Aperçu
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René Guénon ouvre ce chapitre par une distinction fondamentale entre deux types de connaissance : la science sacrée (ou traditionnelle) et la science profane (ou moderne). Il affirme que la véritable science n’est jamais séparée des principes métaphysiques. Dans toutes les civilisations traditionnelles, le savoir forme un tout organique où le sacré englobe et dirige le profane. Le monde moderne a brisé cette unité en déclarant son indépendance par rapport à tout principe supérieur.
L’origine de la science profane remonte à la Renaissance, moment où les intellectuels occidentaux ont commencé à rejeter l’autorité intellectuelle de la tradition. Ils ont remplacé la contemplation des vérités éternelles par l’investigation du monde sensible. Ce changement n’est pas un progrès mais une réduction : la connaissance a été limitée à ce qui peut être mesuré, calculé et vérifié par les sens. Cette limitation, souligne-t-il, est arbitraire. Il n’y a aucune raison légitime de confiner le savoir à l’ordre matériel si ce n’est la décision préalable de nier tout ce qui le dépasse.
La science moderne n’est donc pas fausse dans tous ses détails, mais elle est radicalement incomplète. Elle accumule des faits sur le monde phénoménal tout en restant ignorante des causes, des essences et des principes. Il la compare à un homme qui étudierait l’ombre projetée par une lampe en ignorant la lampe elle-même. Plus la science moderne se spécialise, plus elle s’éloigne de la vraie compréhension. Chaque discipline devient un fragment isolé, incapable de percevoir comment les choses se relient à un niveau supérieur.
Une erreur centrale de la science moderne est sa prétention à être la seule forme valable de connaissance. Il appelle cela un impérialisme intellectuel. En niant l’existence de la science sacrée, la science moderne nie implicitement la réalité de tout ce qui ne peut être vérifié empiriquement. Cela conduit à un cercle vicieux : la méthode détermine ce qui peut être connu, et ce qui ne peut être connu par cette méthode est déclaré inexistant. La science traditionnelle procède dans la direction opposée : elle commence par les principes pour ensuite descendre aux applications, tandis que la science moderne commence par les phénomènes et ne remonte jamais jusqu’aux principes.
Les conséquences de cette inversion sont graves. Une civilisation fondée uniquement sur la science profane manque de toute orientation spirituelle. Elle peut produire de la puissance technique mais aucune sagesse. Elle peut manipuler la matière mais ne peut comprendre l’âme humaine. Les réalisations tant célébrées de la science moderne – l’électricité, les moteurs, la production industrielle – sont réelles à leur niveau, mais ce niveau est le plus bas degré de la réalité. Prendre cela pour le plus haut est une forme d’idolâtrie.
Il examine ensuite la relation entre la science et l’individu. La science moderne est intrinsèquement individualiste parce qu’elle part de l’ego séparé, du sujet pensant, et traite la vérité universelle comme une agrégation de perspectives subjectives. La science traditionnelle, au contraire, est impersonnelle et universelle. Elle ne prend pas son origine dans l’individu mais est reçue d’une chaîne de transmission remontant à une révélation primordiale. L’individu dans la civilisation traditionnelle est un réceptacle, non une source.
Le chapitre aborde également le rôle de l’intuition. La vraie connaissance requiert l’intuition intellectuelle – une saisie directe et non discursive des principes. Le rationalisme moderne rejette l’intuition comme non scientifique parce qu’elle ne peut être démontrée par le raisonnement logique. Mais la logique elle-même dépend de principes qui ne peuvent être prouvés logiquement. Nier l’intuition, c’est scier la branche sur laquelle la raison est assise.
Enfin, il résume l’opposition : la science sacrée est connaissance de l’absolu, obtenue par participation à l’intellect divin ; la science profane est connaissance du relatif, obtenue par la perception sensible et le raisonnement discursif. La première libère ; la seconde emprisonne l’esprit dans le monde matériel. L’homme moderne, ayant abandonné la science sacrée, ne sait pas qu’il est ignorant. Il prend son ignorance pour du savoir et ses limitations pour de la liberté. La crise du monde moderne est en dernière analyse une crise de la connaissance. Tant que l’Occident n’aura pas retrouvé l’idée de science sacrée, aucune réforme politique ou sociale ne pourra le sauver de son propre désordre.