On pourrait dire que l’antithèse de l’Orient et de l’Occident, dans l’état présent des choses, consiste en ce que l’Orient maintient la supériorité de la contemplation sur l’action, tandis que l’Occident moderne affirme au contraire la supériorité de l’action sur la contemplation.
- On pourrait dire /ɔ̃ pu.ʁɛ diʁ/ = « One could say »
- que /kə/ = « that »
- l’antithèse (f.) /lɑ̃.ti.tɛz/ = « the antithesis »
- de l’Orient (m.) /də lɔ.ʁjɑ̃/ = « of the East »
- et /e/ = « and »
- de l’Occident (m.) /də lɔk.si.dɑ̃/ = « of the West »
- dans l’état présent des choses /dɑ̃ le.ta pʁe.zɑ̃ de ʃoz/ = « in the present state of things »
- consiste en ce que /kɔ̃.sis.t‿ɑ̃ sə kə/ = « consists in the fact that »
- l’Orient (m.) /lɔ.ʁjɑ̃/ = « the East »
- maintient /mɛ̃.tjɛ̃/ = « maintains »
- la supériorité (f.) /la sy.pe.ʁjɔ.ʁi.te/ = « the superiority »
- de la contemplation (f.) /də la kɔ̃.tɑ̃.pla.sjɔ̃/ = « of contemplation »
- sur /syʁ/ = « over »
- l’action (f.) /lak.sjɔ̃/ = « action »
- tandis que /tɑ̃.di kə/ = « whereas »
- l’Occident moderne (m.) /lɔk.si.dɑ̃ mɔ.dɛʁn/ = « the modern West »
- affirme /a.fiʁm/ = « affirms »
- au contraire /o kɔ̃.tʁɛʁ/ = « on the contrary »
- la supériorité (f.) /la sy.pe.ʁjɔ.ʁi.te/ = « the superiority »
- de l’action (f.) /də lak.sjɔ̃/ = « of action »
- sur /syʁ/ = « over »
- la contemplation (f.) /la kɔ̃.tɑ̃.pla.sjɔ̃/ = « contemplation »
Grammaire :
On pourrait dire : conditional of pouvoir (could) + infinitive – « One could say ».
consiste en ce que : consister en = « to consist of » – followed by ce que (the fact that) + indicative.
maintient : verb maintenir (to maintain), 3rd person singular present tense.
tandis que : conjunction meaning « whereas » – introduces a contrast.
sur : preposition meaning « over » when comparing superiority.
Sens général :
On pourrait dire que la différence entre l’Orient et l’Occident, dans l’état actuel des choses, est que l’Orient garde la supériorité de la contemplation sur l’action, alors que l’Occident moderne affirme au contraire la supériorité de l’action sur la contemplation.
Ici, il ne s’agit plus, comme lorsqu’on parlait simplement d’opposition ou de complémentarisme, donc d’un rapport de coordination entre les deux termes en présence, il ne s’agit plus, disons-nous, de points de vue dont chacun peut avoir sa raison d’être et être accepté tout au moins comme l’expression d’une certaine vérité relative ; un rapport de subordination étant irréversible par sa nature même, les deux conceptions sont réellement contradictoires, donc exclusives l’une de l’autre, de sorte que forcément, dès que l’on admet qu’il y a effectivement subordination, l’une est vraie et l’autre fausse.
