elle en était dépendante /ɛl ɑ̃.n‿e.tɛ de.pɑ̃.dɑ̃t/ = « it was dependent on it »
  • qu’elle n’était au fond qu’une application /k‿ɛl nɛ.t‿o fɔ̃ kyn a.pli.ka.sjɔ̃/ = « that it was at bottom only an application »
  • au domaine de la nature (m.) /o dɔ.mɛn də la na.tyʁ/ = « to the domain of nature »
  • des principes supérieurs à la nature (m. pl.) /de pʁɛ̃.sip sy.pe.ʁjœʁ a la na.tyʁ/ = « of principles superior to nature »
  • et /e/ = « and »
  • qui /ki/ = « which »
  • se reflètent /sə ʁə.flɛt/ = « are reflected »
  • dans ses lois (f. pl.) /dɑ̃ se lwa/ = « in its laws »
  • et l’on peut en dire autant /e lɔ̃ pø ɑ̃ diʁ o.tɑ̃/ = « and one can say the same of it »
  • de la « cosmologie » du moyen âge (f.) /də la kɔs.mɔ.lɔ.ʒi dy mwa.jɛ.n‿ɑʒ/ = « of the ‘cosmology’ of the Middle Ages »

Grammaire :

n’était que : ne…que = « only » – était = imperfect of être.
en était dépendante : en = « of it » (of metaphysics) – dépendante de = « dependent on » – agrees with physique (feminine singular).
au domaine : contraction au = à le.
se reflètent : reflexive se refléter = « to be reflected » – 3rd person plural, subject principes.
en dire autant : en = « of it » – autant = « the same » – fixed expression « to say the same of something ».

Sens général :

Pour Aristote, la physique n’était que « seconde » par rapport à la métaphysique – c’est-à-dire qu’elle en était dépendante, qu’elle n’était au fond qu’une application, au domaine de la nature, des principes supérieurs à la nature et qui se reflètent dans ses lois. Et l’on peut en dire autant de la « cosmologie » du Moyen Âge.


La conception moderne, au contraire, prétend rendre les sciences indépendantes, en niant tout ce qui les dépasse, ou tout au moins en le déclarant « inconnaissable » et en refusant d’en tenir compte, ce qui revient encore à le nier pratiquement ; cette négation existait en fait bien longtemps avant qu’on ait songé à l’ériger en théorie systématique sous des noms tels que ceux de « positivisme » et d’« agnosticisme », car on peut dire qu’elle est véritablement au point de départ de toute la science moderne.

  • La conception moderne (f.) /la kɔ̃.sɛp.sjɔ̃ mɔ.dɛʁn/ = « The modern conception »
  • au contraire /o kɔ̃.tʁɛʁ/ = « on the contrary »
  • prétend rendre /pʁe.tɑ̃ ʁɑ̃dʁ/ = « claims to make »
  • les sciences indépendantes (f. pl.) /le sjɑ̃s ɛ̃.de.pɑ̃.dɑ̃t/ = « the sciences independent »
  • en niant /ɑ̃ njɑ̃/ = « by denying »
  • tout ce qui les dépasse /tu sə ki le de.pas/ = « everything that exceeds them »
  • ou /u/ = « or »
  • tout au moins /tu.t‿o mwɛ̃/ = « at least »
  • en le déclarant « inconnaissable » /ɑ̃ lə de.kla.ʁɑ̃ ɛ̃.kɔ.nɛ.sabl/ = « by declaring it ‘unknowable' »
  • et /e/ = « and »
  • en refusant d’en tenir compte /ɑ̃ ʁə.fy.zɑ̃ dɑ̃ tə.niʁ kɔ̃t/ = « by refusing to take it into account »
  • ce qui revient encore à /sə ki ʁə.vjɛ̃.t‿ɑ̃.kɔ.ʁ‿a/ = « which again amounts to »
  • le nier pratiquement /lə nje pʁak.tik.mɑ̃/ = « denying it practically »
  • cette négation (f.) /sɛt ne.ɡa.sjɔ̃/ = « this negation »
  • existait en fait /ɛɡ.zis.tɛ ɑ̃ fɛ/ = « existed in fact »
  • bien longtemps avant qu’ /bjɛ̃ lɔ̃.tɑ̃ a.vɑ̃ k/ = « long before »
  • on ait songé à /ɔ̃.n‿ɛ sɔ̃.ʒe a/ = « one thought of »
  • l’ériger en théorie systématique /le.ʁi.ʒe ɑ̃ te.ɔ.ʁi sis.te.ma.tik/ = « erecting it into a systematic theory »
  • sous des noms tels que /su de nɔ̃ tɛl kə/ = « under names such as »
  • ceux de « positivisme » (m. pl.) /sø də pɔ.zi.ti.vism/ = « those of ‘positivism' »
  • et /e/ = « and »
  • d’« agnosticisme » (m.) /daɡ.nɔs.ti.sism/ = « of ‘agnosticism' »
  • car /kaʁ/ = « because »
  • on peut dire qu’ /ɔ̃ pø diʁ k/ = « one can say that »
  • elle est véritablement /ɛl ɛ ve.ʁi.tabl.mɑ̃/ = « it is truly »
  • au point de départ /o pwɛ̃ də de.paʁ/ = « at the starting point »
  • de toute la science moderne (f.) /də tut la sjɑ̃s mɔ.dɛʁn/ = « of all modern science »

