¶14 Toute science, disons-nous, peut revêtir ce caractère, quel que soit son objet, à la seule condition d’être constituée et envisagée selon l’esprit traditionnel ; il y a lieu seulement de tenir compte en cela des degrés d’importance de ces sciences, suivant le rang hiérarchique des réalités diverses auxquelles elles se rapportent ; mais, à un degré ou à un autre, leur caractère et leur fonction sont essentiellement les mêmes dans la conception traditionnelle1. Ce qui est vrai ici de toute science l’est même également de tout art, en tant que celui-ci peut avoir une valeur proprement symbolique qui le rend apte à fournir des « supports » pour la méditation, et aussi en tant que ses règles sont, comme les lois dont la connaissance est l’objet des sciences, des reflets et des applications des principes fondamentaux ; et il y a ainsi, en toute civilisation normale, des « arts traditionnels », qui ne sont pas moins inconnus des Occidentaux modernes que les « sciences traditionnelles »2. La vérité est qu’il n’existe pas en réalité un « domaine profane », qui s’opposerait d’une certaine façon au « domaine sacré » ; il existe seulement un « point de vue profane », qui n’est proprement rien d’autre que le point de vue de l’ignorance3. C’est pourquoi la « science profane », celle des modernes, peut à juste titre, ainsi que nous l’avons déjà dit ailleurs, être regardée comme un « savoir ignorant » : savoir d’ordre inférieur, qui se tient tout entier au niveau de la plus basse réalité, et savoir ignorant de tout ce qui le dépasse, ignorant de toute fin supérieure à lui-même, comme de tout principe qui pourrait lui assurer une place légitime, si humble soit-elle, parmi les divers ordres de la connaissance intégrale ; enfermée irrémédiablement dans le domaine relatif et borné où elle a voulu se proclamer indépendante, ayant ainsi coupé elle-même toute communication avec la vérité transcendante et avec la connaissance suprême, ce n’est plus qu’une science vaine et illusoire, qui, à vrai dire, ne vient de rien et ne conduit à rien4.

Toute science, disons-nous, peut revêtir ce caractère, quel que soit son objet, à la seule condition d’être constituée et envisagée selon l’esprit traditionnel ; il y a lieu seulement de tenir compte en cela des degrés d’importance de ces sciences, suivant le rang hiérarchique des réalités diverses auxquelles elles se rapportent ; mais, à un degré ou à un autre, leur caractère et leur fonction sont essentiellement les mêmes dans la conception traditionnelle.

  • Toute science (f.) /tut sjɑ̃s/ = « Any science »
  • disons-nous /di.zɔ̃ nu/ = « let us say »
  • peut revêtir ce caractère /pø ʁə.vɛ.tiʁ sə ka.ʁak.tɛʁ/ = « can take on this character »
  • quel que soit son objet /kɛl kə swa sɔ.n‿ɔb.ʒɛ/ = « whatever its object may be »
  • à la seule condition d’être constituée /a la sœl kɔ̃.di.sjɔ̃ dɛtʁ kɔ̃.sti.tɥe/ = « on the sole condition of being constituted »
  • et /e/ = « and »
  • envisagée /ɑ̃.vi.za.ʒe/ = « considered »
  • selon l’esprit traditionnel /sə.lɔ̃ lɛs.pʁi tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « according to the traditional spirit »
  • il y a lieu seulement de /i.lja ljø sœl.mɑ̃ də/ = « it is only appropriate to »
  • tenir compte en cela /tə.niʁ kɔ̃t ɑ̃ sə.la/ = « take account in this »
  • des degrés d’importance (m. pl.) /de də.ɡʁe dɛ̃.pɔʁ.tɑ̃s/ = « of the degrees of importance »
  • de ces sciences (f. pl.) /də se sjɑ̃s/ = « of these sciences »
  • suivant le rang hiérarchique /sɥi.vɑ̃ lə ʁɑ̃ je.ʁaʁ.ʃik/ = « according to the hierarchical rank »
  • des réalités diverses (f. pl.) /de ʁe.a.li.te di.vɛʁs/ = « of the diverse realities »
  • auxquelles elles se rapportent /o.kɛl ɛl sə ʁa.pɔʁt/ = « to which they relate »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • à un degré ou à un autre /a œ̃ də.ɡʁe u a œ̃.n‿otʁ/ = « at one degree or another »
  • leur caractère (m.) /lœʁ ka.ʁak.tɛʁ/ = « their character »
  • et /e/ = « and »
  • leur fonction (f.) /lœʁ fɔ̃k.sjɔ̃/ = « their function »
  • sont essentiellement les mêmes /sɔ̃.t‿e.sɑ̃.sjɛl.mɑ̃ le mɛm/ = « are essentially the same »
  • dans la conception traditionnelle /dɑ̃ la kɔ̃.sɛp.sjɔ̃ tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « in the traditional conception »