- Ici /i.si/ = « Here »
- il ne s’agit plus /il nə sa.ʒi ply/ = « it is no longer a question »
- comme /kɔm/ = « as »
- lorsqu’ /lɔʁs.k‿/ = « when »
- on parlait /ɔ̃ paʁ.lɛ/ = « one spoke »
- simplement /sɛ̃.plə.mɑ̃/ = « simply »
- d’opposition (f.) /dɔ.po.zi.sjɔ̃/ = « of opposition »
- ou /u/ = « or »
- de complémentarisme (m.) /də kɔ̃.ple.mɑ̃.ta.ʁism/ = « of complementarity »
- donc /dɔ̃k/ = « therefore »
- d’un rapport de coordination (m.) /dœ̃ ʁa.pɔʁ də kɔ.ɔʁ.di.na.sjɔ̃/ = « of a relationship of coordination »
- entre /ɑ̃tʁ/ = « between »
- les deux termes (m. pl.) /le dø tɛʁm/ = « the two terms »
- en présence /ɑ̃ pʁe.zɑ̃s/ = « present »
- il ne s’agit plus, disons-nous /il nə sa.ʒi ply di.zɔ̃ nu/ = « it is no longer a question, let us say »
- de points de vue (m. pl.) /də pwɛ̃ də vy/ = « of points of view »
- dont /dɔ̃/ = « of which »
- chacun (m.) /ʃa.kœ̃/ = « each one »
- peut avoir /pø a.vwaʁ/ = « can have »
- sa raison d’être (f.) /sa ʁɛ.zɔ̃ dɛtʁ/ = « its reason for being »
- et /e/ = « and »
- être accepté /ɛtʁ ak.sɛp.te/ = « be accepted »
- tout au moins /tu.t‿o mwɛ̃/ = « at least »
- comme /kɔm/ = « as »
- l’expression (f.) /lɛk.spʁɛ.sjɔ̃/ = « the expression »
- d’une (f.) /dyn/ = « of a »
- certaine vérité relative (f.) /sɛʁ.tɛn ve.ʁi.te ʁə.la.tiv/ = « certain relative truth »
- un rapport de subordination (m.) /œ̃ ʁa.pɔʁ də sy.bɔʁ.di.na.sjɔ̃/ = « a relationship of subordination »
- étant irréversible /e.tɑ̃ i.ʁe.vɛʁ.sibl/ = « being irreversible »
- par sa nature même /paʁ sa na.tyʁ mɛm/ = « by its very nature »
- les deux conceptions (f. pl.) /le dø kɔ̃.sɛp.sjɔ̃/ = « the two conceptions »
- sont réellement contradictoires /sɔ̃ ʁe.ɛl.mɑ̃ kɔ̃.tʁa.dik.twaʁ/ = « are truly contradictory »
- donc /dɔ̃k/ = « therefore »
- exclusives l’une de l’autre /ɛk.skly.ziv lyn də lotʁ/ = « mutually exclusive »
- de sorte que /də sɔʁt kə/ = « so that »
- forcément /fɔʁ.se.mɑ̃/ = « necessarily »
- dès que /dɛ kə/ = « as soon as »
- l’on admet /lɔ̃.n‿ad.mɛ/ = « one admits »
- qu’il y a effectivement /k‿i.lja e.fɛk.tiv.mɑ̃/ = « that there is effectively »
- subordination (f.) /sy.bɔʁ.di.na.sjɔ̃/ = « subordination »
- l’une est vraie /lyn ɛ vʁɛ/ = « the one is true »
- et l’autre fausse /e lotʁ fos/ = « and the other false »
Grammaire :
il ne s’agit plus : impersonal il s’agit de = « it is a question of » – ne…plus = « no longer » – il ne s’agit plus de = « it is no longer a question of ».
disons-nous : parenthetical – « let us say » (imperative of dire + nous as subject).
dont chacun peut avoir sa raison d’être : dont = « of which » – chacun = « each one » – sa raison d’être = « its reason for being » (fixed expression).
étant irréversible : present participle of être used in an absolute construction – « being irreversible » – gives the reason.
exclusives l’une de l’autre : exclusives agrees with conceptions (feminine plural) – expression meaning « mutually exclusive ».
dès que l’on admet : dès que = « as soon as » + indicative – l’on = formal variant of on.
