¶8 En nous rapprochant de l’Occident, nous voyons que la même époque fut, chez les Juifs, celle de la captivité de Babylone1 ; et ce qui est peut-être un des faits les plus étonnants qu’on ait à constater, c’est qu’une courte période de soixante-dix ans fut suffisante pour leur faire perdre jusqu’à leur écriture, puisqu’ils durent ensuite reconstituer les Livres sacrés avec des caractères tout autres que ceux qui avaient été en usage jusqu’alors2. On pourrait citer encore bien d’autres événements se rapportant à peu près à la même date : nous noterons seulement que ce fut pour Rome le commencement de la période proprement « historique », succédant à l’époque « légendaire » des rois3, et qu’on sait aussi, quoique d’une façon un peu vague, qu’il y eut alors d’importants mouvements chez les peuples celtiques4 ; mais, sans y insister davantage, nous en arriverons à ce qui concerne la Grèce. Là également, le VIe siècle fut le point de départ de la civilisation dite « classique », la seule à laquelle les modernes reconnaissent le caractère « historique », et tout ce qui précède est assez mal connu pour être traité de « légendaire », bien que les découvertes archéologiques récentes ne permettent plus de douter que, du moins, il y eut là une civilisation très réelle5 ; et nous avons quelques raisons de penser que cette première civilisation hellénique fut beaucoup plus intéressante intellectuellement que celle qui la suivit, et que leurs rapports ne sont pas sans offrir quelque analogie avec ceux qui existent entre l’Europe du moyen âge et l’Europe moderne6. Cependant, il convient de remarquer que la scission ne fut pas aussi radicale que dans ce dernier cas, car il y eut, au moins partiellement, une réadaptation effectuée dans l’ordre traditionnel, principalement dans le domaine des « mystères »7 ; et il faut y rattacher le Pythagorisme, qui fut surtout, sous une forme nouvelle, une restauration de l’Orphisme antérieur, et dont les liens évidents avec le culte delphique de l’Apollon hyperboréen permettent même d’envisager une filiation continue et régulière avec l’une des plus anciennes traditions de l’humanité8. Mais, d’autre part, on vit bientôt apparaître quelque chose dont on n’avait encore eu aucun exemple et qui devait, par la suite, exercer une influence néfaste sur tout le monde occidental : nous voulons parler de ce mode spécial de pensée qui prit et garda le nom de « philosophie »9 ; et ce point est assez important pour que nous nous y arrêtions quelques instants.

En nous rapprochant de l’Occident, nous voyons que la même époque fut, chez les Juifs, celle de la captivité de Babylone ; et ce qui est peut-être un des faits les plus étonnants qu’on ait à constater, c’est qu’une courte période de soixante-dix ans fut suffisante pour leur faire perdre jusqu’à leur écriture, puisqu’ils durent ensuite reconstituer les Livres sacrés avec des caractères tout autres que ceux qui avaient été en usage jusqu’alors.