Grammaire :

revêtir : verb meaning « to take on » (as in clothing) – infinitive after peut.
quel que soit : « whatever » – subjunctive of êtrequel agrees with objet (masculine singular).
constituée and envisagée : past participles agreeing with science (feminine singular).
il y a lieu de : fixed expression = « there is reason to » / « it is appropriate to ».
tenir compte de : « to take account of ».
auxquelles elles se rapportent : auxquelles = contraction à lesquelles (feminine plural) – se rapporter à = « to relate to ».

Sens général :

Toute science, disons-nous, peut revêtir ce caractère, quel que soit son objet, à la seule condition d’être constituée et envisagée selon l’esprit traditionnel. Il y a lieu seulement de tenir compte en cela des degrés d’importance de ces sciences, suivant le rang hiérarchique des réalités diverses auxquelles elles se rapportent. Mais, à un degré ou à un autre, leur caractère et leur fonction sont essentiellement les mêmes dans la conception traditionnelle.


Ce qui est vrai ici de toute science l’est même également de tout art, en tant que celui-ci peut avoir une valeur proprement symbolique qui le rend apte à fournir des « supports » pour la méditation, et aussi en tant que ses règles sont, comme les lois dont la connaissance est l’objet des sciences, des reflets et des applications des principes fondamentaux ; et il y a ainsi, en toute civilisation normale, des « arts traditionnels », qui ne sont pas moins inconnus des Occidentaux modernes que les « sciences traditionnelles ».

  • Ce qui est vrai ici de toute science /sə ki ɛ vʁɛ i.si də tut sjɑ̃s/ = « What is true here of any science »
  • l’est même également de tout art /lɛ mɛm e.ɡa.le.mɑ̃ də tu.t‿aʁ/ = « is also equally true of any art »
  • en tant que celui-ci peut avoir /ɑ̃ tɑ̃ kə sə.lɥi.si pø a.vwaʁ/ = « insofar as the latter can have »
  • une valeur proprement symbolique (f.) /yn va.lœʁ pʁɔ.pʁə.mɑ̃ sɛ̃.bɔ.lik/ = « a properly symbolic value »
  • qui /ki/ = « which »
  • le rend apte à fournir /lə ʁɑ̃.t‿apt a fuʁ.niʁ/ = « makes it apt to provide »
  • des « supports » pour la méditation (m. pl.) /de sy.pɔʁ puʁ la me.di.ta.sjɔ̃/ = « ‘supports’ for meditation »
  • et aussi /e o.si/ = « and also »
  • en tant que ses règles /ɑ̃ tɑ̃ kə se ʁɛɡl/ = « insofar as its rules »
  • sont /sɔ̃/ = « are »
  • comme les lois /kɔm le lwa/ = « like the laws »
  • dont la connaissance est l’objet des sciences /dɔ̃ la kɔ.nɛ.sɑ̃s ɛ lɔb.ʒɛ de sjɑ̃s/ = « of which knowledge is the object of the sciences »
  • des reflets et des applications (m. pl.) /de ʁə.flɛ e de.z‿a.pli.ka.sjɔ̃/ = « reflections and applications »
  • des principes fondamentaux (m. pl.) /de pʁɛ̃.sip fɔ̃.da.mɑ̃.to/ = « of fundamental principles »
  • et il y a ainsi /e i.lja ɛ̃.si/ = « and thus there are »
  • en toute civilisation normale /ɑ̃ tut si.vi.li.za.sjɔ̃ nɔʁ.mal/ = « in every normal civilization »
  • des « arts traditionnels » (m. pl.) /de.z‿aʁ tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « traditional arts »
  • qui /ki/ = « which »
  • ne sont pas moins inconnus des Occidentaux modernes /nə sɔ̃ pa mwɛ̃.z‿ɛ̃.kɔ.ny de.z‿ɔk.si.dɑ̃.to mɔ.dɛʁn/ = « are no less unknown to modern Westerners »
  • que les « sciences traditionnelles » /kə le sjɑ̃s tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « than traditional sciences »

Grammaire :

l’est : l’ = direct object pronoun « it » (ce qui est vrai) – est = verb.
en tant que : conjunction = « insofar as » – followed by indicative.
celui-ci : demonstrative pronoun « the latter » (masculine singular) – refers to tout art.
qui le rend apte : le = direct object pronoun « it » (art) – rendre apte à = « to make apt to ».
dont la connaissance est l’objet des sciences : dont = « of which » – the laws are the object.
ne sont pas moins inconnus… que : comparison of equality – « are no less unknown… than » – inconnus agrees with arts (masculine plural).