Sens général :
Ici, il ne s’agit plus (comme quand on parlait simplement d’opposition ou de complémentarité, donc d’un rapport de coordination entre les deux termes présents). Il ne s’agit plus, disons-le, de points de vue dont chacun peut avoir sa raison d’être et être accepté au moins comme l’expression d’une certaine vérité relative. Un rapport de subordination étant irréversible par sa nature même, les deux conceptions sont vraiment contradictoires, donc elles s’excluent mutuellement. Alors, forcément, dès qu’on admet qu’il y a vraiment subordination, l’une est vraie et l’autre est fausse.
Avant d’aller au fond même de la question, remarquons encore ceci : alors que l’esprit qui s’est maintenu en Orient est vraiment de tous les temps, ainsi que nous le disions plus haut, l’autre esprit n’est apparu qu’à une époque fort récente, ce qui, en dehors de toute autre considération, peut déjà donner à penser qu’il est quelque chose d’anormal.
- Avant d’aller /a.vɑ̃ da.le/ = « Before going »
- au fond même /o fɔ̃ mɛm/ = « to the very bottom »
- de la question (f.) /də la kɛs.tjɔ̃/ = « of the question »
- remarquons encore ceci /ʁə.maʁ.kɔ̃.z‿ɑ̃.kɔʁ sə.si/ = « let us also note this »
- alors que /a.lɔʁ kə/ = « whereas »
- l’esprit (m.) /lɛs.pʁi/ = « the spirit »
- qui /ki/ = « which »
- s’est maintenu /sɛ mɛ̃.tə.ny/ = « has maintained itself »
- en Orient /ɑ̃.n‿ɔ.ʁjɑ̃/ = « in the East »
- est vraiment /ɛ vʁɛ.mɑ̃/ = « is truly »
- de tous les temps /də tu le tɑ̃/ = « of all times » / « eternal »
- ainsi que /ɛ̃.si kə/ = « just as »
- nous le disions /nu lə di.zjɔ̃/ = « we were saying it »
- plus haut /ply o/ = « above »
- l’autre esprit (m.) /lotʁ ɛs.pʁi/ = « the other spirit »
- n’est apparu qu’ /nɛ.t‿a.pa.ʁy k/ = « appeared only »
- à une époque (f.) /a y.n‿e.pɔk/ = « at an era »
- fort récente /fɔʁ ʁe.sɑ̃t/ = « very recent »
- ce qui /sə ki/ = « which »
- en dehors de /ɑ̃ də.ɔʁ də/ = « apart from »
- toute autre considération (f.) /tu.t‿otʁ kɔ̃.si.de.ʁa.sjɔ̃/ = « any other consideration »
- peut déjà donner à penser /pø de.ʒa dɔ.ne a pɑ̃.se/ = « can already give to think » / « can already suggest »
- qu’il est /k‿i.lɛ/ = « that it is »
- quelque chose /kɛl.kə ʃoz/ = « something »
- d’anormal (m.) /da.nɔʁ.mal/ = « abnormal »
Grammaire :
Avant d’aller : avant de + infinitive = « before doing » (same subject implied).
s’est maintenu : passé composé of reflexive se maintenir (to maintain itself) – maintenu agrees with l’esprit (masculine singular).
ainsi que nous le disions : ainsi que = « just as » – le = direct object pronoun « it » – disions = imperfect of dire (we were saying).
fort récente : fort = adverb « very » – récente agrees with époque (feminine singular).
ce qui : relative pronoun meaning « which » – refers to the whole preceding clause.
donner à penser : fixed expression – literally « to give to think » = « to suggest » – followed by que.
quelque chose d’anormal : after indefinite quelque chose, adjectives are preceded by de – d’anormal.
Sens général :
Avant d’aller au fond de la question, notons aussi ceci : alors que l’esprit qui est resté en Orient est vraiment éternel (comme nous le disions plus haut), l’autre esprit n’est apparu qu’à une époque très récente. Cela, sans même parler d’autre chose, peut déjà suggérer qu’il est anormal.