  • En /ɑ̃/ = « By » (gerund marker)
  • nous /nu/ = « ourselves » (reflexive)
  • rapprochant /ʁa.pʁɔ.ʃɑ̃/ = « drawing closer » (present participle)
  • de /də/ = « to »
  • l’Occident (m.) /lɔk.si.dɑ̃/ = « the West »
  • nous /nu/ = « we »
  • voyons /vwa.jɔ̃/ = « see »
  • que /kə/ = « that »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • même /mɛm/ = « same »
  • époque (f.) /e.pɔk/ = « era »
  • fut /fy/ = « was » (past historic)
  • chez /ʃe/ = « among »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • Juifs (m.) /ʒɥif/ = « Jews »
  • celle (f.) /sɛl/ = « that of »
  • de /də/ = « of »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • captivité (f.) /kap.ti.vi.te/ = « captivity »
  • de /də/ = « of »
  • Babylone (f.) /ba.bi.lɔn/ = « Babylon »
  • ; / / = «  »
  • et /e/ = « and »
  • ce /sə/ = « that which »
  • qui /ki/ = « that »
  • est /ɛ/ = « is »
  • peut-être /pø.tɛtʁ/ = « perhaps »
  • un (m.) /œ̃/ = « one »
  • des (m. pl.) /de/ = « of the »
  • faits (m.) /fɛ/ = « facts »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • plus /ply/ = « most »
  • étonnants /e.tɔ.nɑ̃/ = « astonishing »
  • qu’ /k‿/ = « that » (relative pronoun)
  • on /ɔ̃/ = « one »
  • ait /ɛ/ = « has » (subjunctive)
  • à /a/ = « to »
  • constater /kɔ̃.sta.te/ = « observe »
  • c’est /sɛ/ = « it is »
  • qu’ /k‿/ = « that »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • courte /kuʁt/ = « short »
  • période (f.) /pe.ʁjɔd/ = « period »
  • de /də/ = « of »
  • soixante-dix /swa.sɑ̃t.dis/ = « seventy »
  • ans (m.) /ɑ̃/ = « years »
  • fut /fy/ = « was »
  • suffisante /sy.fi.zɑ̃t/ = « sufficient »
  • pour /puʁ/ = « to »
  • leur /lœʁ/ = « them »
  • faire /fɛʁ/ = « make »
  • perdre /pɛʁdʁ/ = « lose »
  • jusqu’à /ʒys.k‿a/ = « even »
  • leur /lœʁ/ = « their »
  • écriture (f.) /e.kʁi.tyʁ/ = « writing system »
  • puisqu’ /pɥisk/ = « since »
  • ils /il/ = « they »
  • durent /dyʁ/ = « had to » (past historic of devoir)
  • ensuite /ɑ̃.sɥit/ = « afterwards »
  • reconstituer /ʁə.kɔ̃.sti.tɥe/ = « reconstitute »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • Livres (m.) /livʁ/ = « Books »
  • sacrés /sa.kʁe/ = « sacred »
  • avec /a.vɛk/ = « with »
  • des (m. pl.) /de/ = « some »
  • caractères (m.) /ka.ʁak.tɛʁ/ = « characters »
  • tout /tu/ = « completely »
  • autres /otʁ/ = « different »
  • que /kə/ = « than »
  • ceux (m. pl.) /sø/ = « those »
  • qui /ki/ = « which »
  • avaient été /a.vɛ e.te/ = « had been »
  • en /ɑ̃/ = « in »
  • usage (m.) /y.zaʒ/ = « use »
  • jusqu’alors /ʒys.k‿a.lɔʁ/ = « until then »

Grammaire :

  • En nous rapprochant : gerund of reflexive verb se rapprocher = « by drawing closer. »
  • fut celle de : celle = feminine singular pronoun referring to l’époque.
  • qu’on ait à constater : subjunctive after un des faits les plus étonnants (superlative + relative clause).
  • pour leur faire perdre : faire perdre quelque chose à quelqu’un = « to make someone lose something. »
  • durent reconstituer : past historic of devoir + infinitive = « had to reconstitute. »
  • ceux qui avaient été en usage : ceux = masculine plural pronoun referring to caractères.

Sens général :

En nous rapprochant de l’Occident, nous voyons que la même époque fut, chez les Juifs, celle de la captivité de Babylone. Et ce qui est peut-être un des faits les plus étonnants qu’on ait à constater, c’est qu’une courte période de soixante-dix ans fut suffisante pour leur faire perdre jusqu’à leur écriture, puisqu’ils durent ensuite reconstituer les Livres sacrés avec des caractères tout différents de ceux qui avaient été en usage jusqu’alors.


On pourrait citer encore bien d’autres événements se rapportant à peu près à la même date : nous noterons seulement que ce fut pour Rome le commencement de la période proprement « historique », succédant à l’époque « légendaire » des rois, et qu’on sait aussi, quoique d’une façon un peu vague, qu’il y eut alors d’importants mouvements chez les peuples celtiques ; mais, sans y insister davantage, nous en arriverons à ce qui concerne la Grèce.

