En tout cas, on éprouve très généralement l’impression qu’il n’y a plus, dans l’état actuel, aucune stabilité ; mais, tandis que quelques-uns sentent le danger et essaient de réagir, la plupart de nos contemporains se complaisent dans ce désordre où ils voient comme une image extériorisée de leur propre mentalité.
- En tout cas /ɑ̃ tu ka/ = « In any case »
- on éprouve /ɔ̃.n‿e.pʁuv/ = « one feels »
- très généralement /tʁɛ ʒe.ne.ʁal.mɑ̃/ = « very generally »
- l’impression (f.) /lɛ̃.pʁɛ.sjɔ̃/ = « the impression »
- qu’il n’y a plus /k‿il n‿ja ply/ = « that there is no longer »
- dans l’état actuel /dɑ̃ le.ta ak.tɥɛl/ = « in the present state »
- aucune stabilité (f.) /o.kyn sta.bi.li.te/ = « no stability »
- mais /mɛ/ = « but »
- tandis que /tɑ̃.di kə/ = « while »
- quelques-uns /kɛl.kə.z‿œ̃/ = « some »
- sentent le danger /sɑ̃t lə dɑ̃.ʒe/ = « feel the danger »
- et /e/ = « and »
- essaient de réagir /e.sɛ də ʁe.a.ʒiʁ/ = « try to react »
- la plupart de nos contemporains (f.) /la ply.paʁ də no kɔ̃.tɑ̃.pɔ.ʁɛ̃/ = « most of our contemporaries »
- se complaisent /sə kɔ̃.plɛz/ = « take pleasure »
- dans /dɑ̃/ = « in »
- ce désordre (m.) /sə de.zɔʁdʁ/ = « this disorder »
- où /u/ = « where »
- ils voient /il vwa/ = « they see »
- comme /kɔm/ = « as »
- une image extériorisée (f.) /y.n‿i.maʒ ɛk.ste.ʁjɔ.ʁi.ze/ = « an externalized image »
- de /də/ = « of »
- leur propre mentalité (f.) /lœʁ pʁɔpʁ mɑ̃.ta.li.te/ = « their own mentality »
Grammaire :
on éprouve : verb éprouver (to feel), 3rd person singular present.
qu’il n’y a plus : ne…plus = « no longer » – il y a = « there is ».
aucune stabilité : aucune (feminine singular) = « no » – used with ne.
tandis que : conjunction = « while » / « whereas » – introduces contrast.
se complaisent : reflexive se complaire dans = « to take pleasure in » / « to delight in » – 3rd person plural present.
extériorisée : past participle used as adjective – agrees with image (feminine singular).
Sens général :
En tout cas, on ressent très généralement l’impression qu’il n’y a plus, dans l’état actuel, aucune stabilité. Mais tandis que certains sentent le danger et essaient de réagir, la plupart de nos contemporains se plaisent dans ce désordre, où ils voient comme une image extérieure de leur propre mentalité.
Il y a, en effet, une exacte correspondance entre un monde où tout semble être en pur « devenir », où il n’y a plus aucune place pour l’immuable et le permanent, et l’état d’esprit des hommes qui font consister toute réalité dans ce même « devenir », ce qui implique la négation de la véritable connaissance, aussi bien que de l’objet même de cette connaissance, nous voulons dire des principes transcendants et universels.
