¶13 La coexistence des deux rôles que nous venons d’indiquer n’implique d’ailleurs ni contradiction ni cercle vicieux, contrairement à ce que pourraient penser ceux qui n’envisagent les choses que superficiellement ; et c’est là encore un point sur lequel il nous faut insister quelque peu. On pourrait dire qu’il y a là deux points de vue, l’un descendant et l’autre ascendant, dont le premier correspond à un développement de la connaissance partant des principes pour aller à des applications de plus en plus éloignées de ceux-ci, et le second à une acquisition graduelle de cette même connaissance en procédant de l’inférieur au supérieur, ou encore, si l’on préfère, de l’extérieur à l’intérieur1. La question n’est donc pas de savoir si les sciences doivent être constituées de bas en haut ou de haut en bas, s’il faut, pour qu’elles soient possibles, prendre comme point de départ la connaissance des principes ou, au contraire, celle du monde sensible ; cette question, qui peut se poser au point de vue de la philosophie « profane », et qui semble avoir été posée en fait dans ce domaine, plus ou moins explicitement, par l’antiquité grecque, cette question, disons-nous, n’existe pas pour « la science sacrée », qui ne peut partir que des principes universels ; et ce qui lui enlève ici toute raison d’être, c’est le rôle premier de l’intuition intellectuelle, qui est la plus immédiate de toutes les connaissances, aussi bien que la plus élevée, et qui est absolument indépendante de l’exercice de toute faculté d’ordre sensible ou même rationnel2. Les sciences ne peuvent être constituées valablement, en tant que « sciences sacrées », que par ceux qui, avant tout, possèdent pleinement la connaissance principielle, et qui, par là, sont seuls qualifiés pour réaliser, conformément à l’orthodoxie traditionnelle la plus rigoureuse, toutes les adaptations requises par les circonstances de temps et de lieu3. Seulement, lorsque les sciences sont ainsi constituées, leur enseignement peut suivre un ordre inverse : elles sont en quelque sorte comme des « illustrations » de la doctrine pure, qui peuvent la rendre plus aisément accessible à certains esprits ; et, par là même qu’elles concernent le monde de la multiplicité, la diversité presque indéfinie de leurs points de vue peut convenir à la non moins grande diversité des aptitudes individuelles de ces esprits, dont l’horizon est encore borné à ce même monde de la multiplicité ; les voies possibles pour atteindre la connaissance peuvent être extrêmement différentes au plus bas degré, et elles vont ensuite en s’unifiant de plus en plus à mesure qu’on parvient à des stades plus élevés4. Ce n’est pas qu’aucun de ces degrés préparatoires soit d’une nécessité absolue, puisque ce ne sont là que des moyens contingents et sans commune mesure avec le but à atteindre ; il se peut même que certains, parmi ceux en qui domine la tendance contemplative, s’élèvent à la véritable intuition intellectuelle d’un seul coup et sans le secours de tels moyens, mais ce n’est là qu’un cas plutôt exceptionnel, et, le plus habituellement, il y a ce qu’on peut appeler une nécessité de convenance à procéder dans le sens ascendant5. On peut également, pour faire comprendre ceci, se servir de l’image traditionnelle de la « roue cosmique » : la circonférence n’existe en réalité que par le centre ; mais les êtres qui sont sur la circonférence doivent forcément partir de celle-ci, ou plus précisément du point de celle-ci où ils sont placés, et suivre le rayon pour aboutir au centre6. D’ailleurs, en vertu de la correspondance qui existe entre tous les ordres de réalité, les vérités d’un ordre inférieur peuvent être considérées comme un symbole de celles des ordres supérieurs, et, par suite, servir de « support » pour arriver analogiquement à la connaissance de ces dernières ; c’est là ce qui confère à toute science un sens supérieur ou « anagogique », plus profond que celui qu’elle possède par elle-même, et ce qui peut lui donner le caractère d’une véritable « science sacrée »7.

La coexistence des deux rôles que nous venons d’indiquer n’implique d’ailleurs ni contradiction ni cercle vicieux, contrairement à ce que pourraient penser ceux qui n’envisagent les choses que superficiellement ; et c’est là encore un point sur lequel il nous faut insister quelque peu.

  • La coexistence (f.) /la kɔ.ɛɡ.zis.tɑ̃s/ = « The coexistence »
  • des deux rôles (m. pl.) /de dø ʁol/ = « of the two roles »
  • que nous venons d’indiquer /kə nu və.nɔ̃ dɛ̃.di.ke/ = « that we have just indicated »
  • n’implique d’ailleurs /nɛ̃.plik da.jœʁ/ = « does not imply moreover »
  • ni contradiction /ni kɔ̃.tʁa.dik.sjɔ̃/ = « neither contradiction »
  • ni cercle vicieux /ni sɛʁkl vi.sjø/ = « nor vicious circle »
  • contrairement à ce que pourraient penser /kɔ̃.tʁɛʁ.mɑ̃ a sə kə pu.ʁɛ pɑ̃.se/ = « contrary to what might think »
  • ceux qui n’envisagent les choses que superficiellement /sø ki nɑ̃.vi.zaʒ le ʃoz kə sy.pɛʁ.fi.sjɛl.mɑ̃/ = « those who consider things only superficially »
  • et c’est là encore /e sɛ la ɑ̃.kɔʁ/ = « and this is again »
  • un point sur lequel /œ̃ pwɛ̃ syʁ lə.kɛl/ = « a point on which »
  • il nous faut insister quelque peu /il nu fo ɛ̃.sis.te kɛl.kə pø/ = « we must insist somewhat »

Grammaire :

venons d’indiquer : venir de + infinitive = « have just ».
n’implique ni… ni : « implies neither… nor ».
contrairement à ce que : « contrary to what » – ce que = « what » (object of penser).
pourraient penser : conditional of pouvoir (might) + infinitive.
ceux qui : « those who ».
ne… que : « only ».
il nous faut insister : il faut + infinitive – nous = indirect object « for us » – « we must ».