  • On /ɔ̃/ = « One »
  • pourrait /pu.ʁɛ/ = « could » (conditional)
  • citer /si.te/ = « cite »
  • encore /ɑ̃.kɔʁ/ = « still »
  • bien /bjɛ̃/ = « many »
  • d’autres /dotʁ/ = « other »
  • événements (m.) /e.vɛn.mɑ̃/ = « events »
  • se /sə/ = « themselves »
  • rapportant /ʁa.pɔʁ.tɑ̃/ = « relating »
  • à peu près /a pø pʁɛ/ = « approximately »
  • à /a/ = « to »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • même /mɛm/ = « same »
  • date (f.) /dat/ = « date »
  • : / / = colon
  • nous /nu/ = « we »
  • noterons /nɔ.tə.ʁɔ̃/ = « will note »
  • seulement /sœl.mɑ̃/ = « only »
  • que /kə/ = « that »
  • ce /sə/ = « it »
  • fut /fy/ = « was »
  • pour /puʁ/ = « for »
  • Rome (f.) /ʁɔm/ = « Rome »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • commencement (m.) /kɔ.mɑ̃s.mɑ̃/ = « beginning »
  • de /də/ = « of »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • période (f.) /pe.ʁjɔd/ = « period »
  • proprement /pʁɔ.pʁə.mɑ̃/ = « strictly »
  • « historique » /is.tɔ.ʁik/ = « historical »
  • succédant /syk.se.dɑ̃/ = « succeeding »
  • à /a/ = « to »
  • l’époque (f.) /le.pɔk/ = « the era »
  • « légendaire » /le.ʒɑ̃.dɛʁ/ = « legendary »
  • des (m. pl.) /de/ = « of the »
  • rois (m.) /ʁwa/ = « kings »
  • et /e/ = « and »
  • qu’ /k‿/ = « that »
  • on /ɔ̃/ = « one »
  • sait /sɛ/ = « knows »
  • aussi /o.si/ = « also »
  • quoique /kwa.kə/ = « although »
  • d’une /dyn/ = « in a »
  • façon (f.) /fa.sɔ̃/ = « way »
  • un /œ̃/ = « a »
  • peu /pø/ = « little »
  • vague /vaɡ/ = « vague »
  • qu’ /k‿/ = « that »
  • il y eut /i.l‿j‿y/ = « there were » (past historic)
  • alors /a.lɔʁ/ = « then »
  • d’importants /dɛ̃.pɔʁ.tɑ̃/ = « important »
  • mouvements (m.) /muv.mɑ̃/ = « movements »
  • chez /ʃe/ = « among »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • peuples (m.) /pœpl/ = « peoples »
  • celtiques /sɛl.tik/ = « Celtic »
  • ; / / = «  »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • sans /sɑ̃/ = « without »
  • y /i/ = « there » / « on it »
  • insister /ɛ̃.sis.te/ = « to insist »
  • davantage /da.vɑ̃.taʒ/ = « further »
  • nous /nu/ = « we »
  • en /ɑ̃/ = « from there »
  • arriverons /a.ʁi.və.ʁɔ̃/ = « will arrive »
  • à /a/ = « at »
  • ce /sə/ = « that which »
  • qui /ki/ = « that »
  • concerne /kɔ̃.sɛʁn/ = « concerns »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • Grèce (f.) /ɡʁɛs/ = « Greece »

Grammaire :

  • On pourrait citer : conditional = « One could cite. »
  • se rapportant à : present participle of se rapporter à = « relating to. »
  • ce fut pour Rome le commencement de : ce fut = past historic of c’est.
  • succédant à : present participle = « succeeding » / « following. »
  • quoique d’une façon un peu vague : quoique + (implied ce soit) = « although it is in a somewhat vague way. »
  • il y eut : past historic of il y a = « there were. »
  • sans y insister davantage : y = « on it » (referring to the subject of Celtic movements).
  • nous en arriverons à : en arriver à = « to get around to. »

Sens général :

On pourrait citer encore bien d’autres événements se rapportant à peu près à la même date. Nous noterons seulement que ce fut pour Rome le commencement de la période proprement « historique », succédant à l’époque « légendaire » des rois, et qu’on sait aussi, quoique d’une façon un peu vague, qu’il y eut alors d’importants mouvements chez les peuples celtiques. Mais, sans y insister davantage, nous en arriverons à ce qui concerne la Grèce.


Là également, le VIe siècle fut le point de départ de la civilisation dite « classique », la seule à laquelle les modernes reconnaissent le caractère « historique », et tout ce qui précède est assez mal connu pour être traité de « légendaire », bien que les découvertes archéologiques récentes ne permettent plus de douter que, du moins, il y eut là une civilisation très réelle ; et nous avons quelques raisons de penser que cette première civilisation hellénique fut beaucoup plus intéressante intellectuellement que celle qui la suivit, et que leurs rapports ne sont pas sans offrir quelque analogie avec ceux qui existent entre l’Europe du moyen âge et l’Europe moderne.