Cette impression est confirmée par l’exagération même où tombe, en suivant la tendance qui lui est propre, l’esprit occidental moderne, qui, non content de proclamer en toute occasion la supériorité de l’action, en est arrivé à en faire sa préoccupation exclusive et à dénier toute valeur à la contemplation, dont il ignore ou méconnaît d’ailleurs entièrement la véritable nature.
- Cette impression (f.) /sɛ.t‿ɛ̃.pʁɛ.sjɔ̃/ = « This impression »
- est confirmée /ɛ kɔ̃.fiʁ.me/ = « is confirmed »
- par /paʁ/ = « by »
- l’exagération même (f.) /lɛɡ.za.ʒe.ʁa.sjɔ̃ mɛm/ = « the very exaggeration »
- où /u/ = « into which »
- tombe /tɔ̃b/ = « falls »
- en suivant /ɑ̃ sɥi.vɑ̃/ = « by following »
- la tendance (f.) /la tɑ̃.dɑ̃s/ = « the tendency »
- qui /ki/ = « which »
- lui est propre /lɥi ɛ pʁɔpʁ/ = « is proper to it »
- l’esprit occidental moderne (m.) /lɛs.pʁi ɔk.si.dɑ̃.tal mɔ.dɛʁn/ = « the modern Western spirit »
- qui /ki/ = « which »
- non content de /nɔ̃ kɔ̃.tɑ̃ də/ = « not content with »
- proclamer /pʁɔ.kla.me/ = « proclaiming »
- en toute occasion /ɑ̃ tut ɔ.ka.zjɔ̃/ = « on every occasion »
- la supériorité (f.) /la sy.pe.ʁjɔ.ʁi.te/ = « the superiority »
- de l’action (f.) /də lak.sjɔ̃/ = « of action »
- en est arrivé à /ɑ̃.n‿ɛ.t‿a.ʁi.ve a/ = « has ended up »
- en faire /ɑ̃ fɛʁ/ = « to make of it »
- sa préoccupation exclusive (f.) /sa pʁe.ɔ.ky.pa.sjɔ̃ ɛk.skly.ziv/ = « its exclusive concern »
- et /e/ = « and »
- à dénier /a de.nje/ = « to deny »
- toute valeur (f.) /tut va.lœʁ/ = « all value »
- à la contemplation (f.) /a la kɔ̃.tɑ̃.pla.sjɔ̃/ = « to contemplation »
- dont /dɔ̃/ = « of which »
- il ignore /i.l‿i.ɲɔʁ/ = « it ignores »
- ou /u/ = « or »
- méconnaît /me.kɔ.nɛ/ = « misunderstands »
- d’ailleurs /da.jœʁ/ = « moreover »
- entièrement /ɑ̃.tjɛʁ.mɑ̃/ = « entirely »
- la véritable nature (f.) /la ve.ʁi.tabl na.tyʁ/ = « the true nature »
Grammaire :
est confirmée : passive – past participle confirmée agrees with cette impression (feminine singular).
où tombe… l’esprit : inverted word order – où = « into which » – verb tombe then subject l’esprit.
lui est propre : lui = indirect object pronoun « to it » – propre à = « proper to » – means « which is proper to it ».
non content de : expression meaning « not satisfied with » + infinitive.
en est arrivé à : en = « by that means » – être arrivé à + infinitive = « to have ended up doing » – arrivé agrees with l’esprit (masculine singular).
en faire : en = « of it » (of action) – faire sa préoccupation = « to make one’s concern ».
dont il ignore… la véritable nature : dont = « of which » – the object of ignore and méconnaît is la véritable nature.
Sens général :
Cette impression est confirmée par l’exagération même dans laquelle tombe l’esprit occidental moderne (en suivant la tendance qui lui est naturelle). Cet esprit, non content de proclamer toujours la supériorité de l’action, a fini par en faire son unique souci et par nier toute valeur à la contemplation – dont il ignore ou méconnaît d’ailleurs complètement la vraie nature.