- Il y a /i.lja/ = « There is »
- en effet /ɑ̃.n‿e.fɛ/ = « indeed »
- une exacte correspondance (f.) /y.n‿ɛɡ.zakt kɔ.ʁɛs.pɔ̃.dɑ̃s/ = « an exact correspondence »
- entre /ɑ̃tʁ/ = « between »
- un monde (m.) /œ̃ mɔ̃d/ = « a world »
- où /u/ = « where »
- tout semble être /tu sɑ̃bl ɛtʁ/ = « everything seems to be »
- en pur « devenir » /ɑ̃ pyʁ dəv.niʁ/ = « in pure ‘becoming' »
- où /u/ = « where »
- il n’y a plus aucune place /il n‿ja ply o.kyn plas/ = « there is no longer any place »
- pour /puʁ/ = « for »
- l’immuable (m.) /li.mɥabl/ = « the immutable »
- et /e/ = « and »
- le permanent (m.) /lə pɛʁ.ma.nɑ̃/ = « the permanent »
- et /e/ = « and »
- l’état d’esprit (m.) /le.ta dɛs.pʁi/ = « the state of mind »
- des hommes (m. pl.) /de.z‿ɔm/ = « of men »
- qui /ki/ = « who »
- font consister /fɔ̃ kɔ̃.sis.te/ = « make consist »
- toute réalité (f.) /tut ʁe.a.li.te/ = « all reality »
- dans /dɑ̃/ = « in »
- ce même « devenir » /sə mɛm dəv.niʁ/ = « this same ‘becoming' »
- ce qui implique /sə ki ɛ̃.plik/ = « which implies »
- la négation (f.) /la ne.ɡa.sjɔ̃/ = « the negation »
- de la véritable connaissance (f.) /də la ve.ʁi.tabl kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « of true knowledge »
- aussi bien que /o.si bjɛ̃ kə/ = « as well as »
- de l’objet même (m.) /də lɔb.ʒɛ mɛm/ = « of the very object »
- de cette connaissance (f.) /də sɛt kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « of this knowledge »
- nous voulons dire /nu vu.lɔ̃ diʁ/ = « we mean »
- des principes transcendants (m. pl.) /de pʁɛ̃.sip tʁɑ̃.sɑ̃.dɑ̃/ = « of transcendent principles »
- et /e/ = « and »
- universels /y.ni.vɛʁ.sɛl/ = « universal »
Grammaire :
une exacte correspondance entre… et… : preposition entre connects two elements – un monde and l’état d’esprit.
font consister : faire consister + dans = « to make consist in » – font = 3rd person plural present of faire.
ce qui implique : ce qui = « which » – refers to the preceding idea (making reality consist in becoming).
aussi bien que : conjunction = « as well as » – coordinates la négation de la connaissance and la négation de l’objet.
nous voulons dire : parenthetical – « we mean » – introduces an explanation.
Sens général :
Il y a, en effet, une correspondance exacte entre un monde où tout semble être en pur « devenir » (où il n’y a plus de place pour l’immuable et le permanent) et l’état d’esprit des hommes qui placent toute réalité dans ce même « devenir ». Cela implique la négation de la véritable connaissance, ainsi que de l’objet même de cette connaissance – c’est-à-dire des principes transcendants et universels.
On peut même aller plus loin : c’est la négation de toute connaissance réelle, dans quelque ordre que ce soit, même dans le relatif, puisque, comme nous l’indiquions plus haut, le relatif est inintelligible et impossible sans l’absolu, le contingent sans le nécessaire, le changement sans l’immuable, la multiplicité sans l’unité ; le « relativisme » enferme une contradiction en lui-même, et, quand on veut tout réduire au changement, on devrait en arriver logiquement à nier l’existence même du changement ; au fond, les arguments fameux de Zénon d’Élée n’avaient pas d’autre sens.
