¶4 Il est facile de comprendre que ces données traditionnelles, dont nous devons nous borner à esquisser un aperçu très sommaire, rendent possibles des conceptions bien différentes de tous les essais de « philosophie de l’histoire » auxquels se livrent les modernes, et bien autrement vastes et profondes1. Mais nous ne songeons point, pour le moment, à remonter aux origines du cycle présent, ni même plus simplement aux débuts du Kali-Yuga2 ; nos intentions ne se rapportent, d’une façon directe tout au moins, qu’à un domaine beaucoup plus limité, aux dernières phases de ce même Kali-Yuga3. On peut en effet, à l’intérieur de chacune des grandes périodes dont nous avons parlé, distinguer encore différentes phases secondaires, qui en constituent autant de subdivisions ; et, chaque partie étant en quelque façon analogue au tout, ces subdivisions reproduisent pour ainsi dire, sur une échelle plus réduite, la marche générale du grand cycle dans lequel elles s’intègrent4 ; mais, là encore, une recherche complète des modalités d’application de cette loi aux divers cas particuliers nous entraînerait bien au delà du cadre que nous nous sommes tracé pour cette étude5.

Il est facile de comprendre que ces données traditionnelles, dont nous devons nous borner à esquisser un aperçu très sommaire, rendent possibles des conceptions bien différentes de tous les essais de « philosophie de l’histoire » auxquels se livrent les modernes, et bien autrement vastes et profondes.

  • Il /il/ = « it »
  • est /ɛ/ = « is »
  • facile /fa.sil/ = « easy »
  • de /də/ = « to »
  • comprendre /kɔ̃.pʁɑ̃dʁ/ = « understand »
  • que /kə/ = « that »
  • ces (f. pl.) /se/ = « these »
  • données (f.) /dɔ.ne/ = « data »
  • traditionnelles /tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « traditional »
  • dont /dɔ̃/ = « of which »
  • nous /nu/ = « we »
  • devons /də.vɔ̃/ = « must »
  • nous /nu/ = « ourselves »
  • borner /bɔʁ.ne/ = « to limit »
  • à /a/ = « to »
  • esquisser /ɛs.ki.se/ = « to sketch »
  • un (m.) /œ̃/ = « a »
  • aperçu (m.) /a.pɛʁ.sy/ = « overview »
  • très /tʁɛ/ = « very »
  • sommaire /sɔ.mɛʁ/ = « brief »
  • rendent /ʁɑ̃d/ = « make » (3rd person plural)
  • possibles /pɔ.sibl/ = « possible »
  • des (f. pl.) /de/ = « some »
  • conceptions (f.) /kɔ̃.sɛp.sjɔ̃/ = « conceptions »
  • bien /bjɛ̃/ = « much »
  • différentes /di.fe.ʁɑ̃t/ = « different »
  • de /də/ = « from »
  • tous (m. pl.) /tu/ = « all »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • essais (m.) /e.sɛ/ = « attempts »
  • de /də/ = « of »
  • « philosophie de l’histoire » (f.) /fi.lɔ.zɔ.fi də lis.twaʁ/ = « philosophy of history »
  • auxquels /o.kɛl/ = « to which »
  • se /sə/ = « themselves »
  • livrent /livʁ/ = « engage in »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • modernes /mɔ.dɛʁn/ = « moderns »
  • et /e/ = « and »
  • bien /bjɛ̃/ = « much »
  • autrement /o.tʁə.mɑ̃/ = « far »
  • vastes /vast/ = « vast »
  • et /e/ = « and »
  • profondes /pʁɔ.fɔ̃d/ = « profound »

Grammaire :

  • Il est facile de comprendre : impersonal construction = « it is easy to understand. »
  • dont nous devons nous borner à : se borner à + infinitive = « to limit oneself to. » Dont = « of which » (refers to données).
  • rendent possibles : verb rendre + adjective – the direct object des conceptions comes after the adjective.
  • auxquels se livrent les modernes : se livrer à = « to engage in. » Auxquels = à + lesquels (masculine plural). Subject-verb inversion.

Sens général :

Il est facile de comprendre que ces données traditionnelles (dont nous devons nous limiter à donner un aperçu très bref) permettent des conceptions très différentes de tous les essais de « philosophie de l’histoire » que font les modernes, et bien plus vastes et profondes.