Au contraire, les doctrines orientales, tout en affirmant aussi nettement que possible la supériorité et même la transcendance de la contemplation par rapport à l’action, n’en accordent pas moins à celle-ci sa place légitime et reconnaissent volontiers toute son importance dans l’ordre des contingences humaines.
- Au contraire /o kɔ̃.tʁɛʁ/ = « On the contrary »
- les doctrines orientales (f. pl.) /le dɔk.tʁin ɔ.ʁjɑ̃.tal/ = « Eastern doctrines »
- tout en affirmant /tu.t‿ɑ̃.n‿a.fiʁ.mɑ̃/ = « while affirming »
- aussi nettement que possible /o.si nɛt.mɑ̃ kə pɔ.sibl/ = « as clearly as possible »
- la supériorité (f.) /la sy.pe.ʁjɔ.ʁi.te/ = « the superiority »
- et même /e mɛm/ = « and even »
- la transcendance (f.) /la tʁɑ̃.sɑ̃.dɑ̃s/ = « the transcendence »
- de la contemplation (f.) /də la kɔ̃.tɑ̃.pla.sjɔ̃/ = « of contemplation »
- par rapport à /paʁ ʁa.pɔʁ a/ = « in relation to »
- l’action (f.) /lak.sjɔ̃/ = « action »
- n’en accordent pas moins /n‿ɑ̃.n‿a.kɔʁd pa mwɛ̃/ = « nevertheless accord »
- à celle-ci /a sɛl.si/ = « to the latter »
- sa place légitime (f.) /sa plas le.ʒi.tim/ = « its legitimate place »
- et /e/ = « and »
- reconnaissent volontiers /ʁə.kɔ.nɛs vɔ.lɔ̃.tje/ = « readily recognize »
- toute son importance (f.) /tut sɔ.n‿ɛ̃.pɔʁ.tɑ̃s/ = « all its importance »
- dans /dɑ̃/ = « in »
- l’ordre des contingences humaines (m.) /lɔʁdʁ de kɔ̃.tɛ̃.ʒɑ̃.s‿y.mɛn/ = « the order of human contingencies »
Grammaire :
tout en affirmant : tout en + present participle = « while doing » – emphasizes simultaneity.
aussi nettement que possible : aussi…que possible = « as…as possible ».
par rapport à : fixed preposition = « in relation to » / « compared to ».
n’en accordent pas moins : ne…pas moins = « nevertheless » – en = « of it » (of action?) – verb accordent (they accord) – literally « they do not accord less of it » = « they nevertheless accord ».
à celle-ci : celle-ci = « the latter » (feminine) – refers to l’action.
sa place : sa = possessive « its » – refers to celle-ci (action).
reconnaissent volontiers : volontiers = adverb « readily » / « gladly ».
Sens général :
Au contraire, les doctrines orientales, tout en affirmant aussi clairement que possible la supériorité (et même la transcendance) de la contemplation par rapport à l’action, accordent quand même à l’action sa place légitime. Elles reconnaissent volontiers toute son importance dans l’ordre des choses humaines qui dépendent du hasard et des circonstances.
Résumé
Guénon affirme que l’antithèse actuelle entre l’Orient et l’Occident réside dans le fait que l’Orient maintient la supériorité de la contemplation sur l’action, tandis que l’Occident moderne soutient la supériorité inverse. Il souligne qu’il ne s’agit plus ici d’un simple rapport de coordination, mais d’un rapport de subordination irréversible, rendant les deux conceptions réellement contradictoires et exclusives l’une de l’autre. Il remarque que l’esprit oriental est intemporel, alors que l’esprit occidental moderne n’est apparu que récemment, ce qui suggère déjà un caractère anormal. Cette anomalie est confirmée par l’exagération de l’esprit occidental, qui fait de l’action sa préoccupation exclusive et dénie toute valeur à la contemplation. En revanche, les doctrines orientales, tout en proclamant la transcendance de la contemplation, accordent à l’action sa place légitime dans l’ordre des contingences humaines.
