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Dans ce chapitre, René Guénon identifie la scission entre l’Orient et l’Occident comme l’un des caractères particuliers du monde moderne. Bien qu’il ait déjà traité cette question ailleurs, il est nécessaire d’y revenir pour préciser certains aspects et dissiper quelques malentendus. Il rappelle qu’il y eut toujours des civilisations diverses et multiples, chacune se développant selon les aptitudes d’un peuple ou d’une race donnés. Mais la distinction ne signifie pas opposition. Il peut y avoir une sorte d’équivalence entre des civilisations de formes très différentes, dès lors qu’elles reposent toutes sur les mêmes principes fondamentaux, dont elles représentent seulement des applications conditionnées par des circonstances variées. Tel est le cas de toutes les civilisations qu’il appelle normales ou traditionnelles. Entre elles, il n’y a aucune opposition essentielle, et les divergences éventuelles ne sont qu’extérieures et superficielles.
En revanche, une civilisation qui ne reconnaît aucun principe supérieur, qui n’est fondée en réalité que sur une négation des principes, est par là même dépourvue de tout moyen d’entente profonde et efficace avec les autres. Car cette entente ne peut s’établir que par en haut – c’est-à-dire précisément par ce qui manque à cette civilisation anormale et déviée. Dans l’état présent du monde, nous avons donc, d’un côté, toutes les civilisations demeurées fidèles à l’esprit traditionnel (les civilisations orientales), et, de l’autre, une civilisation proprement antitraditionnelle, qui est la civilisation occidentale moderne.
Ces quelques considérations font déjà comprendre ce qui manque à la civilisation occidentale moderne, tant pour un véritable rapprochement avec l’Orient qu’en elle-même, afin qu’elle soit une civilisation normale et complète. Ces deux questions sont si étroitement liées qu’elles n’en font qu’une. Guénon annonce qu’il va maintenant montrer plus complètement en quoi consiste l’esprit antitraditionnel (qui est proprement l’esprit moderne) et quelles conséquences il porte en lui – conséquences qui se déroulent avec une logique implacable dans les événements présents.
Avant d’en venir là, il propose une dernière réflexion. Être résolument « anti-moderne » n’est pas être « anti-occidental ». C’est au contraire le seul effort valable pour tenter de sauver l’Occident de son propre désordre. Aucun Oriental fidèle à sa propre tradition ne saurait envisager les choses autrement. Certains parlent aujourd’hui de la « défense de l’Occident », ce que Guénon trouve vraiment singulier. Comme on le verra, c’est la civilisation moderne qui menace de tout engloutir et d’entraîner toute l’humanité dans le tourbillon de son activité désordonnée. Cette défense est tout à fait injustifiée si elle est dirigée contre l’Orient, car le véritable Orient ne songe ni à attaquer ni à dominer qui que ce soit. Il ne demande rien d’autre que son indépendance et sa tranquillité, ce qui est parfaitement légitime.
La vérité est que l’Occident a grand besoin d’être défendu, mais seulement contre lui-même – contre ses propres tendances qui, si on les pousse à bout, le mèneront inévitablement à la ruine. C’est donc de « réforme de l’Occident » qu’il faudrait parler. Cette réforme, si elle était ce qu’elle doit être, c’est-à-dire une véritable restauration traditionnelle, aurait pour conséquence naturelle un rapprochement avec l’Orient. Guénon ne demande qu’à contribuer, dans la mesure de ses moyens, à la fois à cette réforme et à ce rapprochement, s’il est encore temps et si un tel résultat peut être obtenu avant la catastrophe finale vers laquelle la civilisation moderne marche à grands pas. Mais même s’il était déjà trop tard pour éviter cette catastrophe, l’œuvre accomplie dans cette intention ne serait pas inutile. Elle servirait en tout cas à préparer, si lointainement que ce soit, cette « discrimination » dont il parlait au début, et par là à assurer la conservation des éléments qui doivent échapper au naufrage du monde présent pour devenir les germes du monde futur.