Mais nous ne songeons point, pour le moment, à remonter aux origines du cycle présent, ni même plus simplement aux débuts du Kali-Yuga ;

  • Mais /mɛ/ = « but »
  • nous /nu/ = « we »
  • ne /nə/ = negative particle
  • songeons /sɔ̃.ʒɔ̃/ = « think » (1st person plural)
  • point /pwɛ̃/ = « not at all »
  • pour /puʁ/ = « for »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • moment (m.) /mɔ.mɑ̃/ = « moment »
  • à /a/ = « to »
  • remonter /ʁə.mɔ̃.te/ = « to go back to »
  • aux /o/ = « to the »
  • origines (f.) /ɔ.ʁi.ʒin/ = « origins »
  • du /dy/ = « of the »
  • cycle (m.) /sikl/ = « cycle »
  • présent /pʁe.zɑ̃/ = « present »
  • ni /ni/ = « nor »
  • même /mɛm/ = « even »
  • plus /ply/ = « more »
  • simplement /sɛ̃.plə.mɑ̃/ = « simply »
  • aux /o/ = « to the »
  • débuts (m.) /de.by/ = « beginnings »
  • du /dy/ = « of the »
  • Kali-Yuga (m.) /ka.li ju.ga/ = « Kali-Yuga »
  • ; / / = «  »

Grammaire :

  • ne … point : negative structure meaning « not at all » (stronger than ne … pas).
  • songeons à : songer à = « to think about / consider. »
  • remonter à : « to go back to » (in time).
  • ni … ni : « neither … nor » – the second ni is before même.

Sens général :

Mais nous ne pensons pas du tout, pour le moment, à remonter aux origines du cycle présent, ni même plus simplement aux débuts du Kali-Yuga.


nos intentions ne se rapportent, d’une façon directe tout au moins, qu’à un domaine beaucoup plus limité, aux dernières phases de ce même Kali-Yuga.

  • nos (f. pl.) /no/ = « our »
  • intentions (f.) /ɛ̃.tɑ̃.sjɔ̃/ = « intentions »
  • ne /nə/ = negative particle
  • se /sə/ = « themselves »
  • rapportent /ʁa.pɔʁt/ = « relate »
  • d’une /dyn/ = « in a »
  • façon (f.) /fa.sɔ̃/ = « way »
  • directe /di.ʁɛkt/ = « direct »
  • tout au moins /tu.t‿o mwɛ̃/ = « at least »
  • qu’ /k‿/ = « only »
  • à /a/ = « to »
  • un (m.) /œ̃/ = « a »
  • domaine (m.) /dɔ.mɛn/ = « domain »
  • beaucoup /bo.ku/ = « much »
  • plus /ply/ = « more »
  • limité /li.mi.te/ = « limited »
  • aux /o/ = « to the »
  • dernières (f.) /dɛʁ.njɛʁ/ = « last »
  • phases (f.) /faz/ = « phases »
  • de /də/ = « of »
  • ce (m.) /sə/ = « this »
  • même /mɛm/ = « same »
  • Kali-Yuga (m.) /ka.li ju.ga/ = « Kali-Yuga »

Grammaire :

  • ne se rapportent … qu’à : ne … que = « only. » Se rapporter à = « to relate to. »
  • d’une façon directe : « in a direct way. » D’une = de une.
  • tout au moins : fixed expression = « at least. »
  • beaucoup plus limité : beaucoup modifies plus = « much more limited. »

Sens général :

Nos intentions se rapportent (au moins d’une façon directe) seulement à un domaine beaucoup plus limité : aux dernières phases de ce même Kali-Yuga.


On peut en effet, à l’intérieur de chacune des grandes périodes dont nous avons parlé, distinguer encore différentes phases secondaires, qui en constituent autant de subdivisions ;

  • On /ɔ̃/ = « one »
  • peut /pø/ = « can »
  • en /ɑ̃/ = « of them »
  • effet /e.fɛ/ = « effect »
  • à /a/ = « at »
  • l’intérieur (m.) /lɛ̃.te.ʁjœʁ/ = « the interior »
  • de /də/ = « of »
  • chacune (f.) /ʃa.kyn/ = « each »
  • des (f. pl.) /de/ = « of the »
  • grandes‿ /ɡʁɑ̃d/ + ‿ = « great »
  • périodes (f.) /pe.ʁjɔd/ = « periods »
  • dont /dɔ̃/ = « of which »
  • nous /nu/ = « we »
  • avons /a.vɔ̃/ = « have »
  • parlé /paʁ.le/ = « spoken »
  • distinguer /dis.tɛ̃.ɡe/ = « to distinguish »
  • encore /ɑ̃.kɔʁ/ = « further »
  • différentes (f.) /di.fe.ʁɑ̃t/ = « different »
  • phases (f.) /faz/ = « phases »
  • secondaires /sə.ɡɔ̃.dɛʁ/ = « secondary »
  • qui /ki/ = « which »
  • en /ɑ̃/ = « of them »
  • constituent /kɔ̃.sti.tɥɛ̃/ = « constitute »
  • autant de /o.tɑ̃ də/ = « as many »
  • subdivisions (f.) /syb.di.vi.zjɔ̃/ = « subdivisions »
  • ; / / = «  »