  • /la/ = « There »
  • également /e.ɡal.mɑ̃/ = « also »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • VIe (m.) /sjɛsjɛm/ = « 6th »
  • siècle (m.) /sjɛkl/ = « century »
  • fut /fy/ = « was »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • point (m.) /pwɛ̃/ = « point »
  • de /də/ = « of »
  • départ (m.) /de.paʁ/ = « departure »
  • de /də/ = « of »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • civilisation (f.) /si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « civilization »
  • dite /dit/ = « called »
  • « classique » /kla.sik/ = « classical »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • seule (f.) /sœl/ = « only one »
  • à /a/ = « to »
  • laquelle /la.kɛl/ = « which »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • modernes /mɔ.dɛʁn/ = « moderns »
  • reconnaissent /ʁə.kɔ.nɛs/ = « recognize »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • caractère (m.) /ka.ʁak.tɛʁ/ = « character »
  • « historique » /is.tɔ.ʁik/ = « historical »
  • et /e/ = « and »
  • tout /tu/ = « everything »
  • ce /sə/ = « that which »
  • qui /ki/ = « that »
  • précède /pʁe.sɛd/ = « precedes »
  • est /ɛ/ = « is »
  • assez /a.se/ = « rather »
  • mal /mal/ = « poorly »
  • connu /kɔ.ny/ = « known »
  • pour /puʁ/ = « to »
  • être /ɛtʁ/ = « be »
  • traité /tʁe.te/ = « treated »
  • de /də/ = « as »
  • « légendaire » /le.ʒɑ̃.dɛʁ/ = « legendary »
  • bien que /bjɛ̃ kə/ = « although »
  • les (f. pl.) /le/ = « the »
  • découvertes (f.) /de.ku.vɛʁt/ = « discoveries »
  • archéologiques /aʁ.ke.ɔ.lɔ.ʒik/ = « archaeological »
  • récentes /ʁe.sɑ̃t/ = « recent »
  • ne /nə/ = negative particle
  • permettent /pɛʁ.mɛt/ = « allow »
  • plus /ply/ = « no longer »
  • de /də/ = « to »
  • douter /du.te/ = « doubt »
  • que /kə/ = « that »
  • du moins /dy mwɛ̃/ = « at least »
  • il y eut /i.l‿j‿y/ = « there was » (past historic)
  • /la/ = « there »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • civilisation (f.) /si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « civilization »
  • très /tʁɛ/ = « very »
  • réelle /ʁe.ɛl/ = « real »
  • ; / / = «  »
  • et /e/ = « and »
  • nous /nu/ = « we »
  • avons /a.vɔ̃/ = « have »
  • quelques (f. pl.) /kɛlk/ = « some »
  • raisons (f.) /ʁɛ.zɔ̃/ = « reasons »
  • de /də/ = « to »
  • penser /pɑ̃.se/ = « think »
  • que /kə/ = « that »
  • cette (f.) /sɛt/ = « this »
  • première /pʁə.mjɛʁ/ = « first »
  • civilisation (f.) /si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « civilization »
  • hellénique /e.le.nik/ = « Hellenic »
  • fut /fy/ = « was »
  • beaucoup /bo.ku/ = « much »
  • plus /ply/ = « more »
  • intéressante /ɛ̃.te.ʁɛ.sɑ̃t/ = « interesting »
  • intellectuellement /ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl.mɑ̃/ = « intellectually »
  • que /kə/ = « than »
  • celle (f.) /sɛl/ = « that one »
  • qui /ki/ = « which »
  • la /la/ = « it »
  • suivit /sɥi.vi/ = « followed » (past historic)
  • et /e/ = « and »
  • que /kə/ = « that »
  • leurs /lœʁ/ = « their »
  • rapports (m.) /ʁa.pɔʁ/ = « relations »
  • ne /nə/ = negative particle
  • sont /sɔ̃/ = « are »
  • pas /pa/ = « not »
  • sans /sɑ̃/ = « without »
  • offrir /ɔ.fʁiʁ/ = « offering »
  • quelque /kɛlk/ = « some »
  • analogie (f.) /a.na.lɔ.ʒi/ = « analogy »
  • avec /a.vɛk/ = « with »
  • ceux (m. pl.) /sø/ = « those »
  • qui /ki/ = « which »
  • existent /ɛɡ.zist/ = « exist »
  • entre /ɑ̃tʁ/ = « between »
  • l’Europe (f.) /ly.ʁɔp/ = « Europe »
  • du /dy/ = « of the »
  • moyen âge /mwa.jɛ.n‿aʒ/ = « Middle Ages »
  • et /e/ = « and »
  • l’Europe (f.) /ly.ʁɔp/ = « Europe »
  • moderne /mɔ.dɛʁn/ = « modern »

Grammaire :

  • la seule à laquelle : lequel relative pronoun after à (to which). La seule = « the only one. »
  • tout ce qui précède : ce qui = « that which » (neuter).
  • est assez mal connu pour être traité de : assez…pour = « sufficiently…to. » Traiter de = « to label as. »
  • bien que…ne permettent plus de douter que : bien que + subjunctive (permettent is indicative here because ne…plus is negative, but in formal French bien que would take subjunctive – the text uses indicative for factual concession). Douter que = « to doubt that. »
  • il y eut : past historic of il y a.
  • que celle qui la suivit : celle = feminine pronoun referring to civilisation. Suivit = past historic of suivre.
  • ne sont pas sans offrir : ne pas sans + infinitive = « are not without » (double negative = affirmative).
  • ceux qui existent : ceux = masculine plural pronoun referring to rapports.