Sens général :

La coexistence des deux rôles que nous venons d’indiquer n’implique d’ailleurs ni contradiction ni cercle vicieux, contrairement à ce que pourraient penser ceux qui n’envisagent les choses que superficiellement. Et c’est là encore un point sur lequel il nous faut insister quelque peu.


On pourrait dire qu’il y a là deux points de vue, l’un descendant et l’autre ascendant, dont le premier correspond à un développement de la connaissance partant des principes pour aller à des applications de plus en plus éloignées de ceux-ci, et le second à une acquisition graduelle de cette même connaissance en procédant de l’inférieur au supérieur, ou encore, si l’on préfère, de l’extérieur à l’intérieur.

  • On pourrait dire /ɔ̃ pu.ʁɛ diʁ/ = « One could say »
  • qu’il y a là /k‿i.lja la/ = « that there are there »
  • deux points de vue (m. pl.) /dø pwɛ̃ də vy/ = « two points of view »
  • l’un descendant /lœ̃ de.sɑ̃.dɑ̃/ = « one descending »
  • et /e/ = « and »
  • l’autre ascendant /lotʁ a.sɑ̃.dɑ̃/ = « the other ascending »
  • dont le premier correspond à /dɔ̃ lə pʁə.mje kɔ.ʁɛs.pɔ̃ a/ = « of which the first corresponds to »
  • un développement de la connaissance (m.) /œ̃ de.və.lɔp.mɑ̃ də la kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « a development of knowledge »
  • partant des principes /paʁ.tɑ̃ de pʁɛ̃.sip/ = « starting from the principles »
  • pour aller à /pu.ʁ‿a.le a/ = « to go to »
  • des applications (f. pl.) /de.z‿a.pli.ka.sjɔ̃/ = « applications »
  • de plus en plus éloignées de ceux-ci /də ply.z‿ɑ̃ ply e.lwa.ɲe də sø.si/ = « more and more distant from the latter »
  • et le second à /e lə sə.ɡɔ̃ a/ = « and the second to »
  • une acquisition graduelle (f.) /y.n‿a.ki.zi.zjɔ̃ ɡʁa.dɥɛl/ = « a gradual acquisition »
  • de cette même connaissance (f.) /də sɛt mɛm kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « of this same knowledge »
  • en procédant de l’inférieur au supérieur /ɑ̃ pʁɔ.se.dɑ̃ də lɛ̃.fe.ʁjœʁ o sy.pe.ʁjœʁ/ = « by proceeding from the inferior to the superior »
  • ou encore /u ɑ̃.kɔʁ/ = « or else »
  • si l’on préfère /si lɔ̃ pʁe.fɛʁ/ = « if one prefers »
  • de l’extérieur à l’intérieur /də lɛk.ste.ʁjœʁ a lɛ̃.te.ʁjœʁ/ = « from the exterior to the interior »

Grammaire :

dont le premier correspond à : dont = « of which » – correspondre à = « to correspond to ».
partant : present participle of partir – « starting from ».
de plus en plus : fixed expression = « more and more ».
éloignées : past participle used as adjective – agrees with applications (feminine plural).
en procédant : gerund (en + present participle) – « by proceeding ».
si l’on préfère : parenthetical – « if one prefers ».

Sens général :

On pourrait dire qu’il y a là deux points de vue – l’un descendant et l’autre ascendant – dont le premier correspond à un développement de la connaissance partant des principes pour aller à des applications de plus en plus éloignées de ceux-ci, et le second à une acquisition graduelle de cette même connaissance en procédant de l’inférieur au supérieur, ou encore, si l’on préfère, de l’extérieur à l’intérieur.


La question n’est donc pas de savoir si les sciences doivent être constituées de bas en haut ou de haut en bas, s’il faut, pour qu’elles soient possibles, prendre comme point de départ la connaissance des principes ou, au contraire, celle du monde sensible ; cette question, qui peut se poser au point de vue de la philosophie « profane », et qui semble avoir été posée en fait dans ce domaine, plus ou moins explicitement, par l’antiquité grecque, cette question, disons-nous, n’existe pas pour « la science sacrée », qui ne peut partir que des principes universels ; et ce qui lui enlève ici toute raison d’être, c’est le rôle premier de l’intuition intellectuelle, qui est la plus immédiate de toutes les connaissances, aussi bien que la plus élevée, et qui est absolument indépendante de l’exercice de toute faculté d’ordre sensible ou même rationnel.

