¶3 Quelques exemples ne seront pas inutiles pour faire mieux comprendre ce dont il s’agit ; et, tout d’abord, nous prendrons un exemple d’une portée très étendue, celui de la « physique » telle qu’elle est comprise par les anciens et par les modernes ; il n’est d’ailleurs aucunement besoin, dans ce cas, de sortir du monde occidental pour voir la différence profonde qui sépare les deux conceptions1. Il y a donc déjà quelque chose d’assez significatif dans la déviation que les modernes ont fait subir à ce mot de « physique » en l’employant pour désigner exclusivement une science particulière parmi d’autres sciences qui, toutes, sont également des sciences de la nature ; ce fait se rattache à la fragmentation que nous avons déjà signalée comme un des caractères de la science moderne, à cette « spécialisation » engendrée par l’esprit d’analyse, et poussée au point de rendre véritablement inconcevable, pour ceux qui en subissent l’influence, une science portant sur la nature considérée dans son ensemble2. On n’a pas été sans remarquer assez souvent quelques-uns des inconvénients de cette « spécialisation », et surtout l’étroitesse de vues qui en est une conséquence inévitable ; mais il semble que ceux mêmes qui s’en rendaient compte le plus nettement se soient cependant résignés à la regarder comme un mal nécessaire, en raison de l’accumulation des connaissances de détail que nul homme ne saurait embrasser d’un seul coup d’œil ; ils n’ont pas compris, d’une part, que ces connaissances de détail sont insignifiantes en elles-mêmes et ne valent pas qu’on leur sacrifie une connaissance synthétique qui, même en se bornant encore au relatif, est d’un ordre beaucoup plus élevé, et, d’autre part, que l’impossibilité où l’on se trouve d’unifier leur multiplicité vient seulement de ce qu’on s’est interdit de les rattacher à un principe supérieur, de ce qu’on s’est obstiné à procéder par en bas et de l’extérieur, alors qu’il aurait fallu faire tout le contraire pour avoir une science possédant une réelle valeur spéculative3.

Quelques exemples ne seront pas inutiles pour faire mieux comprendre ce dont il s’agit ; et, tout d’abord, nous prendrons un exemple d’une portée très étendue, celui de la « physique » telle qu’elle est comprise par les anciens et par les modernes ; il n’est d’ailleurs aucunement besoin, dans ce cas, de sortir du monde occidental pour voir la différence profonde qui sépare les deux conceptions.

  • Quelques exemples (m. pl.) /kɛl.kə.z‿ɛɡ.zɑ̃pl/ = "A few examples"
  • ne seront pas inutiles /nə sə.ʁɔ̃ pa.z‿i.ny.til/ = "will not be useless"
  • pour faire mieux comprendre /puʁ fɛʁ mjø kɔ̃.pʁɑ̃dʁ/ = "to make better understand"
  • ce dont il s’agit /sə dɔ̃.t‿il sa.ʒi/ = "what is in question"
  • et /e/ = "and"
  • tout d’abord /tu da.bɔʁ/ = "first of all"
  • nous prendrons /nu pʁɑ̃.dʁɔ̃/ = "we will take"
  • un exemple (m.) /œ̃.n‿ɛɡ.zɑ̃pl/ = "an example"
  • d’une portée très étendue /dyn pɔʁ.te tʁɛ.z‿e.tɑ̃.dy/ = "of very wide scope"
  • celui (m.) /sə.lɥi/ = "that one"
  • de la « physique » (f.) /də la fi.zik/ = "of 'physics'"
  • telle qu’elle est comprise /tɛl k‿ɛl ɛ kɔ̃.pʁiz/ = "as it is understood"
  • par les anciens /paʁ le.z‿ɑ̃.sjɛ̃/ = "by the ancients"
  • et /e/ = "and"
  • par les modernes /paʁ le mɔ.dɛʁn/ = "by the moderns"
  • il n’est d’ailleurs aucunement besoin /il nɛ da.jœʁ o.kyn.mɑ̃ bə.zwɛ̃/ = "there is moreover no need at all"
  • dans ce cas /dɑ̃ sə ka/ = "in this case"
  • de sortir /də sɔʁ.tiʁ/ = "to leave"
  • du monde occidental (m.) /dy mɔ̃.d‿ɔk.si.dɑ̃.tal/ = "from the Western world"
  • pour voir /puʁ vwaʁ/ = "to see"
  • la différence profonde (f.) /la di.fe.ʁɑ̃s pʁɔ.fɔ̃d/ = "the profound difference"
  • qui /ki/ = "which"
  • sépare /se.paʁ/ = "separates"
  • les deux conceptions (f. pl.) /le dø kɔ̃.sɛp.sjɔ̃/ = "the two conceptions"