Grammaire :

  • en effet : fixed expression = « indeed. »
  • à l’intérieur de : « inside of. »
  • dont nous avons parlé : parler de = « to speak of » – dont replaces de + relative pronoun.
  • en constituent autant de : en refers to phases secondaires.

Sens général :

On peut en effet, à l’intérieur de chacune des grandes périodes dont nous avons parlé, distinguer encore différentes phases secondaires, qui constituent autant de subdivisions.


et, chaque partie étant en quelque façon analogue au tout, ces subdivisions reproduisent pour ainsi dire, sur une échelle plus réduite, la marche générale du grand cycle dans lequel elles s’intègrent ;

  • et /e/ = « and »
  • chaque (f.) /ʃak/ = « each »
  • partie (f.) /paʁ.ti/ = « part »
  • étant /e.tɑ̃/ = « being »
  • en /ɑ̃/ = « in »
  • quelque /kɛlk/ = « a certain »
  • façon (f.) /fa.sɔ̃/ = « way »
  • analogue /a.na.lɔɡ/ = « analogous »
  • au /o/ = « to the »
  • tout (m.) /tu/ = « whole »
  • ces (f. pl.) /se/ = « these »
  • subdivisions (f.) /syb.di.vi.zjɔ̃/ = « subdivisions »
  • reproduisent /ʁə.pʁɔ.dɥiz/ = « reproduce »
  • pour ainsi dire /puʁ ɛ̃.si diʁ/ = « so to speak »
  • sur /syʁ/ = « on »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • échelle (f.) /e.ʃɛl/ = « scale »
  • plus /ply/ = « more »
  • réduite /ʁe.dɥit/ = « reduced »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • marche (f.) /maʁʃ/ = « course »
  • générale /ʒe.ne.ʁal/ = « general »
  • du /dy/ = « of the »
  • grand (m.) /ɡʁɑ̃/ = « great »
  • cycle (m.) /sikl/ = « cycle »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • lequel /lə.kɛl/ = « which »
  • elles /ɛl/ = « they »
  • s’ /s‿/ = « themselves »
  • intègrent /ɛ̃.tɛɡʁ/ = « integrate »
  • ; / / = «  »

Grammaire :

  • chaque partie étant … analogue au tout : absolute participle clause = « each part being analogous to the whole. »
  • pour ainsi dire : fixed expression = « so to speak. »
  • sur une échelle plus réduite : « on a smaller scale. »
  • dans lequel : relative pronoun lequel (masculine singular) referring to grand cycle.

Sens général :

Et, chaque partie étant en quelque façon analogue au tout, ces subdivisions reproduisent pour ainsi dire, sur une échelle plus petite, la marche générale du grand cycle dans lequel elles s’intègrent.


mais, là encore, une recherche complète des modalités d’application de cette loi aux divers cas particuliers nous entraînerait bien au delà du cadre que nous nous sommes tracé pour cette étude.

  • mais /mɛ/ = « but »
  • /la/ = « there »
  • encore /ɑ̃.kɔʁ/ = « again »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • recherche (f.) /ʁə.ʃɛʁʃ/ = « investigation »
  • complète /kɔ̃.plɛt/ = « complete »
  • des (f. pl.) /de/ = « of the »
  • modalités (f.) /mɔ.da.li.te/ = « modalities »
  • d’application /da.pli.ka.sjɔ̃/ = « of application »
  • de /də/ = « of »
  • cette (f.) /sɛt/ = « this »
  • loi (f.) /lwa/ = « law »
  • aux /o/ = « to the »
  • divers (m. pl.) /di.vɛʁ/ = « various »
  • cas (m.) /ka/ = « cases »
  • particuliers /paʁ.ti.ky.lje/ = « particular »
  • nous /nu/ = « us »
  • entraînerait /ɑ̃.tʁɛ.nə.ʁɛ/ = « would lead » (conditional)
  • bien /bjɛ̃/ = « far »
  • au delà /o də.la/ = « beyond »
  • du /dy/ = « of the »
  • cadre (m.) /kadʁ/ = « framework »
  • que /kə/ = « that »
  • nous /nu/ = « we »
  • nous /nu/ = « ourselves »
  • sommes /sɔm/ = « are »
  • tracé /tʁa.se/ = « set » (past participle)
  • pour /puʁ/ = « for »
  • cette (f.) /sɛt/ = « this »
  • étude (f.) /e.tyd/ = « study »

Grammaire :

  • là encore : « there again » / « once more. »
  • application de cette loi aux divers cas : application de … à = « application of … to. » Aux = à les.
  • nous entraînerait : conditional = « would lead us » (subject une recherche).
  • bien au delà de : « far beyond. »
  • que nous nous sommes tracé : reflexive se tracer (to set for oneself) in passé composé.