Remarques générales
- antithèse — Guénon emploie ce terme au sens rhétorique fort : une opposition radicale et réciproque. Il ne s’agit pas d’une simple différence de degré mais d’une inversion complète de la hiérarchie. L’Orient affirme A > B (contemplation supérieure à l’action) ; l’Occident moderne affirme B > A. Ces deux propositions sont logiquement contradictoires, non relativisables par un point de vue supérieur qui les concilierait. C’est pourquoi Guénon parle d’antithèse plutôt que de simple opposition. ↩︎
- irréversible — La subordination, à la différence de la coordination (réversible, car A coordonné à B implique B coordonné à A) ou de l’opposition (symétrique par définition), est une relation asymétrique : si A est subordonné à B, B ne peut être subordonné à A sans contradiction logique. Guénon applique ici un principe fondamental de la logique traditionnelle héritée d’Aristote (Métaphysique, livre Gamma) : la relation d’antériorité et de postériorité est irréversible. L’affirmation simultanée de « contemplation supérieure à l’action » et de « action supérieure à la contemplation » est impossible dans un même système intellectuel cohérent. ↩︎
- anormal — Guénon utilise ce terme dans son sens étymologique : ce qui s’écarte de la norme (nomos), c’est-à-dire de l’ordre traditionnel immuable. L’Occident moderne n’est pas simplement « différent » de l’Orient ; il est pathologique. L’argument chronologique (l’esprit occidental moderne est récent, l’esprit oriental est perpétuel) sert à établir que le premier est une déviation historique contingente, tandis que le second exprime la nature permanente de l’intellect humain. Cet argument se retrouve chez Platon (Lois), où l’ancienneté d’une coutume est une présomption de vérité. ↩︎
- véritable nature — Guénon distingue la contemplation comprise comme simple rêverie psychologique (ce qu’entend l’Occidental moderne quand il emploie ce mot) de la contemplation métaphysique au sens traditionnel. Cette dernière n’est pas une passivité mentale mais l’acte suprême de l’intellect pur, par lequel l’intellect s’unit à son Principe transcendant. Dans la terminologie du Vedānta, il s’agit du nididhyāsana (méditation profonde sur l’identité de l’ātman et du Brahman) ; dans le christianisme, de la theoria des Pères grecs (Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur). Le moderne ignore cette réalité parce que son psychologisme réduit toute expérience intérieure à des états subjectifs. ↩︎
- transcendance — Guénon distingue soigneusement supériorité (rapport hiérarchique à l’intérieur d’un même domaine) et transcendance (appartenance à un ordre de réalité ontologiquement distinct et supérieur). La contemplation n’est pas seulement supérieure à l’action ; elle lui est transcendante, c’est-à-dire qu’elle relève d’un plan de réalité où les catégories de l’action (finalité, efficacité, temporalité) n’ont plus cours. L’action obtient sa « place légitime » dans l’ordre des contingences : elle est nécessaire pour l’homme en tant qu’être incarné, mais elle est privée de valeur ultime en elle-même. C’est la doctrine du karma-yoga dans la Bhagavad-Gītā (chap. II, 47-48) : l’action accomplie sans attachement au fruit, mais subordonnée à la connaissance. ↩︎
Notes de Guénon
- toute son importance dans l’ordre des contingences humaines — Ceux qui douteraient de cette importance très réelle, quoique relative, que les doctrines traditionnelles de l’Orient et notamment celle de l’Inde, accordent à l’action, n’auraient, pour s’en convaincre, qu’à se reporter à la Bhagavad-Gītā, qui est d’ailleurs, il ne faut pas l’oublier si l’on veut en bien comprendre le sens, un livre spécialement destiné à l’usage des Kṣatriyas.