¶1 Nous venons de dire que, dans les civilisations qui possèdent le caractère traditionnel, l’intuition intellectuelle est au principe de tout ; en d’autres termes, c’est la pure doctrine métaphysique qui constitue l’essentiel, et tout le reste s’y rattache à titre de conséquences ou d’applications aux divers ordres de réalités contingentes1. Il en est ainsi notamment pour les institutions sociales ; et, d’autre part, la même chose est vraie aussi en ce qui concerne les sciences, c’est-à-dire les connaissances se rapportant au domaine du relatif, et qui, dans de telles civilisations, ne peuvent être envisagées que comme de simples dépendances et en quelque sorte comme des prolongements ou des reflets de la connaissance absolue et principielle2. Ainsi, la véritable hiérarchie est partout et toujours observée : le relatif n’est point tenu pour inexistant, ce qui serait absurde ; il est pris en considération dans la mesure où il mérite de l’être, mais il est mis à sa juste place, qui ne peut être qu’une place secondaire et subordonnée ; et, dans ce relatif même, il y a des degrés fort divers, selon qu’il s’agit de choses plus ou moins éloignées du domaine des principes3.

Nous venons de dire que, dans les civilisations qui possèdent le caractère traditionnel, l’intuition intellectuelle est au principe de tout ; en d’autres termes, c’est la pure doctrine métaphysique qui constitue l’essentiel, et tout le reste s’y rattache à titre de conséquences ou d’applications aux divers ordres de réalités contingentes.

  • Nous venons de dire /nu və.nɔ̃ də diʁ/ = « We have just said »
  • que /kə/ = « that »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • les civilisations (f. pl.) /le si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « civilizations »
  • qui /ki/ = « which »
  • possèdent /pɔ.sɛd/ = « possess »
  • le caractère traditionnel (m.) /lə ka.ʁak.tɛʁ tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « the traditional character »
  • l’intuition intellectuelle (f.) /lɛ̃.ty.i.sjɔ̃ ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl/ = « intellectual intuition »
  • est au principe de tout /ɛ.t‿o pʁɛ̃.sip də tu/ = « is at the principle of everything »
  • en d’autres termes /ɑ̃ dotʁ tɛʁm/ = « in other words »
  • c’est /sɛ/ = « it is »
  • la pure doctrine métaphysique (f.) /la pyʁ dɔk.tʁin me.ta.fi.zik/ = « the pure metaphysical doctrine »
  • qui /ki/ = « that »
  • constitue l’essentiel /kɔ̃.sti.ty lɛ.sɑ̃.sjɛl/ = « constitutes the essential »
  • et /e/ = « and »
  • tout le reste (m.) /tu lə ʁɛst/ = « all the rest »
  • s’y rattache /si ʁa.taʃ/ = « is attached to it »
  • à titre de /a titʁ də/ = « as »
  • conséquences (f. pl.) /kɔ̃.se.kɑ̃s/ = « consequences »
  • ou /u/ = « or »
  • d’applications (f. pl.) /da.pli.ka.sjɔ̃/ = « applications »
  • aux divers ordres (m. pl.) /o di.vɛʁ.z‿ɔʁdʁ/ = « to the various orders »
  • de réalités contingentes (f. pl.) /də ʁe.a.li.te kɔ̃.tɛ̃.ʒɑ̃t/ = « of contingent realities »

Grammaire :

venons de dire : venir de + infinitive = « to have just done » – venons = 1st person plural present.
au principe de tout : contraction au = à leprincipe = « principle » – de tout = « of everything ».
s’y rattache : s’ = reflexive pronoun (itself), y = « to it » (to the pure doctrine) – se rattacher à = « to be attached to » – 3rd person singular.
à titre de : fixed expression = « as » / « in the capacity of ».
aux divers ordres : contraction aux = à lesordres = « orders » / « domains ».

Sens général :

Nous venons de dire que, dans les civilisations qui ont le caractère traditionnel, l’intuition intellectuelle est au principe de tout. Autrement dit, c’est la pure doctrine métaphysique qui constitue l’essentiel, et tout le reste s’y rattache comme conséquences ou applications aux divers ordres de réalités contingentes (incertaines, dépendantes).


Il en est ainsi notamment pour les institutions sociales ; et, d’autre part, la même chose est vraie aussi en ce qui concerne les sciences, c’est-à-dire les connaissances se rapportant au domaine du relatif, et qui, dans de telles civilisations, ne peuvent être envisagées que comme de simples dépendances et en quelque sorte comme des prolongements ou des reflets de la connaissance absolue et principielle.