Sens général :

Ce qui est vrai ici de toute science l’est même également de tout art – en tant que celui-ci peut avoir une valeur proprement symbolique qui le rend apte à fournir des « supports » pour la méditation – et aussi en tant que ses règles sont, comme les lois (dont la connaissance est l’objet des sciences), des reflets et des applications des principes fondamentaux. Et il y a ainsi, en toute civilisation normale, des « arts traditionnels », qui ne sont pas moins inconnus des Occidentaux modernes que les « sciences traditionnelles ».


La vérité est qu’il n’existe pas en réalité un « domaine profane », qui s’opposerait d’une certaine façon au « domaine sacré » ; il existe seulement un « point de vue profane », qui n’est proprement rien d’autre que le point de vue de l’ignorance.

  • La vérité est que /la ve.ʁi.te ɛ kə/ = « The truth is that »
  • il n’existe pas en réalité /i.l‿nɛɡ.zist pa ɑ̃ ʁe.a.li.te/ = « there does not exist in reality »
  • un « domaine profane » (m.) /œ̃ dɔ.mɛn pʁɔ.fan/ = « a ‘profane domain' »
  • qui /ki/ = « which »
  • s’opposerait d’une certaine façon /sɔ.po.zə.ʁɛ dyn sɛʁ.tɛn fa.sɔ̃/ = « would oppose itself in a certain way »
  • au « domaine sacré » (m.) /o dɔ.mɛn sa.kʁe/ = « to the ‘sacred domain' »
  • il existe seulement /i.l‿ɛɡ.zist sœl.mɑ̃/ = « there exists only »
  • un « point de vue profane » (m.) /œ̃ pwɛ̃ də vy pʁɔ.fan/ = « a ‘profane point of view' »
  • qui /ki/ = « which »
  • n’est proprement rien d’autre que /nɛ pʁɔ.pʁə.mɑ̃ ʁjɛ̃ dotʁ kə/ = « is properly nothing other than »
  • le point de vue de l’ignorance (m.) /lə pwɛ̃ də vy də li.ɲɔ.ʁɑ̃s/ = « the point of view of ignorance »

Grammaire :

il n’existe pas : negative of il existe – « there does not exist ».
s’opposerait : conditional of reflexive s’opposer à – « would oppose itself to ».
au domaine sacré : contraction au = à le.
rien d’autre que : « nothing other than ».

Sens général :

La vérité est qu’il n’existe pas en réalité un « domaine profane » qui s’opposerait d’une certaine façon au « domaine sacré ». Il existe seulement un « point de vue profane », qui n’est proprement rien d’autre que le point de vue de l’ignorance.


C’est pourquoi la « science profane », celle des modernes, peut à juste titre, ainsi que nous l’avons déjà dit ailleurs, être regardée comme un « savoir ignorant » : savoir d’ordre inférieur, qui se tient tout entier au niveau de la plus basse réalité, et savoir ignorant de tout ce qui le dépasse, ignorant de toute fin supérieure à lui-même, comme de tout principe qui pourrait lui assurer une place légitime, si humble soit-elle, parmi les divers ordres de la connaissance intégrale ; enfermée irrémédiablement dans le domaine relatif et borné où elle a voulu se proclamer indépendante, ayant ainsi coupé elle-même toute communication avec la vérité transcendante et avec la connaissance suprême, ce n’est plus qu’une science vaine et illusoire, qui, à vrai dire, ne vient de rien et ne conduit à rien.