Grammaire :

ne seront pas inutiles : double negative for emphasis – "will not be useless" = "will be useful".
ce dont il s’agit : ce dont = "that of which" – il s’agit de = "it is a question of".
celui : demonstrative pronoun "the one" (masculine) – refers to exemple.
telle qu’elle est comprise : telle que = "as" – comprise agrees with physique (feminine singular).
il n’est aucunement besoin : impersonal il est besoin de = "there is need of" – aucunement = "not at all" – negative form.

Sens général :

Quelques exemples ne seront pas inutiles pour faire mieux comprendre ce dont il s’agit. Et, tout d’abord, nous prendrons un exemple d’une portée très étendue : celui de la « physique » telle qu’elle est comprise par les anciens et par les modernes. Il n’est d’ailleurs aucunement besoin, dans ce cas, de sortir du monde occidental pour voir la différence profonde qui sépare les deux conceptions.


Le terme de « physique », dans son acception première et étymologique, ne signifie pas autre chose que « science de la nature », sans aucune restriction ; c’est donc la science qui concerne les lois les plus générales du « devenir », car « nature » et « devenir » sont au fond synonymes, et c’est bien ainsi que l’entendaient les Grecs, et notamment Aristote ; s’il existe des sciences plus particulières se rapportant au même ordre, elles ne sont alors que des « spécifications » de la physique pour tel ou tel domaine plus étroitement déterminé.

  • Le terme de « physique » (m.) /lə tɛʁm də la fi.zik/ = "The term 'physics'"
  • dans son acception première /dɑ̃ sɔ̃.n‿ak.sɛp.sjɔ̃ pʁə.mjɛʁ/ = "in its primary sense"
  • et /e/ = "and"
  • étymologique /e.ti.mɔ.lɔ.ʒik/ = "etymological"
  • ne signifie pas autre chose que /nə si.ɲi.fi pa.z‿otʁ ʃoz kə/ = "means nothing other than"
  • « science de la nature » (f.) /sjɑ̃s də la na.tyʁ/ = "science of nature"
  • sans aucune restriction /sɑ̃ o.kyn ʁɛs.tʁik.sjɔ̃/ = "without any restriction"
  • c’est donc /sɛ dɔ̃k/ = "it is therefore"
  • la science (f.) /la sjɑ̃s/ = "the science"
  • qui /ki/ = "that"
  • concerne /kɔ̃.sɛʁn/ = "concerns"
  • les lois les plus générales (f. pl.) /le lwa le ply ʒe.ne.ʁal/ = "the most general laws"
  • du « devenir » (m.) /dy dəv.niʁ/ = "of 'becoming'"
  • car /kaʁ/ = "because"
  • « nature » (f.) /na.tyʁ/ = "nature"
  • et /e/ = "and"
  • « devenir » (m.) /dəv.niʁ/ = "becoming"
  • sont au fond synonymes /sɔ̃.t‿o fɔ̃ si.nɔ.nim/ = "are fundamentally synonymous"
  • et c’est bien ainsi que /e sɛ bjɛ̃ ɛ̃.si kə/ = "and it is indeed thus that"
  • l’entendaient /lɑ̃.tɑ̃.dɛ/ = "they understood it"
  • les Grecs (m. pl.) /le ɡʁɛk/ = "the Greeks"
  • et /e/ = "and"
  • notamment /nɔ.ta.mɑ̃/ = "notably"
  • Aristote (m.) /a.ʁis.tɔt/ = "Aristotle"
  • s’il existe /s‿i.l‿ɛɡ.zist/ = "if there exist"
  • des sciences plus particulières (f. pl.) /de sjɑ̃s ply paʁ.ti.ky.ljɛʁ/ = "more particular sciences"
  • se rapportant au même ordre /sə ʁa.pɔʁ.tɑ̃ o mɛ.m‿ɔʁdʁ/ = "relating to the same order"
  • elles ne sont alors que /ɛl nə sɔ̃.t‿a.lɔʁ kə/ = "they are then only"
  • des « spécifications » de la physique (f. pl.) /de spe.si.fi.ka.sjɔ̃ də la fi.zik/ = "specifications of physics"
  • pour tel ou tel domaine /puʁ tɛ.l‿u tɛl dɔ.mɛn/ = "for such and such a domain"
  • plus étroitement déterminé (m.) /ply.z‿e.tʁwa.tə.mɑ̃ de.tɛʁ.mi.ne/ = "more narrowly determined"