  • La question n’est donc pas de savoir /la kɛs.tjɔ̃ nɛ dɔ̃k pa də sa.vwaʁ/ = « The question is therefore not of knowing »
  • si les sciences doivent être constituées /si le sjɑ̃s dwav ɛtʁ kɔ̃.sti.tɥe/ = « whether sciences must be constituted »
  • de bas en haut /də ba.z‿ɑ̃ o/ = « from bottom to top »
  • ou /u/ = « or »
  • de haut en bas /də o.t‿ɑ̃ ba/ = « from top to bottom »
  • s’il faut /s‿il fo/ = « whether one must »
  • pour qu’elles soient possibles /puʁ k‿ɛl swa pɔ.sibl/ = « for them to be possible »
  • prendre comme point de départ /pʁɑ̃dʁ kɔm pwɛ̃ də de.paʁ/ = « to take as a starting point »
  • la connaissance des principes (f.) /la kɔ.nɛ.sɑ̃s de pʁɛ̃.sip/ = « knowledge of principles »
  • ou /u/ = « or »
  • au contraire /o kɔ̃.tʁɛʁ/ = « on the contrary »
  • celle du monde sensible (f.) /sɛl dy mɔ̃d sɑ̃.sibl/ = « that of the sensible world »
  • cette question (f.) /sɛt kɛs.tjɔ̃/ = « this question »
  • qui /ki/ = « which »
  • peut se poser /pø sə po.ze/ = « can arise »
  • au point de vue de la philosophie « profane » /o pwɛ̃ də vy də la fi.lɔ.zɔ.fi pʁɔ.fan/ = « from the point of view of ‘profane’ philosophy »
  • et /e/ = « and »
  • qui semble avoir été posée en fait /ki sɑ̃.bl‿a.vwaʁ e.te po.ze ɑ̃ fɛ/ = « and which seems to have been raised in fact »
  • dans ce domaine /dɑ̃ sə dɔ.mɛn/ = « in this domain »
  • plus ou moins explicitement /ply u mwɛ̃.z‿ɛk.spli.sit.mɑ̃/ = « more or less explicitly »
  • par l’antiquité grecque (f.) /paʁ lɑ̃.ti.ki.te ɡʁɛk/ = « by Greek antiquity »
  • cette question, disons-nous /sɛt kɛs.tjɔ̃ di.zɔ̃ nu/ = « this question, let us say »
  • n’existe pas pour « la science sacrée » /nɛɡ.zist pa puʁ la sjɑ̃s sa.kʁe/ = « does not exist for ‘sacred science' »
  • qui ne peut partir que des principes universels /ki nə pø paʁ.tiʁ kə de pʁɛ̃.sip y.ni.vɛʁ.sɛl/ = « which can only start from universal principles »
  • et /e/ = « and »
  • ce qui lui enlève ici toute raison d’être /sə ki lɥi ɑ̃.lɛv i.si tut ʁɛ.zɔ̃ dɛtʁ/ = « what takes away from it here all reason for being »
  • c’est /sɛ/ = « it is »
  • le rôle premier de l’intuition intellectuelle (m.) /lə ʁol pʁə.mje də lɛ̃.ty.i.sjɔ̃ ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl/ = « the primary role of intellectual intuition »
  • qui /ki/ = « which »
  • est la plus immédiate de toutes les connaissances /ɛ la ply.z‿i.me.djat də tut le kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « is the most immediate of all knowledges »
  • aussi bien que /o.si bjɛ̃ kə/ = « as well as »
  • la plus élevée /la ply.z‿e.le.ve/ = « the highest »
  • et /e/ = « and »
  • qui est absolument indépendante /ki ɛ.t‿ap.sɔ.ly.mɑ̃ ɛ̃.de.pɑ̃.dɑ̃t/ = « and which is absolutely independent »
  • de l’exercice de toute faculté d’ordre sensible /də lɛɡ.zɛʁ.sis də tut fa.kyl.te dɔʁdʁ sɑ̃.sibl/ = « from the exercise of any faculty of the sensible order »
  • ou même rationnel /u mɛm ʁa.sjɔ.nɛl/ = « or even rational »

Grammaire :

de savoir si : « of knowing whether » – si introduces indirect question.
doivent être constituées : passive – constituées agrees with sciences (feminine plural).
pour qu’elles soient possibles : pour que + subjunctive – soient = subjunctive of être.
celle du monde sensible : celle = feminine singular pronoun « that one » – refers to la connaissance.
peut se poser : reflexive se poser = « to arise ».
semble avoir été posée : infinitive past passive of poserposée agrees with question (feminine singular).
disons-nous : parenthetical – « let us say » – imperative of dire.
ne peut partir que : ne…que = « only » – partir de = « to start from ».
ce qui lui enlève : ce qui = « what » – lui = indirect object « to it » (to the question) – enlever = « to take away ».
c’est : cleft structure – « it is ».
indépendante de : « independent of » – agrees with intuition (feminine singular).

Sens général :

La question n’est donc pas de savoir si les sciences doivent être constituées de bas en haut ou de haut en bas – s’il faut, pour qu’elles soient possibles, prendre comme point de départ la connaissance des principes ou, au contraire, celle du monde sensible. Cette question – qui peut se poser du point de vue de la philosophie « profane », et qui semble avoir été posée en fait dans ce domaine, plus ou moins explicitement, par l’antiquité grecque – cette question, disons-nous, n’existe pas pour « la science sacrée », qui ne peut partir que des principes universels. Et ce qui lui enlève ici toute raison d’être, c’est le rôle premier de l’intuition intellectuelle – qui est la plus immédiate de toutes les connaissances, aussi bien que la plus élevée – et qui est absolument indépendante de l’exercice de toute faculté d’ordre sensible ou même rationnel.