  • C’est pourquoi /sɛ puʁ.kwa/ = « That is why »
  • la « science profane » (f.) /la sjɑ̃s pʁɔ.fan/ = « ‘profane science' »
  • celle des modernes (f.) /sɛl de mɔ.dɛʁn/ = « that of the moderns »
  • peut à juste titre /pø a ʒyst titʁ/ = « can rightly »
  • ainsi que nous l’avons déjà dit ailleurs /ɛ̃.si kə nu la.vɔ̃ de.ʒa di.t‿a.jœʁ/ = « as we have already said elsewhere »
  • être regardée comme /ɛtʁ ʁə.ɡaʁ.de kɔm/ = « be regarded as »
  • un « savoir ignorant » (m.) /œ̃ sa.vwaʁ i.ɲɔ.ʁɑ̃/ = « an ‘ignorant knowledge' »
  • savoir d’ordre inférieur (m.) /sa.vwaʁ dɔʁdʁ ɛ̃.fe.ʁjœʁ/ = « knowledge of an inferior order »
  • qui /ki/ = « which »
  • se tient tout entier au niveau de la plus basse réalité /sə tjɛ̃ tu.t‿ɑ̃.tje o ni.vo də la ply bas ʁe.a.li.te/ = « remains entirely at the level of the lowest reality »
  • et /e/ = « and »
  • savoir ignorant de tout ce qui le dépasse /sa.vwaʁ i.ɲɔ.ʁɑ̃ də tu sə ki lə de.pas/ = « knowledge ignorant of everything that exceeds it »
  • ignorant de toute fin supérieure à lui-même /i.ɲɔ.ʁɑ̃ də tut fɛ̃ sy.pe.ʁjœʁ a lɥi mɛm/ = « ignorant of any end superior to itself »
  • comme /kɔm/ = « as well as »
  • de tout principe (m.) /də tu pʁɛ̃.sip/ = « of any principle »
  • qui pourrait lui assurer une place légitime /ki pu.ʁɛ lɥi a.sy.ʁe yn plas le.ʒi.tim/ = « that could assure it a legitimate place »
  • si humble soit-elle /si œ̃bl swa tɛl/ = « however humble it may be »
  • parmi les divers ordres /paʁ.mi le di.vɛʁ.z‿ɔʁdʁ/ = « among the diverse orders »
  • de la connaissance intégrale (f.) /də la kɔ.nɛ.sɑ̃s ɛ̃.te.ɡʁal/ = « of integral knowledge »
  • enfermée irrémédiablement dans le domaine relatif et borné /ɑ̃.fɛʁ.me i.ʁe.me.dja.blə.mɑ̃ dɑ̃ lə dɔ.mɛn ʁə.la.tif e bɔʁ.ne/ = « irremediably enclosed in the relative and limited domain »
  • où elle a voulu se proclamer indépendante /u ɛl a vu.ly sə pʁɔ.kla.me ɛ̃.de.pɑ̃.dɑ̃t/ = « where it wanted to proclaim itself independent »
  • ayant ainsi coupé elle-même toute communication /ɛ.jɑ̃.t‿ɛ̃.si ku.pe ɛl mɛm tut kɔ.my.ni.ka.sjɔ̃/ = « having thus itself cut off all communication »
  • avec la vérité transcendante (f.) /a.vɛk la ve.ʁi.te tʁɑ̃.sɑ̃.dɑ̃t/ = « with transcendent truth »
  • et /e/ = « and »
  • avec la connaissance suprême (f.) /a.vɛk la kɔ.nɛ.sɑ̃s sy.pʁɛm/ = « with supreme knowledge »
  • ce n’est plus qu’une science vaine et illusoire /sə nɛ ply kyn sjɑ̃s vɛn e i.ly.zwaʁ/ = « it is no longer anything but a vain and illusory science »
  • qui /ki/ = « which »
  • à vrai dire /a vʁɛ diʁ/ = « truth be told »
  • ne vient de rien /nə vjɛ̃ də ʁjɛ̃/ = « comes from nothing »
  • et /e/ = « and »
  • ne conduit à rien /nə kɔ̃.dɥi a ʁjɛ̃/ = « leads to nothing »

Grammaire :

à juste titre : fixed expression = « rightly » / « with good reason ».
être regardée comme : passive infinitive – « to be regarded as » – regardée agrees with science (feminine singular).
se tient : reflexive se tenir = « to remain » / « to stay ».
qui le dépasse : le = direct object pronoun « it » (savoir).
si humble soit-elle : concessive expression – si = « however » – soit = subjunctive of êtreelle refers to place – « however humble it may be ».
enfermée… ayant coupé : past participle and past participle (as gerund) – both refer to science profane.
ne… plus que : « no longer anything but ».
à vrai dire : parenthetical = « to tell the truth ».
ne vient de rien… ne conduit à rien : ne…rien = « nothing ».

Sens général :

C’est pourquoi la « science profane » – celle des modernes – peut à juste titre, ainsi que nous l’avons déjà dit ailleurs, être regardée comme un « savoir ignorant » : savoir d’ordre inférieur, qui se tient tout entier au niveau de la plus basse réalité – et savoir ignorant de tout ce qui le dépasse, ignorant de toute fin supérieure à lui-même, comme de tout principe qui pourrait lui assurer une place légitime (si humble soit-elle) parmi les divers ordres de la connaissance intégrale. Enfermée irrémédiablement dans le domaine relatif et borné où elle a voulu se proclamer indépendante – ayant ainsi coupé elle-même toute communication avec la vérité transcendante et avec la connaissance suprême – ce n’est plus qu’une science vaine et illusoire, qui, à vrai dire, ne vient de rien et ne conduit à rien.