Sens général :

Là également, le VIe siècle fut le point de départ de la civilisation dite « classique », la seule à laquelle les modernes reconnaissent le caractère « historique ». Tout ce qui précède est assez mal connu pour être traité de « légendaire », bien que les découvertes archéologiques récentes ne permettent plus de douter que, du moins, il y eut là une civilisation très réelle. Et nous avons quelques raisons de penser que cette première civilisation hellénique fut beaucoup plus intéressante intellectuellement que celle qui la suivit, et que leurs rapports ne sont pas sans offrir quelque analogie avec ceux qui existent entre l’Europe du moyen âge et l’Europe moderne.


Cependant, il convient de remarquer que la scission ne fut pas aussi radicale que dans ce dernier cas, car il y eut, au moins partiellement, une réadaptation effectuée dans l’ordre traditionnel, principalement dans le domaine des « mystères » ; et il faut y rattacher le Pythagorisme, qui fut surtout, sous une forme nouvelle, une restauration de l’Orphisme antérieur, et dont les liens évidents avec le culte delphique de l’Apollon hyperboréen permettent même d’envisager une filiation continue et régulière avec l’une des plus anciennes traditions de l’humanité.

  • Cependant /sə.pɑ̃.dɑ̃/ = « However »
  • il /il/ = « it »
  • convient /kɔ̃.vjɛ̃/ = « is appropriate » / « is fitting »
  • de /də/ = « to »
  • remarquer /ʁə.maʁ.ke/ = « note »
  • que /kə/ = « that »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • scission (f.) /si.sjɔ̃/ = « split »
  • ne /nə/ = negative particle
  • fut /fy/ = « was »
  • pas /pa/ = « not »
  • aussi /o.si/ = « as »
  • radicale /ʁa.di.kal/ = « radical »
  • que /kə/ = « as »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • ce (m.) /sə/ = « this »
  • dernier /dɛʁ.nje/ = « latter »
  • cas (m.) /ka/ = « case »
  • car /kaʁ/ = « because »
  • il y eut /i.l‿j‿y/ = « there was »
  • au moins /o mwɛ̃/ = « at least »
  • partiellement /paʁ.sjɛl.mɑ̃/ = « partially »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • réadaptation (f.) /ʁe.a.dap.ta.sjɔ̃/ = « readaptation »
  • effectuée /e.fɛk.tɥe/ = « carried out »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • l’ordre (m.) /lɔʁdʁ/ = « the order »
  • traditionnel /tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « traditional »
  • principalement /pʁɛ̃.si.pal.mɑ̃/ = « principally »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • domaine (m.) /dɔ.mɛn/ = « domain »
  • des (m. pl.) /de/ = « of the »
  • « mystères » /mis.tɛʁ/ = « mysteries »
  • ; / / = «  »
  • et /e/ = « and »
  • il /il/ = « it »
  • faut /fo/ = « is necessary »
  • y /i/ = « to it »
  • rattacher /ʁa.ta.ʃe/ = « to connect »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • Pythagorisme (m.) /pi.ta.ɡɔ.ʁism/ = « Pythagoreanism »
  • qui /ki/ = « which »
  • fut /fy/ = « was »
  • surtout /syʁ.tu/ = « above all »
  • sous /su/ = « in »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • forme (f.) /fɔʁm/ = « form »
  • nouvelle /nu.vɛl/ = « new »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • restauration (f.) /ʁɛs.tɔ.ʁa.sjɔ̃/ = « restoration »
  • de /də/ = « of »
  • l’Orphisme (m.) /lɔʁ.fism/ = « Orphism »
  • antérieur /ɑ̃.te.ʁjœʁ/ = « earlier »
  • et /e/ = « and »
  • dont /dɔ̃/ = « of which »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • liens (m.) /ljɛ̃/ = « links »
  • évidents /e.vi.dɑ̃/ = « evident »
  • avec /a.vɛk/ = « with »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • culte (m.) /kylt/ = « cult »
  • delphique /dɛl.fik/ = « Delphic »
  • de /də/ = « of »
  • l’Apollon (m.) /la.pɔ.lɔ̃/ = « Apollo »
  • hyperboréen /i.pɛʁ.bɔ.ʁe.ɛ̃/ = « Hyperborean »
  • permettent /pɛʁ.mɛt/ = « allow »
  • même /mɛm/ = « even »
  • d’envisager /dɑ̃.vi.za.ʒe/ = « to consider »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • filiation (f.) /fi.lja.sjɔ̃/ = « filiation »
  • continue /kɔ̃.ti.ny/ = « continuous »
  • et /e/ = « and »
  • régulière /ʁe.ɡy.ljɛʁ/ = « regular »
  • avec /a.vɛk/ = « with »
  • l’une (f.) /lyn/ = « one of »
  • des (f. pl.) /de/ = « of the »
  • plus /ply/ = « most »
  • anciennes /ɑ̃.sjɛn/ = « ancient »
  • traditions (f.) /tʁa.di.sjɔ̃/ = « traditions »
  • de /də/ = « of »
  • l’humanité (f.) /ly.ma.ni.te/ = « humanity »

