Chapitre 3 – Connaissance et action

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Dans ce chapitre, René Guénon soutient que le monde moderne souffre d’une confusion profonde entre la connaissance et l’action, une confusion qui inverse leur véritable ordre hiérarchique. Il commence par affirmer que, dans les civilisations traditionnelles, la connaissance est toujours supérieure à l’action et en constitue le principe nécessaire. Une action privée de connaissance est aveugle et ne peut être véritablement efficace sur le plan spirituel. La modernité, quant à elle, a renversé ce rapport en exaltant l’action pour elle-même et en réduisant la connaissance à un simple instrument d’utilité pratique.

Guénon explique que ce renversement est lié à la conception moderne de l’individu, qui se prend pour le centre de toutes choses. Il en résulte un mépris pour la connaissance purement spéculative, qui cherche seulement la contemplation des vérités éternelles, au profit d’un activisme toujours agité et superficiel. Il observe que la philosophie moderne, surtout depuis Bacon et Descartes, a substitué à la recherche de la sagesse la recherche de la puissance sur la nature. Ainsi, la connaissance n’est plus recherchée comme un moyen de libération intellectuelle mais comme un outil de domination matérielle.

Cette dégradation de la connaissance entraîne une dégradation parallèle de l’action. Selon Guénon, l’action traditionnelle, qu’elle soit rituelle ou sociale, est toujours l’application d’un principe supérieur qui transcende l’individu. Elle est un reflet, dans le domaine temporel, d’un ordre éternel et immuable. L’action moderne, au contraire, s’est coupée de tout principe transcendant et est devenue purement profane et chaotique. C’est une action « fiévreuse » qui se meut dans le vide car elle ne reconnaît plus aucun point fixe au‑dessus du niveau humain.

Il distingue ensuite deux types de connaissance : la connaissance rationnelle, discursive et limitée au domaine de l’individu, et l’intuition intellectuelle, supra‑rationnelle et ouverte directement sur la vérité métaphysique. La pensée occidentale moderne, depuis Descartes, s’est enfermée dans le rationalisme, niant l’existence de toute faculté supérieure à la raison. Ce rationalisme est inséparable de l’individualisme, car il refuse d’admettre aucun principe qui transcende le moi humain individuel. Par conséquent, l’Occident moderne a perdu tout contact avec la véritable tradition, qui n’est rien d’autre que la transmission d’une sagesse supra‑humaine.

Guénon souligne que l’intuition intellectuelle, par laquelle seule est atteinte la connaissance métaphysique pure, n’a absolument rien de commun avec l’intuition dont parlent certains philosophes modernes, comme Bergson. Cette intuition moderne est infra‑rationnelle, elle appartient à l’ordre sensible, alors que la véritable intuition intellectuelle est supra‑rationnelle et relève de l’intellect pur. Les doctrines antiques et médiévales, même lorsqu’elles étaient simplement philosophiques, reconnaissaient explicitement la supériorité de l’intellect sur la raison. La possibilité même d’une civilisation traditionnelle repose sur la présence effective de cette intuition intellectuelle, infaillible en elle‑même et à laquelle tout est « suspendu » comme à sa source.

Il conclut que tant que les Occidentaux persisteront à méconnaître ou à nier l’intuition intellectuelle, ils seront incapables de posséder une véritable tradition. Ils ne pourront pas non plus comprendre les authentiques représentants des civilisations orientales, où tout est organisé en référence à cette intuition immuable, unique point de départ de tout développement conforme aux normes traditionnelles. La crise moderne est donc la conséquence directe d’une chute de la connaissance dans l’action, de l’intellect dans la simple raison, et de l’universel dans l’individuel. Seul un rétablissement de la primauté de la connaissance pure peut mettre fin à cette subversion, mais un tel rétablissement suppose un retour à des principes que la modernité a définitivement rejetés.