Sens général :

Mais, là encore, une recherche complète des modalités d’application de cette loi aux divers cas particuliers nous entraînerait bien au delà du cadre que nous nous sommes fixé pour cette étude.

Résumé

Guénon explique que les données traditionnelles permettent des conceptions bien plus vastes et profondes que les essais modernes de « philosophie de l’histoire ». Il ne cherche pas à remonter aux origines du cycle actuel ni au début du Kali-Yuga, mais seulement aux dernières phases de ce même Kali-Yuga. À l’intérieur de chaque grande période, on peut distinguer des phases secondaires qui reproduisent sur une échelle réduite la marche du grand cycle. Cependant, une recherche complète de l’application de cette loi dépasserait le cadre de cette étude.

Remarques générales

  1. données traditionnelles — Guénon oppose ici la conception traditionnelle du temps cyclique aux systèmes modernes de philosophie de l’histoire (Hegel, Comte, Marx, etc.), qui imaginent un développement linéaire et cumulatif, orienté vers un progrès indéfini. La doctrine des cycles, au contraire, n’est ni optimiste ni pessimiste : elle décrit des lois objectives, indépendantes des désirs ou des croyances humaines. Les conceptions traditionnelles sont « bien autrement vastes et profondes » parce qu’elles embrassent des périodes de millions d’années (manvantaras, kalpas) et relient l’histoire humaine aux rythmes cosmiques, alors que les philosophies modernes se limitent à quelques siècles d’histoire européenne et à des causes purement humaines et matérielles. ↩︎
  2. débuts du Kali-Yuga — Guénon rappelle qu’il ne traite pas ici de l’ensemble du cycle, mais seulement de ses dernières phases. Les débuts du Kali-Yuga remontent à plus de cinq mille ans (3102 av. J.‑C.). L’époque moderne (à partir de la Renaissance) n’en est que le dernier segment, le plus obscur et le plus accéléré. Cette distinction permet d’éviter deux erreurs : croire que tout le Kali-Yuga est identique à la modernité, ou croire que la crise actuelle est la première de l’histoire. Ni l’une ni l’autre n’est vraie. ↩︎
  3. dernières phases du Kali-Yuga — Guénon précise le sujet réel de son ouvrage : non pas l’histoire du monde ou l’ensemble du cycle, mais la situation présente, c’est-à-dire la fin du Kali-Yuga et la crise de la civilisation moderne. Cette limitation est volontaire et méthodologique : il ne s’agit pas de tout dire, mais de dire ce qui est utile pour comprendre l’époque actuelle et préparer l’avenir. L’humilité intellectuelle (reconnaître qu’on ne peut tout traiter) est aussi une marque de la méthode traditionnelle, opposée à l’encyclopédisme moderne, souvent superficiel. ↩︎
  4. chaque partie étant en quelque façon analogue au tout — Guénon énonce ici le principe hermétique fondamental de correspondance (« comme en haut, comme en bas »), appliqué aux cycles temporels. Un grand cycle (un Manvantara) se subdivise en cycles plus petits (yugas), et chacun de ces cycles reproduit à son échelle la structure du cycle total (avec ses quatre âges : or, argent, airain, fer). De même, les « dernières phases » du Kali-Yuga reproduisent la structure du Kali-Yuga lui-même, avec ses propres sous-périodes. Cette loi d’analogie permet de projeter la connaissance des grandes périodes sur les petites, et inversement. ↩︎
  5. cadre que nous nous sommes tracé — Guénon réaffirme les limites volontaires de son exposé. Il ne peut ni ne veut entrer dans tous les détails de l’application de la loi cyclique. Il se concentre sur les traits généraux qui éclairent la crise moderne. Cette réserve est typique de la méthode guénonienne : il ne développe que ce qui est nécessaire à son propos, renvoyant le lecteur à d’autres ouvrages ou à une recherche personnelle pour le reste. L’excès de détails détournerait du sens de l’ensemble. ↩︎