Grammaire :

ne signifie pas autre chose que : ne…pas autre chose que = "nothing other than".
sans aucune restriction : aucune = "no" / "any" in negative context.
l’entendaient : l’ = direct object pronoun "it" (referring to physics as science of nature) – entendaient = imperfect of entendre (to understand).
s’il existe : si = "if" + present indicative – existe = 3rd person singular, subject des sciences (treated as singular because of il).
ne sont alors que : ne…que = "only".
plus étroitement déterminé : déterminé agrees with domaine (masculine singular).

Sens général :

Le terme « physique », dans son sens premier et étymologique, ne signifie rien d’autre que « science de la nature », sans aucune restriction. C’est donc la science qui concerne les lois les plus générales du « devenir ». Car « nature » et « devenir » sont fondamentalement synonymes, et c’est bien ainsi que l’entendaient les Grecs – et notamment Aristote. S’il existe des sciences plus particulières se rapportant au même ordre, elles ne sont alors que des « spécifications » de la physique pour tel ou tel domaine plus étroitement déterminé.


Il y a donc déjà quelque chose d’assez significatif dans la déviation que les modernes ont fait subir à ce mot de « physique » en l’employant pour désigner exclusivement une science particulière parmi d’autres sciences qui, toutes, sont également des sciences de la nature ; ce fait se rattache à la fragmentation que nous avons déjà signalée comme un des caractères de la science moderne, à cette « spécialisation » engendrée par l’esprit d’analyse, et poussée au point de rendre véritablement inconcevable, pour ceux qui en subissent l’influence, une science portant sur la nature considérée dans son ensemble.