Grammaire :

prétend rendre : prétendre + infinitive = « to claim to » – rendre + adjective = « to make (something) adjective ».
en niant… en le déclarant… en refusant : series of gerunds (en + present participle).
ce qui les dépasse : ce qui = « that which » – les = direct object pronoun « them » (the sciences) – dépasse = « exceeds ».
ce qui revient à : revenir à = « to amount to » + infinitive.
avant qu’on ait songé à : avant que = « before » + subjunctive – ait songé = subjunctive passé composé of songer à (to think of).
l’ériger : l’ = direct object pronoun « it » (cette négation) – ériger en = « to erect into ».
ceux de : masculine plural pronoun « those of » – refers to noms.

Sens général :

La conception moderne, au contraire, prétend rendre les sciences indépendantes – en niant tout ce qui les dépasse, ou tout au moins en le déclarant « inconnaissable » et en refusant d’en tenir compte – ce qui revient encore à le nier pratiquement. Cette négation existait en fait bien longtemps avant qu’on ait songé à l’ériger en théorie systématique sous des noms tels que « positivisme » et « agnosticisme ». Car on peut dire qu’elle est véritablement au point de départ de toute la science moderne.


Seulement, ce n’est guère qu’au XIXe siècle qu’on a vu des hommes se faire gloire de leur ignorance, car se proclamer « agnostique » n’est point autre chose que cela, et prétendre interdire à tous la connaissance de ce qu’ils ignoraient eux-mêmes ; et cela marquait une étape de plus dans la déchéance intellectuelle de l’Occident.

  • Seulement /sœl.mɑ̃/ = « However »
  • ce n’est guère qu’au XIXe siècle /sə nɛ ɡɛʁ k‿o di.z‿nœ.vjɛm sjɛkl/ = « it is scarcely except in the 19th century »
  • qu’on a vu /k‿ɔ̃.na vy/ = « that one saw »
  • des hommes (m. pl.) /de.z‿ɔm/ = « men »
  • se faire gloire de /sə fɛʁ ɡlwaʁ də/ = « to pride themselves on »
  • leur ignorance (f.) /lœʁ i.ɲɔ.ʁɑ̃s/ = « their ignorance »
  • car /kaʁ/ = « because »
  • se proclamer « agnostique » /sə pʁɔ.kla.me aɡ.nɔs.tik/ = « to proclaim oneself ‘agnostic' »
  • n’est point autre chose que cela /nɛ pwɛ̃.t‿otʁ ʃoz kə sə.la/ = « is nothing other than that »
  • et /e/ = « and »
  • prétendre interdire à tous /pʁe.tɑ̃.dʁ‿ɛ̃.tɛʁ.diʁ a tu/ = « to claim to forbid to everyone »
  • la connaissance (f.) /la kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « the knowledge »
  • de ce qu’ils ignoraient eux-mêmes /də sə k‿i.l‿i.ɲɔ.ʁɛ œ.mɛm/ = « of what they themselves ignored »
  • et cela marquait /e sə.la maʁ.kɛ/ = « and that marked »
  • une étape de plus (f.) /y.n‿e.tap də ply/ = « one more step »
  • dans la déchéance intellectuelle (f.) /dɑ̃ la de.ʃe.ɑ̃s ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl/ = « in the intellectual decline »
  • de l’Occident (m.) /də lɔk.si.dɑ̃/ = « of the West »

Grammaire :

ce n’est guère que : ne…guère = « scarcely » / « hardly » – ne…que = « only » – combined: « it is scarcely except » = « it is only » with emphasis on lateness.
au XIXe siècle : XIXe = 19th – au = à le.
qu’on a vu : on a vu = passé composé of voir (saw) – que = « that » (relative pronoun).
se faire gloire de : reflexive expression – « to pride oneself on » + infinitive.
n’est point autre chose que cela : ne…point = « not at all » – autre chose que = « other than » – cela = « that ».
prétendre interdire : infinitive after c’est – « to claim to forbid ».
ce qu’ils ignoraient : ce que = « what » – ignoraient = imperfect of ignorer (to be ignorant of).
marquait : imperfect of marquer – « marked » (ongoing or repeated action in the past).