- On peut même aller plus loin /ɔ̃ pɛ mɛm a.le ply lwɛ̃/ = « One can even go further »
- c’est /sɛ/ = « it is »
- la négation (f.) /la ne.ɡa.sjɔ̃/ = « the negation »
- de toute connaissance réelle (f.) /də tut kɔ.nɛ.sɑ̃s ʁe.ɛl/ = « of all real knowledge »
- dans quelque ordre que ce soit /dɑ̃ kɛl.kə ɔʁdʁ kə sə swa/ = « in whatever order it may be »
- même dans le relatif /mɛm dɑ̃ lə ʁə.la.tif/ = « even in the relative »
- puisque /pɥisk/ = « since »
- comme nous l’indiquions /kɔm nu l‿ɛ̃.di.kjɔ̃/ = « as we were indicating »
- plus haut /ply o/ = « above »
- le relatif (m.) /lə ʁə.la.tif/ = « the relative »
- est inintelligible /ɛ.t‿i.nɛ̃.tɛ.li.ʒibl/ = « is unintelligible »
- et /e/ = « and »
- impossible /ɛ̃.pɔ.sibl/ = « impossible »
- sans /sɑ̃/ = « without »
- l’absolu (m.) /lap.sɔ.ly/ = « the absolute »
- le contingent (m.) /lə kɔ̃.tɛ̃.ʒɑ̃/ = « the contingent »
- sans /sɑ̃/ = « without »
- le nécessaire (m.) /lə ne.se.sɛʁ/ = « the necessary »
- le changement (m.) /lə ʃɑ̃.ʒə.mɑ̃/ = « change »
- sans /sɑ̃/ = « without »
- l’immuable (m.) /li.mɥabl/ = « the immutable »
- la multiplicité (f.) /la myl.ti.pli.si.te/ = « multiplicity »
- sans /sɑ̃/ = « without »
- l’unité (f.) /ly.ni.te/ = « unity »
- le « relativisme » (m.) /lə ʁe.la.ti.vism/ = « relativism »
- enferme /ɑ̃.fɛʁm/ = « contains » / « encloses »
- une contradiction (f.) /yn kɔ̃.tʁa.dik.sjɔ̃/ = « a contradiction »
- en lui-même /ɑ̃ lɥi mɛm/ = « in itself »
- et /e/ = « and »
- quand /kɑ̃/ = « when »
- on veut tout réduire /ɔ̃ vø tu ʁe.dɥiʁ/ = « one wants to reduce everything »
- au changement (m.) /o ʃɑ̃.ʒə.mɑ̃/ = « to change »
- on devrait en arriver logiquement à /ɔ̃ də.vʁɛ ɑ̃.n‿a.ʁi.ve lɔ.ʒik.mɑ̃ a/ = « one should logically arrive at »
- nier /nje/ = « denying »
- l’existence même (f.) /lɛɡ.zis.tɑ̃s mɛm/ = « the very existence »
- du changement (m.) /dy ʃɑ̃.ʒə.mɑ̃/ = « of change »
- au fond /o fɔ̃/ = « fundamentally »
- les arguments fameux (m. pl.) /le.z‿aʁ.ɡy.mɑ̃ fa.mø/ = « the famous arguments »
- de Zénon d’Élée /də ze.nɔ̃ de.le/ = « of Zeno of Elea »
- n’avaient pas d’autre sens /na.vɛ pa dotʁ sɑ̃/ = « had no other meaning »
Grammaire :
dans quelque ordre que ce soit : quelque… que + subjunctive = « whatever » – ce soit = subjunctive of être.
comme nous l’indiquions : l’ = direct object pronoun « it » – indiquions = imperfect of indiquer (we were indicating).
enferme une contradiction en lui-même : enfermer = « to contain » – lui-même refers to relativisme (masculine).
on devrait en arriver à : devrait = conditional of devoir (should) – en = « by that means » – arriver à + infinitive = « to end up doing ».
au fond : fixed expression = « fundamentally » / « deep down ».
n’avaient pas d’autre sens : ne…pas + d’autre = « no other » – sens = « meaning ».
Sens général :
On peut même aller plus loin : c’est la négation de toute connaissance réelle, dans quelque domaine que ce soit – même dans le relatif. Puisque, comme nous le disions plus haut, le relatif est incompréhensible et impossible sans l’absolu, le contingent sans le nécessaire, le changement sans l’immuable, la multiplicité sans l’unité. Le « relativisme » contient une contradiction en lui-même. Et quand on veut tout réduire au changement, on devrait logiquement arriver à nier l’existence même du changement. Au fond, les arguments célèbres de Zénon d’Élée n’avaient pas d’autre sens.