  • Il y a donc déjà /i.lja dɔ̃k de.ʒa/ = "There is therefore already"
  • quelque chose d’assez significatif /kɛl.kə ʃoz da.se si.ɲi.fi.ka.tif/ = "something rather significant"
  • dans /dɑ̃/ = "in"
  • la déviation (f.) /la de.vja.sjɔ̃/ = "the deviation"
  • que /kə/ = "that"
  • les modernes (m. pl.) /le mɔ.dɛʁn/ = "the moderns"
  • ont fait subir /ɔ̃ fɛ sy.biʁ/ = "have made undergo"
  • à ce mot de « physique » (m.) /a sə mo də la fi.zik/ = "to this word 'physics'"
  • en l’employant /ɑ̃ lɑ̃.plwa.jɑ̃/ = "by using it"
  • pour désigner exclusivement /puʁ de.zi.ɲe ɛk.skly.ziv.mɑ̃/ = "to designate exclusively"
  • une science particulière (f.) /yn sjɑ̃s paʁ.ti.ky.ljɛʁ/ = "a particular science"
  • parmi /paʁ.mi/ = "among"
  • d’autres sciences (f. pl.) /dotʁ sjɑ̃s/ = "other sciences"
  • qui /ki/ = "which"
  • toutes /tut/ = "all"
  • sont également /sɔ̃.t‿e.ɡa.le.mɑ̃/ = "are equally"
  • des sciences de la nature (f. pl.) /de sjɑ̃s də la na.tyʁ/ = "sciences of nature"
  • ce fait (m.) /sə fɛ/ = "this fact"
  • se rattache /sə ʁa.taʃ/ = "is attached"
  • à /a/ = "to"
  • la fragmentation (f.) /la fʁaɡ.mɑ̃.ta.sjɔ̃/ = "the fragmentation"
  • que /kə/ = "that"
  • nous avons déjà signalée /nu.z‿a.vɔ̃ de.ʒa si.ɲa.le/ = "we have already pointed out"
  • comme /kɔm/ = "as"
  • un des caractères (m.) /œ̃ de ka.ʁak.tɛʁ/ = "one of the characteristics"
  • de la science moderne (f.) /də la sjɑ̃s mɔ.dɛʁn/ = "of modern science"
  • à cette « spécialisation » (f.) /a sɛt spe.sja.li.za.sjɔ̃/ = "to this 'specialization'"
  • engendrée /ɑ̃.ʒɑ̃.dʁe/ = "engendered"
  • par l’esprit d’analyse (m.) /paʁ lɛs.pʁi da.na.liz/ = "by the spirit of analysis"
  • et /e/ = "and"
  • poussée /pu.se/ = "pushed"
  • au point de /o pwɛ̃ də/ = "to the point of"
  • rendre véritablement inconcevable /ʁɑ̃dʁ ve.ʁi.tabl.mɑ̃ ɛ̃.kɔ̃.sə.vabl/ = "making truly inconceivable"
  • pour ceux qui en subissent l’influence /puʁ sø ki ɑ̃ sy.bis lɛ̃.fly.ɑ̃s/ = "for those who undergo its influence"
  • une science portant sur /yn sjɑ̃s pɔʁ.tɑ̃ syʁ/ = "a science bearing on"
  • la nature considérée dans son ensemble (f.) /la na.tyʁ kɔ̃.si.de.ʁe dɑ̃ sɔ̃.n‿ɑ̃.sɑ̃bl/ = "nature considered as a whole"

Grammaire :

ont fait subir : passé composé of faire subir (to make undergo) – subir is infinitive, fait is past participle.
en l’employant : gerund (en + present participle) – l’ = direct object pronoun "it" (ce mot).
se rattache à : reflexive se rattacher à = "to be attached to" – 3rd person singular.
que nous avons déjà signalée : que = direct object pronoun "which" (feminine singular, referring to fragmentation) – past participle signalée agrees.
engendrée and poussée : past participles used as adjectives – agree with spécialisation (feminine singular).
portant sur : present participle of porter sur = "bearing on" / "concerning".

Sens général :

Il y a donc déjà quelque chose d’assez significatif dans la déviation que les modernes ont fait subir à ce mot de « physique » en l’employant pour désigner exclusivement une science particulière parmi d’autres sciences qui, toutes, sont également des sciences de la nature. Ce fait se rattache à la fragmentation que nous avons déjà signalée comme un des caractères de la science moderne – à cette « spécialisation » engendrée par l’esprit d’analyse, et poussée au point de rendre véritablement inconcevable (pour ceux qui en subissent l’influence) une science portant sur la nature considérée dans son ensemble.


On n’a pas été sans remarquer assez souvent quelques-uns des inconvénients de cette « spécialisation », et surtout l’étroitesse de vues qui en est une conséquence inévitable ; mais il semble que ceux mêmes qui s’en rendaient compte le plus nettement se soient cependant résignés à la regarder comme un mal nécessaire, en raison de l’accumulation des connaissances de détail que nul homme ne saurait embrasser d’un seul coup d’œil ; ils n’ont pas compris, d’une part, que ces connaissances de détail sont insignifiantes en elles-mêmes et ne valent pas qu’on leur sacrifie une connaissance synthétique qui, même en se bornant encore au relatif, est d’un ordre beaucoup plus élevé, et, d’autre part, que l’impossibilité où l’on se trouve d’unifier leur multiplicité vient seulement de ce qu’on s’est interdit de les rattacher à un principe supérieur, de ce qu’on s’est obstiné à procéder par en bas et de l’extérieur, alors qu’il aurait fallu faire tout le contraire pour avoir une science possédant une réelle valeur spéculative.