Les sciences ne peuvent être constituées valablement, en tant que « sciences sacrées », que par ceux qui, avant tout, possèdent pleinement la connaissance principielle, et qui, par là, sont seuls qualifiés pour réaliser, conformément à l’orthodoxie traditionnelle la plus rigoureuse, toutes les adaptations requises par les circonstances de temps et de lieu.

  • Les sciences (f. pl.) /le sjɑ̃s/ = « Sciences »
  • ne peuvent être constituées valablement /nə pœv ɛtʁ kɔ̃.sti.tɥe va.la.blə.mɑ̃/ = « cannot be validly constituted »
  • en tant que « sciences sacrées » /ɑ̃ tɑ̃ kə sjɑ̃s sa.kʁe/ = « as ‘sacred sciences' »
  • que /kə/ = « except by »
  • par ceux qui /paʁ sø ki/ = « by those who »
  • avant tout /a.vɑ̃ tu/ = « above all »
  • possèdent pleinement /pɔ.sɛd plɛ.nə.mɑ̃/ = « fully possess »
  • la connaissance principielle (f.) /la kɔ.nɛ.sɑ̃s pʁɛ̃.si.pjɛl/ = « principial knowledge »
  • et /e/ = « and »
  • qui /ki/ = « who »
  • par là /paʁ la/ = « by that fact »
  • sont seuls qualifiés pour réaliser /sɔ̃ sœl ka.li.fje puʁ ʁe.a.li.ze/ = « are alone qualified to realize »
  • conformément à /kɔ̃.fɔʁ.me.mɑ̃ a/ = « in conformity with »
  • l’orthodoxie traditionnelle la plus rigoureuse (f.) /lɔʁ.tɔ.dɔk.si tʁa.di.sjɔ.nɛl la ply ʁi.ɡu.ʁøz/ = « the most rigorous traditional orthodoxy »
  • toutes les adaptations (f. pl.) /tut le.z‿a.dap.ta.sjɔ̃/ = « all the adaptations »
  • requises par les circonstances de temps et de lieu /ʁə.kiz paʁ le siʁ.kɔ̃s.tɑ̃s də tɑ̃ e də ljø/ = « required by circumstances of time and place »

Grammaire :

ne peuvent être constituées… que par : ne…que = « only » – constituées agrees with sciences (feminine plural).
en tant que : fixed expression = « as » / « in the capacity of ».
avant tout : « above all » / « first of all ».
par là : « by that » / « thereby ».
sont seuls qualifiés : seuls = « alone » – qualifiés = past participle used as adjective – both agree with ceux (masculine plural).
conformément à : fixed preposition = « in conformity with ».
requises : past participle used as adjective – agrees with adaptations (feminine plural).

Sens général :

Les sciences ne peuvent être constituées valablement, en tant que « sciences sacrées », que par ceux qui, avant tout, possèdent pleinement la connaissance principielle – et qui, par là, sont seuls qualifiés pour réaliser, conformément à l’orthodoxie traditionnelle la plus rigoureuse, toutes les adaptations requises par les circonstances de temps et de lieu.


Seulement, lorsque les sciences sont ainsi constituées, leur enseignement peut suivre un ordre inverse : elles sont en quelque sorte comme des « illustrations » de la doctrine pure, qui peuvent la rendre plus aisément accessible à certains esprits ; et, par là même qu’elles concernent le monde de la multiplicité, la diversité presque indéfinie de leurs points de vue peut convenir à la non moins grande diversité des aptitudes individuelles de ces esprits, dont l’horizon est encore borné à ce même monde de la multiplicité ; les voies possibles pour atteindre la connaissance peuvent être extrêmement différentes au plus bas degré, et elles vont ensuite en s’unifiant de plus en plus à mesure qu’on parvient à des stades plus élevés.