Il faut bien dire, en effet, que les théories du genre de celles dont il s’agit ne sont pas exclusivement propres aux temps modernes, car il ne faut rien exagérer ; on peut en trouver quelques exemples dans la philosophie grecque, et le cas d’Héraclite, avec son « écoulement universel », est le plus connu à cet égard ; c’est même ce qui amena les Éléates à combattre ces conceptions, aussi bien que celles des atomistes, par une sorte de réduction à l’absurde.
- Il faut bien dire /il fo bjɛ̃ diʁ/ = « It must be said »
- en effet /ɑ̃.n‿e.fɛ/ = « indeed »
- que /kə/ = « that »
- les théories (f. pl.) /le te.ɔ.ʁi/ = « the theories »
- du genre de celles /dy ʒɑ̃ʁ də sɛl/ = « of the kind of those »
- dont il s’agit /dɔ̃.t‿il sa.ʒi/ = « which are in question »
- ne sont pas exclusivement propres /nə sɔ̃ pa.z‿ɛk.skly.ziv.mɑ̃ pʁɔpʁ/ = « are not exclusively proper »
- aux temps modernes (m. pl.) /o tɑ̃ mɔ.dɛʁn/ = « to modern times »
- car /kaʁ/ = « because »
- il ne faut rien exagérer /il nə fo ʁjɛ̃.n‿ɛɡ.za.ʒe.ʁe/ = « one must not exaggerate anything »
- on peut en trouver /ɔ̃ pø ɑ̃ tʁu.ve/ = « one can find of them »
- quelques exemples (m. pl.) /kɛl.kə.z‿ɛɡ.zɑ̃pl/ = « a few examples »
- dans la philosophie grecque (f.) /dɑ̃ la fi.lɔ.zɔ.fi ɡʁɛk/ = « in Greek philosophy »
- et /e/ = « and »
- le cas d’Héraclite (m.) /lə ka de.ʁa.klit/ = « the case of Heraclitus »
- avec /a.vɛk/ = « with »
- son « écoulement universel » (m.) /sɔ̃ ne.ku.lə.mɑ̃ y.ni.vɛʁ.sɛl/ = « his ‘universal flux' »
- est le plus connu /ɛ lə ply kɔ.ny/ = « is the best known »
- à cet égard /a sɛ.t‿e.ɡaʁ/ = « in this respect »
- c’est même /sɛ mɛm/ = « it is even »
- ce qui amena /sə ki am.na/ = « what led »
- les Éléates (m. pl.) /le.z‿e.le.at/ = « the Eleatics »
- à combattre /a kɔ̃.batʁ/ = « to combat »
- ces conceptions (f. pl.) /se kɔ̃.sɛp.sjɔ̃/ = « these conceptions »
- aussi bien que /o.si bjɛ̃ kə/ = « as well as »
- celles des atomistes (f. pl.) /sɛl de.z‿a.tɔ.mist/ = « those of the atomists »
- par /paʁ/ = « by »
- une sorte de réduction à l’absurde (f.) /yn sɔʁt də ʁe.dyk.sjɔ̃ a lap.syʁd/ = « a kind of reduction to absurdity »
Grammaire :
Il faut bien dire : bien adds emphasis – « it must be said » / « one must admit ».
du genre de celles dont il s’agit : celles = « those » (feminine plural) – dont il s’agit = « which are in question » – s’agir de = « to be a question of ».
ne sont pas exclusivement propres à : propres à = « proper to » / « characteristic of » – exclusivement = « exclusively ».
il ne faut rien exagérer : ne…rien = « nothing » – exagérer = « to exaggerate ».
ce qui amena : ce qui = « what » – amena = passé simple (literary past) of amener = « led » – used in formal writing.
celles des atomistes : celles = « those » (feminine plural) – referring to conceptions.
réduction à l’absurde : fixed expression – « reductio ad absurdum ».