  • On n’a pas été sans remarquer /ɔ̃ n‿a pa.z‿e.te sɑ̃ ʁə.maʁ.ke/ = "One has not been without noticing"
  • assez souvent /a.se su.vɑ̃/ = "quite often"
  • quelques-uns des inconvénients (m. pl.) /kɛl.kə.z‿œ̃ de.z‿ɛ̃.kɔ̃.ve.njɑ̃/ = "some of the disadvantages"
  • de cette « spécialisation » (f.) /də sɛt spe.sja.li.za.sjɔ̃/ = "of this 'specialization'"
  • et surtout /e syʁ.tu/ = "and especially"
  • l’étroitesse de vues (f.) /le.tʁwa.tɛs də vy/ = "the narrowness of views"
  • qui /ki/ = "which"
  • en est une conséquence inévitable /ɑ̃.n‿ɛ tyn kɔ̃.se.kɑ̃s i.ne.vi.tabl/ = "is an inevitable consequence of it"
  • mais il semble que /mɛ il sɑ̃bl kə/ = "but it seems that"
  • ceux mêmes qui /sø mɛm ki/ = "those same who"
  • s’en rendaient compte le plus nettement /sɑ̃ ʁɑ̃.dɛ kɔ̃t lə ply nɛt.mɑ̃/ = "realized it most clearly"
  • se soient cependant résignés à /sə swa sə.pɑ̃.dɑ̃ ʁe.zi.ɲe a/ = "have nevertheless resigned themselves to"
  • la regarder comme /la ʁə.ɡaʁ.de kɔm/ = "considering it as"
  • un mal nécessaire (m.) /œ̃ mal ne.se.sɛʁ/ = "a necessary evil"
  • en raison de /ɑ̃ ʁɛ.zɔ̃ də/ = "because of"
  • l’accumulation (f.) /la.ky.my.la.sjɔ̃/ = "the accumulation"
  • des connaissances de détail (f. pl.) /de kɔ.nɛ.sɑ̃s də de.taj/ = "of detailed knowledge"
  • que /kə/ = "that"
  • nul homme (m.) /ny.l‿ɔm/ = "no man"
  • ne saurait embrasser /nə sɔ.ʁɛ ɑ̃.bʁa.se/ = "could embrace"
  • d’un seul coup d’œil /dœ̃ sœl ku dœj/ = "at a single glance"
  • ils n’ont pas compris /il n‿ɔ̃ pa kɔ̃.pʁi/ = "they have not understood"
  • d’une part /dyn paʁ/ = "on the one hand"
  • que /kə/ = "that"
  • ces connaissances de détail (f. pl.) /se kɔ.nɛ.sɑ̃s də de.taj/ = "these detailed knowledges"
  • sont insignifiantes /sɔ̃.t‿ɛ̃.si.ɲi.fjɑ̃t/ = "are insignificant"
  • en elles-mêmes /ɑ̃.n‿ɛl mɛm/ = "in themselves"
  • et /e/ = "and"
  • ne valent pas qu’on leur sacrifie /nə val pa kɔ̃ lœʁ sa.kʁi.fi/ = "are not worth that one sacrifices to them"
  • une connaissance synthétique (f.) /yn kɔ.nɛ.sɑ̃s sɛ̃.te.tik/ = "a synthetic knowledge"
  • qui /ki/ = "which"
  • même en se bornant encore au relatif /mɛ.m‿ɑ̃ sə bɔʁ.nɑ̃ ɑ̃.kɔʁ o ʁə.la.tif/ = "even by still limiting itself to the relative"
  • est d’un ordre beaucoup plus élevé /ɛ dœ̃.n‿ɔʁdʁ bo.ku ply.z‿e.le.ve/ = "is of a much higher order"
  • et /e/ = "and"
  • d’autre part /dotʁ paʁ/ = "on the other hand"
  • que /kə/ = "that"
  • l’impossibilité où l’on se trouve /lɛ̃.pɔ.si.bi.li.te u lɔ̃ sə tʁuv/ = "the impossibility in which one finds oneself"
  • d’unifier leur multiplicité /dy.ni.fje lœʁ myl.ti.pli.si.te/ = "of unifying their multiplicity"
  • vient seulement de ce qu’ /vjɛ̃ sœl.mɑ̃ də sə k/ = "comes only from the fact that"
  • on s’est interdit de /ɔ̃ sɛ.t‿ɛ̃.tɛʁ.di də/ = "one has forbidden oneself from"
  • les rattacher à /le ʁa.ta.ʃe a/ = "attaching them to"
  • un principe supérieur (m.) /œ̃ pʁɛ̃.sip sy.pe.ʁjœʁ/ = "a superior principle"
  • de ce qu’ /də sə k/ = "from the fact that"
  • on s’est obstiné à /ɔ̃ sɛ.t‿ɔp.sti.ne a/ = "one has obstinately persisted in"
  • procéder par en bas /pʁɔ.se.de pa.ʁ‿ɑ̃ ba/ = "proceeding from below"
  • et /e/ = "and"
  • de l’extérieur /də lɛk.ste.ʁjœʁ/ = "from the exterior"
  • alors qu’ /a.lɔʁ k/ = "whereas"
  • il aurait fallu faire tout le contraire /i.l‿o.ʁɛ fa.ly fɛʁ tu lə kɔ̃.tʁɛʁ/ = "it would have been necessary to do the exact opposite"
  • pour avoir /pu.ʁ‿a.vwaʁ/ = "to have"
  • une science possédant une réelle valeur spéculative (f.) /yn sjɑ̃s pɔ.se.dɑ̃‿t‿yn ʁe.ɛl va.lœʁ spe.ky.la.tiv/ = "a science possessing real speculative value"