  • Seulement /sœl.mɑ̃/ = « However »
  • lorsque les sciences sont ainsi constituées /lɔʁsk le sjɑ̃s sɔ̃.t‿ɛ̃.si kɔ̃.sti.tɥe/ = « when sciences are thus constituted »
  • leur enseignement (m.) /lœ.ʁ‿ɑ̃.sɛ.ɲə.mɑ̃/ = « their teaching »
  • peut suivre un ordre inverse /pø sɥivʁ œ̃.n‿ɔʁdʁ ɛ̃.vɛʁs/ = « can follow a reverse order »
  • elles sont en quelque sorte /ɛl sɔ̃.t‿ɑ̃ kɛl.kə sɔʁt/ = « they are in a way »
  • comme des « illustrations » de la doctrine pure /kɔm de.z‿i.ly.stʁa.sjɔ̃ də la dɔk.tʁin pyʁ/ = « like ‘illustrations’ of pure doctrine »
  • qui /ki/ = « which »
  • peuvent la rendre plus aisément accessible /pœv la ʁɑ̃dʁ ply.z‿e.ze.mɑ̃ ak.sɛ.sibl/ = « can make it more easily accessible »
  • à certains esprits (m. pl.) /a sɛʁ.tɛ̃.z‿ɛs.pʁi/ = « to certain minds »
  • et /e/ = « and »
  • par là même qu’elles concernent /paʁ la mɛm k‿ɛl kɔ̃.sɛʁn/ = « by the very fact that they concern »
  • le monde de la multiplicité (m.) /lə mɔ̃d də la myl.ti.pli.si.te/ = « the world of multiplicity »
  • la diversité presque indéfinie (f.) /la di.vɛʁ.si.te pʁɛsk ɛ̃.de.fi.ni/ = « the almost indefinite diversity »
  • de leurs points de vue (m. pl.) /də lœʁ pwɛ̃ də vy/ = « of their points of view »
  • peut convenir à /pø kɔ̃v.niʁ a/ = « can suit »
  • la non moins grande diversité (f.) /la nɔ̃ mwɛ̃ ɡʁɑ̃d di.vɛʁ.si.te/ = « the no less great diversity »
  • des aptitudes individuelles de ces esprits /de.z‿ap.ti.tyd ɛ̃.di.vi.dɥɛl də se.z‿ɛs.pʁi/ = « of the individual aptitudes of these minds »
  • dont l’horizon (m.) /dɔ̃ l‿ɔ.ʁi.zɔ̃/ = « whose horizon »
  • est encore borné à /ɛ.t‿ɑ̃.kɔʁ bɔʁ.ne a/ = « is still limited to »
  • ce même monde de la multiplicité (m.) /sə mɛm mɔ̃d də la myl.ti.pli.si.te/ = « this same world of multiplicity »
  • les voies possibles (f. pl.) /le vwa pɔ.sibl/ = « the possible ways »
  • pour atteindre la connaissance /pu.ʁ‿a.tɛ̃dʁ la kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « to attain knowledge »
  • peuvent être extrêmement différentes /pœv ɛtʁ ɛk.stʁe.mɑ̃ di.fe.ʁɑ̃t/ = « can be extremely different »
  • au plus bas degré /o ply ba də.ɡʁe/ = « at the lowest degree »
  • et /e/ = « and »
  • elles vont ensuite en s’unifiant de plus en plus /ɛl vɔ̃.t‿ɑ̃.sɥit ɑ̃ sy.ni.fjɑ̃ də ply.z‿ɑ̃ ply/ = « they then go by unifying themselves more and more »
  • à mesure qu’on parvient /a mə.zyʁ k‿ɔ̃ paʁ.vjɛ̃/ = « as one reaches »
  • à des stades plus élevés (m. pl.) /a de stad ply.z‿e.le.ve/ = « to higher stages »

Grammaire :

Seulement : adverb meaning « however » (not « only » here).
en quelque sorte : fixed expression = « in a way » / « so to speak ».
qui peuvent la rendre : la = direct object pronoun « it » (doctrine pure) – rendre + adjective = « to make ».
par là même que : fixed expression = « by the very fact that ».
convenir à : « to suit » – 3rd person singular, subject diversité.
non moins grande : « no less great » – comparative.
dont l’horizon est borné à : dont = « whose » – borné à = « limited to ».
en s’unifiant : gerund of reflexive s’unifier = « by unifying themselves ».
à mesure que : conjunction = « as » / « in proportion as » – followed by indicative.

Sens général :

Cependant, lorsque les sciences sont ainsi constituées, leur enseignement peut suivre un ordre inverse. Elles sont en quelque sorte comme des « illustrations » de la doctrine pure, qui peuvent la rendre plus aisément accessible à certains esprits. Et, par le fait même qu’elles concernent le monde de la multiplicité, la diversité presque indéfinie de leurs points de vue peut convenir à la non moins grande diversité des aptitudes individuelles de ces esprits – dont l’horizon est encore borné à ce même monde de la multiplicité. Les voies possibles pour atteindre la connaissance peuvent être extrêmement différentes au plus bas degré, et elles vont ensuite en s’unifiant de plus en plus à mesure qu’on parvient à des stades plus élevés.


Ce n’est pas qu’aucun de ces degrés préparatoires soit d’une nécessité absolue, puisque ce ne sont là que des moyens contingents et sans commune mesure avec le but à atteindre ; il se peut même que certains, parmi ceux en qui domine la tendance contemplative, s’élèvent à la véritable intuition intellectuelle d’un seul coup et sans le secours de tels moyens, mais ce n’est là qu’un cas plutôt exceptionnel, et, le plus habituellement, il y a ce qu’on peut appeler une nécessité de convenance à procéder dans le sens ascendant.

  • Ce n’est pas qu’aucun de ces degrés préparatoires soit d’une nécessité absolue /sə nɛ pa k‿o.kœ̃ də se də.ɡʁe pʁe.pa.ʁa.twaʁ swa dyn ne.se.si.te ap.sɔ.ly/ = « It is not that any of these preparatory degrees is of absolute necessity »
  • puisque /pɥisk/ = « since »
  • ce ne sont là que des moyens contingents /sə nə sɔ̃ la kə de mwa.jɛ̃ kɔ̃.tɛ̃.ʒɑ̃/ = « these are only contingent means »
  • et /e/ = « and »
  • sans commune mesure avec /sɑ̃ kɔ.myn mə.zyʁ a.vɛk/ = « incommensurate with »
  • le but à atteindre (m.) /lə by.t‿a a.tɛ̃dʁ/ = « the goal to be attained »
  • il se peut même que /il sə pø mɛm kə/ = « it may even be that »
  • certains (m. pl.) /sɛʁ.tɛ̃/ = « some »
  • parmi ceux en qui domine la tendance contemplative /paʁ.mi sø ɑ̃ ki dɔ.min la tɑ̃.dɑ̃s kɔ̃.tɑ̃.pla.tiv/ = « among those in whom the contemplative tendency dominates »
  • s’élèvent à la véritable intuition intellectuelle /se.lɛv a la ve.ʁi.tabl ɛ̃.ty.i.sjɔ̃ ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl/ = « rise to true intellectual intuition »
  • d’un seul coup /dœ̃ sœl ku/ = « in one go » / « suddenly »
  • et /e/ = « and »
  • sans le secours de tels moyens /sɑ̃ lə sə.kuʁ də tɛl mwa.jɛ̃/ = « without the help of such means »
  • mais ce n’est là qu’un cas plutôt exceptionnel /mɛ sə nɛ la kœ̃ ka ply.to ɛk.sɛp.sjɔ.nɛl/ = « but this is only a rather exceptional case »
  • et /e/ = « and »
  • le plus habituellement /lə ply.z‿a.bi.tɥɛl.mɑ̃/ = « most habitually »
  • il y a ce qu’on peut appeler /i.lja sə kɔ̃ pø a.ple/ = « there is what one can call »
  • une nécessité de convenance (f.) /yn ne.se.si.te də kɔ̃v.nɑ̃s/ = « a necessity of appropriateness »
  • à procéder dans le sens ascendant /a pʁɔ.se.de dɑ̃ lə sɑ̃.s‿a.sɑ̃.dɑ̃/ = « to proceed in the ascending direction »