  • Il en est ainsi /i.l‿ɑ̃.n‿ɛ.t‿ɛ̃.si/ = « It is thus »
  • notamment /nɔ.ta.mɑ̃/ = « notably »
  • pour /puʁ/ = « for »
  • les institutions sociales (f. pl.) /le.z‿ɛ̃.sti.ty.sjɔ̃ sɔ.sjal/ = « social institutions »
  • et /e/ = « and »
  • d’autre part /dotʁ paʁ/ = « on the other hand »
  • la même chose (f.) /la mɛm ʃoz/ = « the same thing »
  • est vraie /ɛ vʁɛ/ = « is true »
  • aussi /o.si/ = « also »
  • en ce qui concerne /ɑ̃ sə ki kɔ̃.sɛʁn/ = « as regards »
  • les sciences (f. pl.) /le sjɑ̃s/ = « the sciences »
  • c’est-à-dire /sɛ.ta.diʁ/ = « that is to say »
  • les connaissances (f. pl.) /le kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « the knowledges »
  • se rapportant au domaine du relatif /sə ʁa.pɔʁ.tɑ̃ o dɔ.mɛn dy ʁə.la.tif/ = « relating to the domain of the relative »
  • et /e/ = « and »
  • qui /ki/ = « which »
  • dans de telles civilisations /dɑ̃ də tɛl si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « in such civilizations »
  • ne peuvent être envisagées que /nə pœv ɛtʁ ɑ̃.vi.za.ʒe kə/ = « can only be considered »
  • comme /kɔm/ = « as »
  • de simples dépendances (f. pl.) /də sɛ̃pl de.pɑ̃.dɑ̃s/ = « simple dependencies »
  • et /e/ = « and »
  • en quelque sorte /ɑ̃ kɛl.kə sɔʁt/ = « in a way »
  • comme /kɔm/ = « as »
  • des prolongements (m. pl.) /de pʁɔ.lɔ̃ʒ.mɑ̃/ = « extensions »
  • ou /u/ = « or »
  • des reflets (m. pl.) /de ʁə.flɛ/ = « reflections »
  • de la connaissance absolue (f.) /də la kɔ.nɛ.sɑ̃s ap.sɔ.ly/ = « of absolute knowledge »
  • et /e/ = « and »
  • principielle /pʁɛ̃.si.pjɛl/ = « principial »

Grammaire :

Il en est ainsi : fixed expression – en = « of it » – means « it is thus » / « the same is true ».
en ce qui concerne : fixed expression = « as regards » / « concerning ».
se rapportant au domaine : present participle of se rapporter à = « relating to » – au = à le.
ne peuvent être envisagées que : ne…que = « only » – envisagées past participle agrees with les sciences and les connaissances (feminine plural).
en quelque sorte : fixed adverbial expression = « in a way » / « somewhat ».

Sens général :

Il en est ainsi notamment pour les institutions sociales. Et, d’autre part, la même chose est vraie aussi pour les sciences – c’est-à-dire les connaissances qui se rapportent au domaine du relatif. Dans de telles civilisations, elles ne peuvent être considérées que comme de simples dépendances, et en quelque sorte comme des prolongements ou des reflets de la connaissance absolue et principielle.


Ainsi, la véritable hiérarchie est partout et toujours observée : le relatif n’est point tenu pour inexistant, ce qui serait absurde ; il est pris en considération dans la mesure où il mérite de l’être, mais il est mis à sa juste place, qui ne peut être qu’une place secondaire et subordonnée ; et, dans ce relatif même, il y a des degrés fort divers, selon qu’il s’agit de choses plus ou moins éloignées du domaine des principes.

  • Ainsi /ɛ̃.si/ = « Thus »
  • la véritable hiérarchie (f.) /la ve.ʁi.tabl je.ʁaʁ.ʃi/ = « the true hierarchy »
  • est partout /ɛ paʁ.tu/ = « is everywhere »
  • et /e/ = « and »
  • toujours observée /tu.ʒuʁ.z‿ɔp.sɛʁ.ve/ = « always observed »
  • le relatif (m.) /lə ʁə.la.tif/ = « the relative »
  • n’est point tenu pour inexistant /nɛ pwɛ̃ tə.ny puʁ i.nɛɡ.zis.tɑ̃/ = « is not at all held to be nonexistent »
  • ce qui serait absurde /sə ki sə.ʁɛ ap.syʁd/ = « which would be absurd »
  • il est pris en considération /i.lɛ pʁi.z‿ɑ̃ kɔ̃.si.de.ʁa.sjɔ̃/ = « it is taken into consideration »
  • dans la mesure où /dɑ̃ la mə.zy.ʁ‿u/ = « to the extent that »
  • il mérite de l’être /il me.ʁit də lɛtʁ/ = « it deserves to be »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • il est mis à sa juste place /i.lɛ mi a sa ʒyst plas/ = « it is put in its just place »
  • qui /ki/ = « which »
  • ne peut être qu’une place secondaire /nə pø ɛtʁ kyn plas sə.ɡɔ̃.dɛʁ/ = « can only be a secondary place »
  • et /e/ = « and »
  • subordonnée /sy.bɔʁ.dɔ.ne/ = « subordinate »
  • et /e/ = « and »
  • dans ce relatif même /dɑ̃ sə ʁə.la.tif mɛm/ = « in this relative itself »
  • il y a /i.lja/ = « there are »
  • des degrés fort divers (m. pl.) /de də.ɡʁe fɔʁ di.vɛʁ/ = « degrees that are very different »
  • selon qu’ /sə.lɔ̃ k/ = « depending on whether »
  • il s’agit de choses /il sa.ʒi də ʃoz/ = « it is a question of things »
  • plus ou moins éloignées /ply u mwɛ̃.z‿e.lwa.ɲe/ = « more or less distant »
  • du domaine des principes (m.) /dy dɔ.mɛn de pʁɛ̃.sip/ = « from the domain of principles »