Grammaire :

On n’a pas été sans remarquer : ne…pas sans + infinitive = "not without doing" – emphatic way of saying "have often noticed".
en est une conséquence : en = "of it" (of this specialization) – une conséquence = "a consequence".
il semble que : impersonal "it seems that" – followed by indicative (or subjunctive depending on certainty – here indicative because factual).
ceux mêmes qui s’en rendaient compte : ceux = "those" – s’en rendre compte = "to realize" – en = "of it".
se soient résignés : subjunctive passé composé of reflexive se résigner – used after il semble que when expressing opinion – résignés agrees with ceux (masculine plural).
ne saurait embrasser : ne saurait = "could not" (conditional of savoir used as auxiliary).
ne valent pas qu’on leur sacrifie : valoir = "to be worth" – ne…pas = not – qu’on leur sacrifie = subjunctive after valoir que (to be worth that) – leur = indirect object "to them".
où l’on se trouve : = "in which" – se trouver = "to find oneself".
vient de ce que : "comes from the fact that" – followed by indicative.
on s’est interdit de : passé composé of reflexive s’interdire de = "to forbid oneself from".
on s’est obstiné à : passé composé of reflexive s’obstiner à = "to persist obstinately in".
il aurait fallu : conditional past of il faut – "it would have been necessary".

Sens général :

On n’a pas été sans remarquer assez souvent quelques-uns des inconvénients de cette « spécialisation » – et surtout l’étroitesse de vues qui en est une conséquence inévitable. Mais il semble que ceux mêmes qui s’en rendaient compte le plus nettement se soient cependant résignés à la regarder comme un mal nécessaire, à cause de l’accumulation des connaissances de détail que nul homme ne saurait embrasser d’un seul coup d’œil. Ils n’ont pas compris, d’une part, que ces connaissances de détail sont insignifiantes en elles-mêmes et ne valent pas qu’on leur sacrifie une connaissance synthétique qui (même en se bornant encore au relatif) est d’un ordre beaucoup plus élevé. Et, d’autre part, que l’impossibilité où l’on se trouve d’unifier leur multiplicité vient seulement de ce qu’on s’est interdit de les rattacher à un principe supérieur – de ce qu’on s’est obstiné à procéder par en bas et de l’extérieur – alors qu’il aurait fallu faire tout le contraire pour avoir une science possédant une réelle valeur spéculative.