Grammaire :

Ce n’est pas qu’aucun… soit : ne… pas que + subjunctive = « it is not that » – aucun = « any » – soit = subjunctive of être.
ce ne sont là que : ne…que = « only » – = « there ».
sans commune mesure avec : fixed expression = « incommensurate with » / « having no common measure with ».
il se peut que : impersonal + subjunctive – « it may be that » – followed by subjunctive s’élèvent.
en qui domine : inverted order – domine verb then subject la tendance – « in whom the contemplative tendency dominates ».
ce n’est là qu’un cas : ne…que = « only ».
le plus habituellement : superlative adverb – « most often » / « most habitually ».

Sens général :

Ce n’est pas qu’aucun de ces degrés préparatoires soit d’une nécessité absolue – puisque ce ne sont là que des moyens contingents et sans commune mesure avec le but à atteindre. Il se peut même que certains, parmi ceux en qui domine la tendance contemplative, s’élèvent à la véritable intuition intellectuelle d’un seul coup et sans le secours de tels moyens. Mais ce n’est là qu’un cas plutôt exceptionnel. Et, le plus habituellement, il y a ce qu’on peut appeler une nécessité de convenance à procéder dans le sens ascendant.


On peut également, pour faire comprendre ceci, se servir de l’image traditionnelle de la « roue cosmique » : la circonférence n’existe en réalité que par le centre ; mais les êtres qui sont sur la circonférence doivent forcément partir de celle-ci, ou plus précisément du point de celle-ci où ils sont placés, et suivre le rayon pour aboutir au centre.

  • On peut également /ɔ̃ pɛ.t‿e.ɡa.le.mɑ̃/ = « One can also »
  • pour faire comprendre ceci /puʁ fɛʁ kɔ̃.pʁɑ̃dʁ sə.si/ = « to make this understood »
  • se servir de l’image traditionnelle /sə sɛʁ.viʁ də li.maʒ tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « to use the traditional image »
  • de la « roue cosmique » (f.) /də la ʁu kɔs.mik/ = « of the ‘cosmic wheel' »
  • la circonférence (f.) /la siʁ.kɔ̃.fe.ʁɑ̃s/ = « the circumference »
  • n’existe en réalité que par le centre /nɛɡ.zist ɑ̃ ʁe.a.li.te kə paʁ lə sɑ̃tʁ/ = « exists in reality only through the center »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • les êtres (m. pl.) /le.z‿ɛtʁ/ = « beings »
  • qui /ki/ = « who »
  • sont sur la circonférence /sɔ̃ syʁ la siʁ.kɔ̃.fe.ʁɑ̃s/ = « are on the circumference »
  • doivent forcément partir de celle-ci /dwav fɔʁ.se.mɑ̃ paʁ.tiʁ də sɛl.si/ = « must necessarily start from the latter »
  • ou plus précisément /u ply pʁe.si.ze.mɑ̃/ = « or more precisely »
  • du point de celle-ci (m.) /dy pwɛ̃ də sɛl.si/ = « from the point of the latter »
  • où ils sont placés /u i.l‿sɔ̃ pla.se/ = « where they are placed »
  • et /e/ = « and »
  • suivre le rayon /sɥivʁ lə ʁɛ.jɔ̃/ = « follow the radius »
  • pour aboutir au centre /pu.ʁ‿a.bu.tiʁ o sɑ̃tʁ/ = « to reach the center »

Grammaire :

se servir de : reflexive verb – « to use ».
en réalité : « in reality ».
n’existe… que par : ne…que = « only » – exister par = « to exist through ».
doivent partir de : devoir + infinitive – partir de = « to start from ».
celle-ci : feminine singular demonstrative pronoun « the latter » – refers to circonférence.
où ils sont placés : = « where » – placés = past participle agreeing with ils (masculine plural).
aboutir au centre : aboutir à = « to reach » – au = à le.

Sens général :

On peut également, pour faire comprendre ceci, se servir de l’image traditionnelle de la « roue cosmique » : la circonférence n’existe en réalité que par le centre. Mais les êtres qui sont sur la circonférence doivent forcément partir de celle-ci – ou plus précisément du point de celle-ci où ils sont placés – et suivre le rayon pour aboutir au centre.