Sens général :
Il faut bien dire, en effet, que les théories du genre de celles dont nous parlons ne sont pas uniquement propres aux temps modernes – il ne faut rien exagérer. On peut en trouver quelques exemples dans la philosophie grecque. Le cas d’Héraclite, avec son « écoulement universel », est le plus connu à cet égard. C’est même ce qui amena les Éléates à combattre ces conceptions (ainsi que celles des atomistes) par une sorte de réduction à l’absurde.
Dans l’Inde même, il s’est rencontré quelque chose de comparable, mais, bien entendu, à un autre point de vue que celui de la philosophie ; certaines écoles bouddhiques, en effet, présentèrent aussi le même caractère, car une de leurs thèses principales était celle de la « dissolubilité de toutes choses ». Seulement, ces théories n’étaient alors que des exceptions, et de telles révoltes contre l’esprit traditionnel, qui ont pu se produire pendant tout le cours du Kali Yuga, n’avaient en somme qu’une portée assez limitée ; ce qui est nouveau, c’est la généralisation de semblables conceptions, telle que nous la constatons dans l’Occident contemporain.
- Dans l’Inde même /dɑ̃ lɛ̃d mɛm/ = « In India itself »
- il s’est rencontré /il sɛ ʁɑ̃.kɔ̃.tʁe/ = « there occurred » / « there was found »
- quelque chose /kɛl.kə ʃoz/ = « something »
- de comparable /də kɔ̃.pa.ʁabl/ = « comparable »
- mais /mɛ/ = « but »
- bien entendu /bjɛ̃.n‿ɑ̃.tɑ̃.dy/ = « of course »
- à un autre point de vue /a œ̃.n‿otʁ pwɛ̃ də vy/ = « from another point of view »
- que celui de la philosophie /kə sə.lɥi də la fi.lɔ.zɔ.fi/ = « than that of philosophy »
- certaines écoles bouddhiques (f. pl.) /sɛʁ.tɛ.n‿e.kɔl bu.dik/ = « certain Buddhist schools »
- en effet /ɑ̃.n‿e.fɛ/ = « indeed »
- présentèrent /pʁe.zɑ̃.tɛʁ/ = « presented » (passé simple)
- aussi /o.si/ = « also »
- le même caractère (m.) /lə mɛm ka.ʁak.tɛʁ/ = « the same character »
- car /kaʁ/ = « because »
- une de leurs thèses principales (f.) /yn də lœʁ tɛz pʁɛ̃.si.pal/ = « one of their principal theses »
- était celle /e.tɛ sɛl/ = « was that »
- de la « dissolubilité de toutes choses » (f.) /də la di.sɔ.ly.bi.li.te də tut ʃoz/ = « of the ‘dissolubility of all things' »
- Seulement /sœl.mɑ̃/ = « However » / « Only »
- ces théories (f. pl.) /se te.ɔ.ʁi/ = « these theories »
- n’étaient alors que /ne.tɛ.t‿a.lɔʁ kə/ = « were then only »
- des exceptions (f. pl.) /de.z‿ɛk.sɛp.sjɔ̃/ = « exceptions »
- et /e/ = « and »
- de telles révoltes (f. pl.) /də tɛl ʁe.vɔlt/ = « such revolts »
- contre /kɔ̃tʁ/ = « against »
- l’esprit traditionnel (m.) /lɛs.pʁi tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « the traditional spirit »
- qui /ki/ = « which »
- ont pu se produire /ɔ̃ py sə pʁɔ.dɥiʁ/ = « have been able to occur »
- pendant tout le cours /pɑ̃.dɑ̃ tu lə kuʁ/ = « during the whole course »
- du Kali Yuga (m.) /dy ka.li ju.ɡa/ = « of the Kali Yuga »
- n’avaient en somme qu’une portée assez limitée /na.vɛ ɑ̃ sɔm kyn pɔʁ.te a.se li.mi.te/ = « had overall only a rather limited scope »
- ce qui est nouveau /sə ki ɛ nu.vo/ = « what is new »
- c’est /sɛ/ = « it is »
- la généralisation (f.) /la ʒe.ne.ʁa.li.za.sjɔ̃/ = « the generalization »
- de semblables conceptions (f. pl.) /də sɑ̃.blabl kɔ̃.sɛp.sjɔ̃/ = « of such conceptions »
- telle que /tɛl kə/ = « such as »
- nous la constatons /nu la kɔ̃.sta.tɔ̃/ = « we observe it »
- dans l’Occident contemporain (m.) /dɑ̃ lɔk.si.dɑ̃ kɔ̃.tɑ̃.pɔ.ʁɛ̃/ = « in the contemporary West »
Grammaire :
il s’est rencontré : passé composé of reflexive se rencontrer – here meaning « there occurred » / « there was found » – impersonal use.