Sens général :

Cependant, ce n’est guère qu’au XIXe siècle qu’on a vu des hommes se faire gloire de leur ignorance. Car se proclamer « agnostique » n’est rien d’autre que cela – et prétendre interdire à tous la connaissance de ce qu’ils ignoraient eux-mêmes. Et cela marquait une étape de plus dans la déchéance intellectuelle de l’Occident.

Résumé

Guénon compare la physique ancienne, non à la physique moderne, mais à l’ensemble des sciences de la nature actuelles, et note comme première différence leur division en multiples spécialités étrangères les unes aux autres. Il souligne cependant que la différence essentielle réside dans le rattachement aux principes : pour Aristote et la cosmologie médiévale, la physique était « seconde » par rapport à la métaphysique, c’est-à-dire qu’elle dépendait des principes supérieurs qui se reflètent dans les lois de la nature. Guénon oppose à cela la conception moderne, qui prétend rendre les sciences indépendantes en niant ou en déclarant « inconnaissable » tout ce qui les dépasse, négation déjà présente au point de départ de la science moderne. Il observe que ce n’est guère qu’au XIXe siècle que des hommes se sont fait gloire de leur ignorance en se proclamant « agnostiques », ce qui marque une étape supplémentaire dans la déchéance intellectuelle de l’Occident.

Remarques générales

  1. spécialités étrangères — Guénon insiste sur le caractère hermétique des disciplines modernes. Non seulement la physique moderne s’est fragmentée en sous-disciplines (mécanique, thermodynamique, optique, etc.), mais chacune de ces « spécialités » se développe dans l’ignorance des autres. Un spécialiste de l’optique peut ne rien savoir de la thermodynamique, et aucun principe unificateur ne vient relier ces domaines. Dans la physique ancienne, au contraire, toutes les parties sont ordonnées entre elles et rattachées à des principes communs, de sorte que la connaissance est unifiée organiquement, non morcelée. ↩︎
  2. rattachement aux principes — Guénon énonce le critère décisif. Une science est traditionnelle si elle reconnaît explicitement sa dépendance à l’égard de la métaphysique (la connaissance des principes universels). La science moderne, au contraire, se veut « autonome », c’est-à-dire qu’elle prétend construire ses propres fondements sans référence à aucun principe transcendant. Cette autonomie est illusoire : en réalité, elle signifie que la science moderne repose sur des postulats implicites et non justifiés (par exemple, l’uniformité de la nature, la validité de l’induction, la réalité du temps linéaire). Mais ces postulats sont eux-mêmes d’ordre métaphysique, quoique niés. ↩︎
  3. physique seconde — Guénon renvoie à la hiérarchie aristotélicienne des sciences. La métaphysique (ou « philosophie première », prōtē philosophia) traite de l’être en tant qu’être et des causes premières. La physique (ou « philosophie seconde », deuterā philosophia) traite des êtres en mouvement, mais en recevant ses principes de la métaphysique. Cette dépendance n’est pas une faiblesse, mais la condition de sa scientificité : une science ne peut fonder ses propres principes sans cercle vicieux. La « cosmologie » médiévale (saint Thomas, Albert le Grand) perpétue cette conception. ↩︎
  4. positivisme / agnosticisme — Guénon vise ici deux doctrines philosophiques du XIXe siècle. Le positivisme (Auguste Comte) soutient que la seule connaissance valable est celle des faits observables et de leurs lois, excluant toute recherche sur les causes premières ou les essences. L’agnosticisme (Thomas Henry Huxley) affirme que l’on ne peut rien connaître de ce qui dépasse l’expérience sensible (Dieu, l’âme, les principes métaphysiques). Guénon note que ces théories ne sont que la justification après coup d’une attitude déjà en acte chez les scientifiques modernes depuis Galilée et Descartes. Se déclarer « agnostique », c’est ériger son ignorance en principe universel. ↩︎
  5. déchéance intellectuelle — Guénon décrit l’histoire de l’Occident comme une chute progressive : décadence du monde antique, puis Moyen Âge (où subsiste la tradition), puis Renaissance (rupture), puis Lumières (rationalisme), puis XIXe siècle (matérialisme et agnosticisme). Chaque étape est une « déchéance » (perte d’un niveau de connaissance). Se glorifier de son ignorance est le dernier stade de cette chute, car c’est non seulement ne pas connaître, mais prendre cette non-connaissance pour une vertu. Guénon oppose à cette attitude la sophia perennis pour laquelle la connaissance du transcendant est le bien suprême. ↩︎