D’ailleurs, en vertu de la correspondance qui existe entre tous les ordres de réalité, les vérités d’un ordre inférieur peuvent être considérées comme un symbole de celles des ordres supérieurs, et, par suite, servir de « support » pour arriver analogiquement à la connaissance de ces dernières ; c’est là ce qui confère à toute science un sens supérieur ou « anagogique », plus profond que celui qu’elle possède par elle-même, et ce qui peut lui donner le caractère d’une véritable « science sacrée ».

  • D’ailleurs /da.jœʁ/ = « Moreover »
  • en vertu de /ɑ̃ vɛʁ.ty də/ = « by virtue of »
  • la correspondance (f.) /la kɔ.ʁɛs.pɔ̃.dɑ̃s/ = « the correspondence »
  • qui existe /ki ɛɡ.zist/ = « that exists »
  • entre tous les ordres de réalité /ɑ̃.tʁə tu le.z‿ɔʁdʁ də ʁe.a.li.te/ = « between all orders of reality »
  • les vérités d’un ordre inférieur (f. pl.) /le ve.ʁi.te dœ̃.n‿ɔʁdʁ ɛ̃.fe.ʁjœʁ/ = « truths of an inferior order »
  • peuvent être considérées comme /pœv ɛtʁ kɔ̃.si.de.ʁe kɔm/ = « can be considered as »
  • un symbole de celles des ordres supérieurs /œ̃ sɛ̃.bɔl də sɛl de.z‿ɔʁdʁ sy.pe.ʁjœʁ/ = « a symbol of those of superior orders »
  • et /e/ = « and »
  • par suite /paʁ sɥit/ = « consequently »
  • servir de « support » /sɛʁ.viʁ də sy.pɔʁ/ = « serve as a ‘support' »
  • pour arriver analogiquement /pu.ʁ‿a.ʁi.ve a.na.lɔ.ʒik.mɑ̃/ = « to arrive analogically »
  • à la connaissance de ces dernières (f.) /a la kɔ.nɛ.sɑ̃s də se dɛʁ.njɛʁ/ = « at the knowledge of the latter »
  • c’est là ce qui confère à toute science /sɛ la sə ki kɔ̃.fɛʁ a tut sjɑ̃s/ = « this is what confers on any science »
  • un sens supérieur (m.) /œ̃ sɑ̃ sy.pe.ʁjœʁ/ = « a superior meaning »
  • ou /u/ = « or »
  • « anagogique » /a.na.ɡɔ.ʒik/ = « ‘anagogical' »
  • plus profond que celui qu’elle possède par elle-même /ply pʁɔ.fɔ̃ kə sə.lɥi k‿ɛl pɔ.sɛd pa.ʁ‿ɛl mɛm/ = « deeper than that which it possesses by itself »
  • et ce qui peut lui donner /e sə ki pø lɥi dɔ.ne/ = « and what can give to it »
  • le caractère d’une véritable « science sacrée » (m.) /lə ka.ʁak.tɛʁ dyn ve.ʁi.tabl sjɑ̃s sa.kʁe/ = « the character of a true ‘sacred science' »

Grammaire :

en vertu de : fixed preposition = « by virtue of ».
être considérées comme : passive – considérées agrees with vérités (feminine plural).
celles des ordres supérieurs : celles = feminine plural pronoun « those » – refers to vérités.
par suite : adverbial expression = « consequently » / « as a result ».
servir de : « to serve as ».
ces dernières : feminine plural pronoun « the latter » – refers to vérités des ordres supérieurs.
ce qui confère : ce qui = « what » (subject of confère).
lui donner : lui = indirect object « to it » (to any science).

Sens général :

D’ailleurs, en vertu de la correspondance qui existe entre tous les ordres de réalité, les vérités d’un ordre inférieur peuvent être considérées comme un symbole de celles des ordres supérieurs – et, par suite, servir de « support » pour arriver analogiquement à la connaissance de ces dernières. C’est là ce qui confère à toute science un sens supérieur ou « anagogique », plus profond que celui qu’elle possède par elle-même – et ce qui peut lui donner le caractère d’une véritable « science sacrée ».

Résumé

Guénon explique que les deux rôles des sciences traditionnelles – descendant (des principes aux applications) et ascendant (de l’inférieur au supérieur) – ne sont ni contradictoires ni circulaires, contrairement aux apparences superficielles. Il précise que pour la « science sacrée », la question de savoir s’il faut partir des principes ou du monde sensible ne se pose pas, car l’intuition intellectuelle, la plus immédiate et la plus élevée des connaissances, est première et indépendante des facultés sensibles ou rationnelles. Les sciences ne peuvent être valablement constituées comme « sciences sacrées » que par ceux qui possèdent pleinement la connaissance principielle. Leur enseignement peut cependant suivre un ordre inverse, servant d’« illustrations » de la doctrine pure pour différents esprits selon la diversité de leurs aptitudes, les voies ascendantes s’unifiant à mesure que l’on s’élève. Guénon note que les degrés préparatoires ne sont pas d’une nécessité absolue, et que certains à tendance contemplative peuvent atteindre l’intuition intellectuelle directement, bien que ce soit exceptionnel. Il utilise l’image de la « roue cosmique » : la circonférence n’existe que par le centre, mais les êtres qui s’y trouvent doivent suivre le rayon pour aboutir au centre. Enfin, il ajoute que les vérités d’un ordre inférieur peuvent servir de symbole et de « support » analogique pour accéder aux ordres supérieurs, ce qui confère à toute science un sens « anagogique » et le caractère d’une véritable « science sacrée ».