Grammaire :

  • il convient de remarquer que : convenir de + infinitive = « to be appropriate to. » Impersonal il convient = « it is fitting. »
  • ne fut pas aussi radicale que : comparison of equality with ne…pas aussi…que = « was not as radical as. »
  • il y eut : past historic of il y a.
  • il faut y rattacher : falloir + infinitive = « it is necessary to. » Y = « to it » (referring to the preceding context).
  • dont les liens évidents…permettent : dont = « of which » (refers to Pythagorisme). Subject les liens (plural) with verb permettent (3rd plural).
  • avec l’une des plus anciennes traditions : l’une = feminine singular pronoun.

Sens général :

Cependant, il convient de remarquer que la scission ne fut pas aussi radicale que dans ce dernier cas, car il y eut, au moins partiellement, une réadaptation effectuée dans l’ordre traditionnel, principalement dans le domaine des « mystères ». Et il faut y rattacher le Pythagorisme, qui fut surtout, sous une forme nouvelle, une restauration de l’Orphisme antérieur, et dont les liens évidents avec le culte delphique de l’Apollon hyperboréen permettent même d’envisager une filiation continue et régulière avec l’une des plus anciennes traditions de l’humanité.


Mais, d’autre part, on vit bientôt apparaître quelque chose dont on n’avait encore eu aucun exemple et qui devait, par la suite, exercer une influence néfaste sur tout le monde occidental : nous voulons parler de ce mode spécial de pensée qui prit et garda le nom de « philosophie » ; et ce point est assez important pour que nous nous y arrêtions quelques instants.

  • Mais /mɛ/ = « But »
  • d’autre part /dotʁ paʁ/ = « on the other hand »
  • on /ɔ̃/ = « one »
  • vit /vi/ = « saw » (past historic)
  • bientôt /bjɛ̃.to/ = « soon »
  • apparaître /a.pa.ʁɛtʁ/ = « appear »
  • quelque chose /kɛlk ʃoz/ = « something »
  • dont /dɔ̃/ = « of which »
  • on /ɔ̃/ = « one »
  • n’avait /na.vɛ/ = « had not »
  • encore /ɑ̃.kɔʁ/ = « yet »
  • eu /y/ = « had »
  • aucun /o.kœ̃/ = « no »
  • exemple (m.) /ɛɡ.zɑ̃pl/ = « example »
  • et /e/ = « and »
  • qui /ki/ = « which »
  • devait /də.vɛ/ = « was to » (imperfect)
  • par la suite /paʁ la sɥit/ = « later on »
  • exercer /ɛɡ.zɛʁ.se/ = « exert »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • influence (f.) /ɛ̃.fly.ɑ̃s/ = « influence »
  • néfaste /ne.fast/ = « harmful »
  • sur /syʁ/ = « on »
  • tout /tu/ = « all »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • monde (m.) /mɔ̃d/ = « world »
  • occidental /ɔk.si.dɑ̃.tal/ = « Western »
  • : / / = colon
  • nous /nu/ = « we »
  • voulons /vu.lɔ̃/ = « want »
  • parler /paʁ.le/ = « to speak »
  • de /də/ = « of »
  • ce (m.) /sə/ = « this »
  • mode (m.) /mɔd/ = « mode »
  • spécial /spe.sjal/ = « special »
  • de /də/ = « of »
  • pensée (f.) /pɑ̃.se/ = « thought »
  • qui /ki/ = « which »
  • prit /pʁi/ = « took » (past historic)
  • et /e/ = « and »
  • garda /ɡaʁ.da/ = « kept » (past historic)
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • nom (m.) /nɔ̃/ = « name »
  • de /də/ = « of »
  • « philosophie » (f.) /fi.lɔ.zɔ.fi/ = « philosophy »
  • ; / / = «  »
  • et /e/ = « and »
  • ce (m.) /sə/ = « this »
  • point (m.) /pwɛ̃/ = « point »
  • est /ɛ/ = « is »
  • assez /a.se/ = « sufficiently »
  • important /ɛ̃.pɔʁ.tɑ̃/ = « important »
  • pour que /puʁ kə/ = « that »
  • nous /nu/ = « we »
  • nous /nu/ = « ourselves »
  • y /i/ = « on it »
  • arrêtions /a.ʁɛ.tjɔ̃/ = « stop » / « dwell » (subjunctive)
  • quelques /kɛlk/ = « a few »
  • instants (m.) /ɛ̃s.tɑ̃/ = « moments »