Résumé

Guénon prend l’exemple de la physique pour illustrer la différence entre la conception ancienne et la conception moderne. Il rappelle que pour les Grecs, et notamment Aristote, la physique était la science de la nature envisagée dans son ensemble, c’est-à-dire la science des lois les plus générales du devenir. Il constate que les modernes ont dévié le sens du mot en l’appliquant exclusivement à une science particulière parmi d’autres, ce qui témoigne de la fragmentation et de la spécialisation poussée à l’extrême par l’esprit d’analyse. Guénon note que certains ont reconnu les inconvénients de cette spécialisation, notamment l’étroitesse de vues, mais s’y sont résignés comme à un mal nécessaire en raison de l’accumulation des connaissances de détail. Il critique cette position, arguant que ces détails sont insignifiants en eux-mêmes et ne valent pas le sacrifice d’une connaissance synthétique, et que l’impossibilité d’unifier leur multiplicité provient de ce qu’on refuse de les rattacher à un principe supérieur.

Remarques générales

  1. physique des anciens / physique des modernes — Guénon utilise le même terme « physique » pour désigner deux disciplines radicalement différentes. La physique ancienne (celle d’Aristote, des Stoïciens, des Scolastiques) est une science qualitative, synthétique et téléologique, qui étudie les principes du changement dans la nature en tant que participation à l’ordre intelligible. La physique moderne (celle de Galilée, Newton, Laplace) est quantitative, analytique et mécaniste, réduite à la mesure des phénomènes observables. Guénon choisit cet exemple à l’intérieur même de la civilisation occidentale pour montrer que la rupture n’est pas entre « Orient » et « Occident », mais entre tradition (ancienne et médiévale) et anti‑tradition (moderne).[ref]. Le terme de « physique », dans son acception première et étymologique, ne signifie pas autre chose que « science de la nature », sans aucune restriction ; c’est donc la science qui concerne les lois les plus générales du « devenir », car « nature » et « devenir » sont au fond synonymes, et c’est bien ainsi que l’entendaient les Grecs, et notamment Aristote ; s’il existe des sciences plus particulières se rapportant au même ordre, elles ne sont alors que des « spécifications » de la physique pour tel ou tel domaine plus étroitement déterminé[ref]science de la nature — Guénon rappelle l’étymologie grecque : physis (nature) dérive de phyein (produire, faire naître). La physique aristotélicienne est la science du mouvement et du changement considérés dans leur généralité, non la mécanique des corps solides. Elle inclut ce que nous appellerions aujourd’hui la biologie, la psychologie (étudiée comme « science de l’âme », peri psychēs) et même une partie de la cosmologie. Cette science est « qualitative » parce qu’elle étudie les essences et les finalités, non des grandeurs mesurables seules. ↩︎
  2. spécialisation / fragmentation — Guénon dénonce la division indéfinie des sciences en disciplines de plus en plus étroites. La « spécialisation » est l’effet de l’esprit d’analyse (dissection du réel en parties isolées) et l’oubli de la synthèse. Dans la science moderne, personne ne peut plus avoir une vue d’ensemble de la nature, car chaque spécialiste enfermé dans son petit domaine ignore tout des autres. Cette fragmentation est l’exact contraire de la science traditionnelle, qui part toujours de l’universel pour descendre au particulier, en maintenant une vision unifiée de l’ensemble. ↩︎
  3. procéder par en bas / par le haut — Guénon oppose deux méthodes fondamentales. La méthode « par en bas » (moderne) part des faits particuliers, accumule des données empiriques, et tente de remonter à des lois générales par induction. Cette méthode ne peut jamais atteindre une véritable universalité, car elle reste prisonnière du contingent. La méthode « par le haut » (traditionnelle) part des principes universels et descend par déduction jusqu’aux phénomènes particuliers. Cette méthode seule peut produire une science « spéculative » (c’est-à-dire contemplative, fondée sur la theoria), car elle rattache chaque phénomène à sa cause transcendante. ↩︎