Remarques générales

  1. deux points de vue, descendant et ascendant — Guénon distingue l’ordre ontologique (descendant) de l’ordre gnoséologique (ascendant). L’ordre ontologique est celui de la réalité elle-même : les principes sont supérieurs et antérieurs aux phénomènes ; la connaissance parfaite (celle du sage) suit cet ordre en partant des principes. L’ordre gnoséologique est celui de l’acquisition de la connaissance pour un esprit encore non éclairé : il part des phénomènes (plus accessibles) et remonte vers les principes. Ces deux ordres ne sont pas contradictoires mais complémentaires : l’un est l’ordre de l’être, l’autre l’ordre de l’apprentissage. La « contradiction apparente » naît de la confusion entre ces deux ordres. ↩︎
  2. intuition intellectuelle première — Guénon réaffirme le caractère fondamental de l’intuition intellectuelle. Elle est à la fois la plus haute (son objet est le plus transcendant) et la plus immédiate (elle ne nécessite aucun raisonnement préparatoire). Pour celui qui la possède, la question « faut-il partir des sens ou des principes ? » ne se pose pas, car les principes sont donnés directement. C’est la position de la sophia perennis : la connaissance métaphysique n’est pas le terme d’une enquête, mais le point de départ de toute véritable sagesse. Les Grecs (surtout les post‑aristotéliciens) ont posé cette question parce qu’ils avaient déjà perdu l’immédiateté de l’intuition intellectuelle. ↩︎
  3. adaptations requises — La science sacrée, bien que fondée sur des principes immuables, doit s’adapter aux conditions contingentes (temporelles, géographiques, mentales) de ceux à qui elle est enseignée. Seul celui qui possède la connaissance principielle peut opérer ces adaptations sans trahir la doctrine. C’est le rôle du maître spirituel (guru, cheikh, saint) dans les traditions initiatiques. Une adaptation mal faite dégénère en hérésie ou en superstition. Guénon pense ici à la nécessité de « réadaptations » cycliques dont il a parlé plus haut. ↩︎
  4. diversité des aptitudes — Guénon reconnaît la légitimité de multiples voies (méthodes, disciplines, symboles) pour ceux qui sont encore au niveau de la multiplicité. Ce qui compte, ce n’est pas l’uniformité des méthodes, mais l’unité du but. Au plus bas degré (celui du sensible), les chemins sont très différents (astrologie, alchimie, mathématique, rites, etc.). À mesure que l’on s’élève, ils convergent ; au sommet (l’intuition intellectuelle), il n’y a plus qu’une seule voie, celle de la connaissance directe. Cette conception s’oppose à la fois au dogmatisme exclusif (une seule méthode pour tous) et au relativisme (toutes les méthodes se valent). ↩︎
  5. cas exceptionnel / nécessité de convenance — Guénon distingue entre nécessité absolue et nécessité de convenance. Il n’est pas absolument nécessaire de passer par les sciences inférieures pour atteindre l’intuition intellectuelle ; certains (les contemplatifs nés, les « athlètes spirituels ») peuvent y parvenir directement, par la pure grâce ou par un effort intérieur immédiat. Mais pour la plupart des hommes, la voie ascendante (propédeutique) est une « nécessité de convenance », c’est-à-dire une nécessité relative, adaptée à leur condition. La tradition ne l’impose pas à tous, mais la recommande pour ceux qui en ont besoin. ↩︎
  6. roue cosmique (suite) — L’image est reprise et précisée. La circonférence représente la multiplicité des êtres, chacun à une place déterminée (son point sur le cercle). Le rayon est le chemin qui mène de ce point particulier au centre. Il n’y a pas un seul rayon, mais une infinité de rayons, selon la position de départ. De même, les « sciences sacrées » sont les rayons adaptés à chaque type d’esprit. Le centre est unique et identique pour tous, mais les voies pour y parvenir diffèrent selon le point de départ. C’est pourquoi Guénon insiste sur la diversité des traditions et des méthodes, tout en maintenant l’unicité de la Vérité. ↩︎
  7. sens anagogique / support — Guénon développe ici la doctrine de l’analogie universelle. Chaque vérité inférieure (par exemple la loi de la gravité, la composition chimique, un mythe) est le « support » (symbole matériel) d’une vérité supérieure. La connaissance anagogique consiste à passer du support à la réalité signifiée. C’est le contraire de la réduction moderniste (qui réduit le supérieur à l’inférieur : la psychanalyse réduit les mythes à des pulsions, l’astronomie réduit les planètes à des masses). La science sacrée conserve la lettre (l’observation concrète) mais lui ajoute un sens spirituel, sans la supprimer. Ainsi l’astrologie ne nie pas les positions des planètes, mais elle leur donne une signification symbolique. ↩︎

Notes de Guénon

  • s’élèvent à la véritable intuition intellectuelle d’un seul coup et sans le secours de tels moyens — C’est pourquoi, suivant la doctrine hindoue, les Brāhmaṇes doivent tenir leur esprit constamment dirigé vers la connaissance suprême, tandis que les Kṣatriyas doivent plutôt s’appliquer à l’étude successive des diverses étapes par lesquelles on y parvient graduellement.
  • et ce qui peut lui donner le caractère d’une véritable « science sacrée » — C’est le rôle que joue, par exemple, le symbolisme astronomique si fréquemment employé dans les différentes doctrines traditionnelles ; et ce que nous disons ici peut faire entrevoir la véritable nature d’une science telle que l’astrologie ancienne.