Grammaire :

  • on vit apparaître : voir + infinitive = « to see something appear. » Vit = past historic.
  • dont on n’avait encore eu aucun exemple : dont = « of which. » Ne…aucun = « no. » Past perfect avait eu.
  • qui devait exercer : devoir in imperfect + infinitive = « was to exert » (future in the past).
  • par la suite : fixed expression = « later on » / « subsequently. »
  • nous voulons parler de : vouloir parler de = « to mean » / « to refer to. »
  • assez important pour que nous nous y arrêtions : assez…pour que + subjunctive = « sufficiently…that. » S’arrêter à = « to dwell on. » Nous (subject) + nous (reflexive) + y (adverb) + arrêtions (subjunctive).

Sens général :

Mais, d’autre part, on vit bientôt apparaître quelque chose dont on n’avait encore eu aucun exemple et qui devait, par la suite, exercer une influence néfaste sur tout le monde occidental. Nous voulons parler de ce mode spécial de pensée qui prit et garda le nom de « philosophie ». Et ce point est assez important pour que nous nous y arrêtions quelques instants.

Résumé

En se rapprochant de l’Occident, Guénon observe que la même époque fut, pour les Juifs, celle de la captivité de Babylone. Une courte période de soixante-dix ans suffit à leur faire perdre leur écriture, qu’ils durent reconstituer avec des caractères différents. Pour Rome, ce fut le début de la période proprement historique, succédant à l’époque légendaire des rois. En Grèce, le VIe siècle fut le point de départ de la civilisation dite classique, la seule reconnue comme historique par les modernes, bien que des découvertes archéologiques aient montré l’existence d’une civilisation antérieure très réelle. Guénon pense que cette première civilisation hellénique était intellectuellement plus intéressante. Il note que la scission ne fut pas aussi radicale qu’en Europe moderne, car il y eut une réadaptation dans l’ordre traditionnel, notamment dans les mystères, à laquelle se rattache le pythagorisme (restauration de l’orphisme). En revanche, apparut alors la philosophie, mode de pensée nouveau qui devait exercer une influence néfaste sur tout l’Occident.