de comparable : after quelque chose, adjectives are introduced by de – de comparable = « comparable ».
que celui de la philosophie : celui = demonstrative pronoun « the one » (masculine) – refers to point de vue.
présentèrent : passé simple (literary past) of présenter – 3rd person plural – used in formal narration.
était celle : celle = feminine singular pronoun replacing une thèse.
Seulement : adverb meaning « however » (not « only » here) – introduces a restriction.
n’étaient alors que : ne…que = « only » – alors = « then ».
ont pu se produire : passé composé – ont pu = « have been able » (from pouvoir) + infinitive se produire (to occur).
n’avaient… qu’une portée assez limitée : ne…que = « only » – portée = « scope » / « reach ».
telle que nous la constatons : telle que = « such as » – la = direct object pronoun referring to la généralisation.
Sens général :
En Inde même, il s’est trouvé quelque chose de comparable – mais, bien sûr, d’un point de vue différent de celui de la philosophie. Certaines écoles bouddhiques, en effet, présentèrent aussi le même caractère : une de leurs thèses principales était celle de la « dissolubilité de toutes choses ». Seulement, ces théories n’étaient alors que des exceptions. Et de telles révoltes contre l’esprit traditionnel (qui ont pu se produire pendant tout le cours du Kali Yuga) n’avaient en somme qu’une portée assez limitée. Ce qui est nouveau, c’est la généralisation de telles conceptions – telle que nous l’observons dans l’Occident contemporain.
Résumé
Guénon observe que dans l’état actuel des choses, il n’y a plus aucune stabilité, et que si certains sentent le danger et tentent de réagir, la plupart de nos contemporains se complaisent dans ce désordre. Il établit une correspondance entre un monde réduit au pur « devenir » et un état d’esprit qui nie la véritable connaissance ainsi que les principes transcendants et universels. Il souligne que le relativisme est contradictoire, car le relatif est inintelligible sans l’absolu, le changement sans l’immuable, et que pousser la logique du changement jusqu’au bout conduirait à nier le changement lui-même, comme le montraient les arguments de Zénon d’Élée. Guénon reconnaît que des théories semblables existaient déjà dans la philosophie grecque (Héraclite) et dans certaines écoles bouddhiques, mais elles n’étaient alors que des exceptions limitées. Ce qui est nouveau dans l’Occident contemporain, selon lui, c’est la généralisation de ces conceptions.