Résumé

Guénon affirme que toute science peut revêtir le caractère sacré à condition d’être constituée selon l’esprit traditionnel, avec des degrés d’importance correspondant au rang hiérarchique des réalités auxquelles elle se rapporte. Il étend cette conception aux arts, qui peuvent avoir une valeur symbolique et servir de « supports » à la méditation, et note que les civilisations normales possèdent des « arts traditionnels » tout aussi inconnus des modernes que les sciences traditionnelles. Guénon soutient qu’il n’existe pas de véritable « domaine profane », mais seulement un « point de vue profane » qui n’est autre que celui de l’ignorance. Il qualifie la science moderne de « savoir ignorant » : un savoir de l’ordre le plus bas, ignorant de tout ce qui le dépasse, enfermé dans le domaine relatif et borné où il s’est proclamé indépendant, ayant coupé toute communication avec la vérité transcendante, et devenant ainsi une science vaine et illusoire qui ne vient de rien et ne conduit à rien.

Remarques générales

  1. degrés d’importance — Toutes les sciences traditionnelles participent du même esprit, mais elles n’ont pas la même dignité ontologique. La métaphysique pure est la plus élevée, puis viennent les sciences cosmologiques (astrologie, alchimie), puis les sciences concernant le monde humain (médecine, psychologie traditionnelle), enfin les sciences des arts techniques. Chacune a sa place dans une hiérarchie, mais toutes sont « sacrées » car elles procèdent des principes et y ramènent analogiquement. La modernité, en nivelant ces degrés ou en les supprimant, détruit la hiérarchie et donc la science elle-même. ↩︎
  2. arts traditionnels — Guénon étend le principe des sciences sacrées aux arts traditionnels (architecture sacrée, iconographie, chant liturgique, calligraphie, etc.). Un art traditionnel n’est pas une expression subjective de l’artiste, mais l’application de règles symboliques dérivées des principes métaphysiques. Le plan d’une cathédrale gothique, par exemple, est une figure géométrique sacrée. Les arts traditionnels fournissent des « supports » (formes sensibles) pour la méditation et l’élévation spirituelle. Comme les sciences traditionnelles, ils sont inconnus des modernes, qui ne voient dans l’art qu’une expression individuelle ou une technique décorative. ↩︎
  3. domaine profane / point de vue profane — Distinction capitale : le « domaine profane » (une région de la réalité qui serait par essence étrangère au sacré) n’existe pas. Toute réalité, même la plus matérielle, peut être envisagée soit d’un point de vue sacré (en tant que symbole et reflet des principes), soit d’un point de vue profane (en tant qu’objet autonome, séparé de son Principe). Le profane n’est donc pas une région de l’être, mais un mode de regard, une ignorance de la dimension transcendante des choses. La modernité a érigé ce point de vue ignorant en norme universelle. ↩︎
  4. savoir ignorant — Guénon forge cette expression oxymorique pour qualifier la science moderne. C’est un « savoir » (au sens où elle accumule des connaissances factuelles et techniques) mais c’est un « ignorant » (au sens où elle ignore délibérément les principes métaphysiques et la fin suprême de l’homme). Ce savoir est « vain » (sans fruit spirituel) et « illusoire » (car il prend le relatif pour l’absolu). Il « ne vient de rien » (car il se coupe de ses propres principes) et « ne conduit à rien » (car il n’a pas de finalité transcendante). C’est la condamnation la plus sévère que Guénon porte contre la modernité. ↩︎

Notes de Guénon

  • qui ne sont pas moins inconnus des Occidentaux modernes que les « sciences traditionnelles » — L’art des constructeurs du moyen âge peut être mentionné comme un exemple particulièrement remarquable de ces « arts traditionnels », dont la pratique impliquait d’ailleurs la connaissance réelle des sciences correspondantes.
  • qui n’est proprement rien d’autre que le point de vue de l’ignorance — Pour s’en convaincre, il suffit d’observer des faits comme celui-ci : une des sciences les plus « sacrées », la cosmogonie, qui a sa place comme telle dans tous les Livres inspirés, y compris la Bible hébraïque, est devenue, pour les modernes, l’objet des hypothèses les plus purement « profanes » ; le domaine de la science est bien le même dans les deux cas, mais le point de vue est totalement différent.