Grammaire :

est… observée : passive – observée agrees with hiérarchie (feminine singular).
n’est point tenu pour : ne…point = formal negation meaning « not at all » – tenir pour = « to hold to be » – tenu agrees with relatif (masculine singular).
ce qui serait absurde : ce qui = « which » – serait = conditional of être (would be).
pris en considération : past participle pris (taken) – fixed expression prendre en considération.
dans la mesure où : conjunction = « to the extent that ».
mérite de l’être : mérite de + infinitive – l’être = « to be it » (to be taken into consideration).
ne peut être qu’une place secondaire : ne…que = « only ».
selon qu’il s’agit de : selon que = « depending on whether » – followed by indicative.
éloignées : past participle used as adjective – agrees with choses (feminine plural).

Sens général :

Ainsi, la véritable hiérarchie est partout et toujours respectée. Le relatif n’est pas du tout considéré comme inexistant – ce qui serait absurde. Il est pris en compte dans la mesure où il le mérite, mais il est mis à sa juste place – qui ne peut être qu’une place secondaire et subordonnée. Et dans ce relatif même, il y a des degrés très différents, selon qu’il s’agit de choses plus ou moins éloignées du domaine des principes.

Résumé

Guénon explique que dans les civilisations traditionnelles, l’intuition intellectuelle est le principe de tout, la pure doctrine métaphysique constituant l’essentiel, tandis que tout le reste s’y rattache comme conséquences ou applications aux divers ordres de réalités contingentes. Il précise qu’il en va ainsi pour les institutions sociales comme pour les sciences, ces dernières n’étant envisagées que comme des dépendances, des prolongements ou des reflets de la connaissance absolue et principielle. Guénon souligne que la véritable hiérarchie est toujours observée : le relatif n’est pas tenu pour inexistant, mais il est mis à sa juste place secondaire et subordonnée, avec des degrés divers selon l’éloignement par rapport au domaine des principes.

Remarques générales

  1. conséquences ou applications — Ces deux termes désignent les deux modes principaux par lesquels la doctrine métaphysique pure se déploie dans les domaines contingents. Les « conséquences » sont des déductions logiques à partir des principes (par exemple, les lois de la hiérarchie sociale dérivées de la nature des castes). Les « applications » sont la mise en œuvre pratique de ces principes dans des conditions particulières (par exemple, les rites ou les règles techniques). Dans les deux cas, rien n’est ajouté qui ne soit déjà contenu virtuellement dans la connaissance principielle. ↩︎
  2. prolongements ou des reflets — La métaphore du « reflet » implique que la connaissance relative n’a pas de lumière propre ; elle reçoit toute son intelligibilité de la connaissance principielle, comme la Lune reçoit sa lumière du Soleil. Le « prolongement » suggère une continuité ontologique : il n’y a pas de rupture entre le métaphysique et le physique, mais une gradation continue. Guénon s’oppose ainsi à la fois au dualisme cartésien (séparation radicale entre res cogitans et res extensa) et au matérialisme (réduction du supérieur à l’inférieur). ↩︎
  3. degrés fort divers — Guénon introduit ici une notion essentielle : la hiérarchisation à l’intérieur même du contingent. Par exemple, la géométrie et la mécanique céleste sont « moins éloignées » des principes que la chimie ou la biologie, car elles participent davantage de l’ordre intelligible et mathématique. La sociologie ou l’économie, qui traitent des actions humaines les plus basses, sont « plus éloignées ». Cette gradation permet d’évaluer la dignité relative des sciences sans jamais perdre de vue leur subordination commune à la métaphysique. ↩︎