Remarques générales
- image extériorisée — Guénon énonce ici le principe de correspondance entre le monde extérieur et l’état intérieur des hommes. Le chaos moderne n’est pas un accident extérieur ; il est le reflet objectivé (extériorisé) du chaos mental de l’homme moderne. La dispersion, l’instabilité, l’absence de principes fixes dans la société et dans la nature perçue correspondent à une dispersion, une instabilité et une absence de principes dans la psyché collective. C’est la doctrine hermétique traditionnelle : « en haut comme en bas » (as above, so below). ↩︎
- devenir — Guénon utilise le terme grec genesis (traduit par devenir) opposé à ousia (l’être stable). Le pur devenir sans l’être est une impossibilité logique : si tout change, aucun point fixe ne permet de mesurer le changement. Affirmer que tout est changement (thèse d’Héraclite radicalisée) revient à détruire la signification même du changement. Guénon rappelle que la véritable tradition reconnaît le changement comme un mode de l’être manifesté, mais jamais comme une substance autonome. ↩︎
- Zénon d’Élée — Philosophe grec du Ve siècle av. J.-C., célèbre pour ses paradoxes (Achille et la tortue, la flèche immobile, etc.). Guénon interprète ces paradoxes non comme des jeux logiques, mais comme des réductions à l’absurde de la thèse selon laquelle l’être se réduit au devenir. Si tout est multiplicité et mouvement (comme chez les atomistes Démocrite et Leucippe), alors la pensée devient impossible, car aucun point d’arrêt ne permet l’intellection. Zénon défendait ainsi l’unité de l’être de Parménide contre le pluralisme et le devenir. ↩︎
- Héraclite — Philosophe grec (vers 500 av. J.-C.) qui enseignait que tout s’écoule (panta rhei) et que le changement est la seule réalité. Guénon le mentionne pour montrer que le devenir pur a déjà été proposé dans l’Antiquité, mais qu’il y était une exception combattue par la tradition (Parménide, Zénon, Platon). La différence avec la modernité est que cette thèse héraclitéenne y est devenue dominante, non plus marginale. Guénon suggère subtilement que la philosophie grecque pré‑platonicienne était déjà une décadence par rapport aux traditions orientales plus anciennes. ↩︎
- dissolubilité de toutes choses — Guénon fait allusion à la doctrine bouddhique de l’anitya (impermanence universelle) et du śūnyatā (vacuité). Il faut comprendre cette référence avec prudence : Guénon distingue toujours entre la doctrine exotérique (littérale) et ésotérique (symbolique) du bouddhisme. L’affirmation que « toutes choses sont dissolubles » (c’est-à-dire sans substance propre, anātman) est, dans son interprétation profonde, non pas un nihilisme mais une méthode pour dépasser l’attachement aux phénomènes et atteindre l’inconditionné (nirvāṇa). Mais certaines écoles bouddhiques (par exemple certains courants du Madhyamaka mal compris) ont pu verser dans un « devenir » sans principe, ce que Guénon critique comme une déviation. ↩︎
- généralisation — Guénon insiste sur la distinction quantitative. Les doctrines du devenir pur ont toujours existé comme déviations marginales. La nouveauté radicale de l’Occident moderne est leur triomphe universel : elles ne sont plus réservées à quelques intellectuels égarés mais deviennent le sens commun, la « mentalité » de masse. Cette généralisation est le signe que le Kali Yuga entre dans sa phase terminale, où le mal n’est plus contenu mais se répand comme une marée. ↩︎
Notes de Guénon
- car une de leurs thèses principales était celle de la « dissolubilité de toutes choses » — Peu de temps après son origine, le Bouddhisme dans l’Inde devint associé à une des principales manifestations de la révolte des Kṣatriyas contre l’autorité des Brāhmaṇes ; et, comme il est facile de le comprendre d’après les indications qui précèdent, il existe, d’une façon générale, un lien très direct entre la négation de tout principe immuable et celle de l’autorité spirituelle, entre la réduction de toute réalité au « devenir » et l’affirmation de la suprématie du pouvoir temporel, dont le domaine propre est le monde de l’action ; et l’on pourrait constater que l’apparition de doctrines « naturalistes » ou antimétaphysiques se produit toujours lorsque l’élément qui représente le pouvoir temporel prend, dans une civilisation, la prédominance sur celui qui représente l’autorité spirituelle.