Remarques générales

  1. captivité de Babylone — Guénon fait ici référence à la déportation des élites judéennes à Babylone par Nabuchodonosor (597-538 avant l’ère chrétienne), événement majeur qui a profondément marqué la conscience historique d’Israël. Il souligne l’aspect symbolique : une rupture brutale dans la transmission d’une tradition, marquée par la perte même de l’écriture et la nécessité de reconstituer les textes sacrés avec des caractères différents. Pour Guénon, ce n’est pas un accident historique ordinaire, mais un signe de la fin d’une époque et du passage à une autre, correspondant à la fois à l’entrée d’Israël dans l’histoire « profane » et à son adaptation à de nouvelles conditions cycliques. ↩︎
  2. perdre jusqu’à leur écriture — Guénon fait allusion à la tradition selon laquelle les Juifs auraient utilisé une écriture paléo-hébraïque (dérivée du phénicien) avant l’exil, et adopté l’écriture « carrée » (assyrienne ou araméenne) après le retour de Babylone. Le fait que les Livres sacrés aient dû être « reconstitués » suggère que non seulement l’écriture, mais aussi une partie de la transmission orale et écrite avait été interrompue. Pour Guénon, c’est un exemple frappant de la façon dont une rupture cyclique (l’entrée dans le Kali-Yuga) affecte non seulement les institutions, mais les formes mêmes de la culture matérielle et de la transmission. ↩︎
  3. Rome … période « historique » — La tradition romaine place la fondation de la République en 509 avant l’ère chrétienne, peu après la fin de la royauté étrusque. C’est à partir de cette date que les annales romaines deviennent plus précises et que les historiens modernes considèrent l’histoire de Rome comme « historique » (par opposition à la période « légendaire » des sept rois). Guénon note la coïncidence avec le VIe siècle, confirmant son idée d’une barrière commune à toutes les civilisations méditerranéennes et moyen-orientales. ↩︎
  4. mouvements chez les peuples celtiques — Guénon se réfère aux migrations celtiques (Hallstatt, La Tène) qui, au VIe siècle avant l’ère chrétienne, voient l’expansion des peuples celtes en Europe centrale, en Gaule, dans la péninsule Ibérique, dans le nord de l’Italie et jusqu’en Asie Mineure (Galates). Bien que les sources soient rares, l’archéologie confirme des transformations majeures. Guénon utilise cette mention pour étendre son argument à toute l’Europe non classique, montrant que le VIe siècle marque une rupture même dans les régions que l’historiographie conventionnelle qualifie de « préhistoriques » ou « légendaires ». ↩︎
  5. civilisation antérieure à la Grèce classique — Guénon fait allusion aux civilisations mycénienne, minoenne (Crète) et cycladique, que les archéologues du XIXe siècle avaient commencé à exhumer (Schliemann à Mycènes, Evans en Crète). Ces découvertes ont montré que la Grèce antique n’avait pas commencé avec Homère et les cités classiques, mais qu’une civilisation brillante, plus ancienne, l’avait précédée. Guénon voit là une confirmation de sa thèse : avant le VIe siècle, il existait des civilisations « réelles » mais que l’histoire profane ignore parce qu’elles ne correspondent pas à ses critères (écriture, monuments de pierre, chronologie précise). Ce n’est pas elles qui sont « légendaires », c’est la prétention de l’histoire moderne à ne connaître que ce qui a laissé des traces lisibles pour elle. ↩︎
  6. analogie entre Grèce archaïque et Grèce classique / Moyen Âge et modernité — Guénon établit un parallèle entre deux ruptures : celle entre la Grèce antérieure au VIe siècle (mycénienne, minoenne) et la Grèce classique (cités, philosophie), et celle entre l’Europe médiévale (chrétienne, traditionnelle) et l’Europe moderne (Renaissance, matérialisme). Dans les deux cas, la civilisation antérieure est plus « intellectuellement intéressante » (plus traditionnelle, plus métaphysique) ; la civilisation postérieure marque une chute dans le profane, la superficialité et l’individualisme. Il ne s’agit pas d’un progrès, mais d’une dégradation cyclique. ↩︎
  7. réadaptation dans le domaine des « mystères » — Guénon souligne que, contrairement à la rupture moderne (qui a rejeté presque toute tradition), la Grèce classique a conservé, sous une forme adaptée, certains éléments traditionnels, notamment les cultes à mystères (Éleusis, Orphisme, Dionysos, etc.). Ces mystères étaient des institutions ésotériques qui transmettaient une connaissance métaphysique et des rites d’initiation. Leur existence montre que la tradition n’a pas été complètement interrompue, mais seulement voilée et réservée à une élite. Cette situation est analogue à la distinction entre ésotérisme et exotérisme dans d’autres traditions (taoïsme/confucianisme en Chine, hindouisme avec ses écoles initiatiques). ↩︎
  8. Pythagorisme, Orphisme, Apollon hyperboréen — Guénon présente ici une vision traditionnelle de l’histoire grecque : le pythagorisme ne serait pas une invention nouvelle, mais la restauration (sous une forme adaptée aux conditions du Kali-Yuga) d’un enseignement plus ancien, celui d’Orphée (personnage mythique mais porteur d’une tradition initiatique réelle). Orphée lui-même serait lié à un culte hyperboréen d’Apollon, c’est-à-dire à une tradition non grecque, septentrionale, plus ancienne encore. Cette filiation continue (malgré les ruptures apparentes) illustre la thèse de la sophia perennis : une même sagesse primordiale se transmet à travers les âges et les civilisations, sous des formes extérieures différentes. ↩︎
  9. « philosophie » comme rupture néfaste — Guénon porte un jugement sévère sur la philosophie grecque (et, par extension, sur toute la philosophie occidentale). Ce qui est nouveau au VIe siècle, ce n’est pas la pensée rationnelle (qui existait déjà), mais la prétention de la raison humaine à se suffire à elle-même, à se substituer à l’autorité traditionnelle et à construire des systèmes autonomes coupés de toute révélation ou initiation. La philosophie, pour Guénon, n’est pas une sagesse, mais une maladie de l’intellect, une forme de rationalisme qui ouvre la voie au matérialisme, au scepticisme et à l’individualisme. Il distingue radicalement entre la sagesse traditionnelle (qui a une origine transcendante) et la philosophie (qui est une invention humaine). ↩︎