¶15 Il y a un mot qui fut mis en honneur à la Renaissance, et qui résumait par avance tout le programme de la civilisation moderne : ce mot est celui d’« humanisme »1. Il s’agissait en effet de tout réduire à des proportions purement humaines, de faire abstraction de tout principe d’ordre supérieur, et, pourrait-on dire symboliquement, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre ; les Grecs, dont on prétendait suivre l’exemple, n’avaient jamais été aussi loin en ce sens, même au temps de leur plus grande décadence intellectuelle, et du moins les préoccupations utilitaires n’étaient-elles jamais passées chez eux au premier plan, ainsi que cela devait bientôt se produire chez les modernes2. L’« humanisme », c’était déjà une première forme de ce qui est devenu le « laïcisme » contemporain3 ; et, en voulant tout ramener à la mesure de l’homme, pris pour une fin en lui-même, on a fini par descendre, d’étape en étape, au niveau de ce qu’il y a en celui-ci de plus inférieur, et par ne plus guère chercher que la satisfaction des besoins inhérents au côté matériel de sa nature, recherche bien illusoire, du reste, car elle crée toujours plus de besoins artificiels qu’elle n’en peut satisfaire4.

Il y a un mot qui fut mis en honneur à la Renaissance, et qui résumait par avance tout le programme de la civilisation moderne : ce mot est celui d’« humanisme ».

  • Il y a /i.l‿ja/ = « There is »
  • un (m.) /œ̃/ = « a »
  • mot (m.) /mo/ = « word »
  • qui /ki/ = « which »
  • fut mis en honneur /fy mi.z‿ɑ̃.n‿ɔ.nœʁ/ = « was honored » / « was brought into honor »
  • à /a/ = « at »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • Renaissance (f.) /ʁə.nɛ.sɑ̃s/ = « Renaissance »
  • et /e/ = « and »
  • qui /ki/ = « which »
  • résumait /ʁe.zy.mɛ/ = « summarized » (imperfect)
  • par avance /paʁ a.vɑ̃s/ = « in advance »
  • tout /tu/ = « all »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • programme (m.) /pʁɔ.ɡʁam/ = « program »
  • de /də/ = « of »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • civilisation (f.) /si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « civilization »
  • moderne /mɔ.dɛʁn/ = « modern »
  • : / / = colon
  • ce (m.) /sə/ = « this »
  • mot (m.) /mo/ = « word »
  • est /ɛ/ = « is »
  • celui (m.) /sə.lɥi/ = « that one »
  • d’« humanisme » /dy.ma.nism/ = « of ‘humanism' »

Grammaire :

  • Il y a : present tense = « there is. »
  • fut mis en honneur : past historic passive of mettre en honneur = « was brought into honor » / « was promoted. »
  • résumait : imperfect tense = « summarized » (describing a state or ongoing action in the past).
  • par avance : fixed expression = « in advance. »
  • celui d’« humanisme » : celui = masculine singular demonstrative pronoun = « the one of ‘humanism’. »

Sens général :

Il y a un mot qui fut mis en honneur à la Renaissance, et qui résumait par avance tout le programme de la civilisation moderne. Ce mot est celui d’« humanisme ».


Il s’agissait en effet de tout réduire à des proportions purement humaines, de faire abstraction de tout principe d’ordre supérieur, et, pourrait-on dire symboliquement, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre ; les Grecs, dont on prétendait suivre l’exemple, n’avaient jamais été aussi loin en ce sens, même au temps de leur plus grande décadence intellectuelle, et du moins les préoccupations utilitaires n’étaient-elles jamais passées chez eux au premier plan, ainsi que cela devait bientôt se produire chez les modernes.

  • Il s’agissait en effet de /il sa.ʒi.sɛ ɑ̃.n‿e.fɛ də/ = « It was indeed a matter of »
  • tout /tu/ = « everything »
  • réduire /ʁe.dɥiʁ/ = « to reduce »
  • à /a/ = « to »
  • des (f. pl.) /de/ = « some »
  • proportions (f.) /pʁɔ.pɔʁ.sjɔ̃/ = « proportions »
  • purement /pyʁ.mɑ̃/ = « purely »
  • humaines /y.mɛn/ = « human »
  • de /də/ = « to »
  • faire abstraction de /fɛʁ ap.stʁak.sjɔ̃ də/ = « to disregard » / « to abstract from »
  • tout /tu/ = « every »
  • principe (m.) /pʁɛ̃.sip/ = « principle »
  • d’ordre /dɔʁdʁ/ = « of order »
  • supérieur /sy.pe.ʁjœʁ/ = « superior »
  • et /e/ = « and »
  • pourrait-on dire /pu.ʁɛ.tɔ̃ diʁ/ = « one might say » (inversion)
  • symboliquement /sɛ̃.bɔ.lik.mɑ̃/ = « symbolically »
  • de /də/ = « to »
  • se détourner /sə de.tuʁ.ne/ = « to turn away »
  • du /dy/ = « from the »
  • ciel (m.) /sjɛl/ = « heaven »
  • sous prétexte de /su pʁe.tɛkst də/ = « under the pretext of »
  • conquérir /kɔ̃.ke.ʁiʁ/ = « conquering »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • terre (f.) /tɛʁ/ = « earth »
  • ; / / = «  »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • Grecs (m.) /ɡʁɛk/ = « Greeks »
  • dont /dɔ̃/ = « of whom »
  • on /ɔ̃/ = « one »
  • prétendait /pʁe.tɑ̃.dɛ/ = « claimed » (imperfect)
  • suivre /sɥivʁ/ = « to follow »
  • l’exemple (m.) /lɛɡ.zɑ̃pl/ = « the example »
  • n’avaient jamais été /na.vɛ ʒa.mɛ e.te/ = « had never been »
  • aussi /o.si/ = « as »
  • loin /lwɛ̃/ = « far »
  • en ce sens /ɑ̃ sə sɑ̃s/ = « in this sense »
  • même /mɛm/ = « even »
  • au temps de /o tɑ̃ də/ = « at the time of »
  • leur /lœʁ/ = « their »
  • plus /ply/ = « greatest »
  • grande /ɡʁɑ̃d/ = « great »
  • décadence (f.) /de.ka.dɑ̃s/ = « decadence »
  • intellectuelle /ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl/ = « intellectual »
  • et /e/ = « and »
  • du moins /dy mwɛ̃/ = « at least »
  • les (f. pl.) /le/ = « the »
  • préoccupations (f.) /pʁe.ɔ.ky.pa.sjɔ̃/ = « concerns »
  • utilitaires /y.ti.li.tɛʁ/ = « utilitarian »
  • n’étaient-elles jamais passées /nɛ.tɛ.tɛl ʒa.mɛ pa.se/ = « had they never passed » (inversion after du moins)
  • chez eux /ʃe.z‿ø/ = « among them »
  • au premier plan /o pʁə.mje plɑ̃/ = « to the forefront »
  • ainsi que /ɛ̃.si kə/ = « as »
  • cela /sə.la/ = « that »
  • devait /də.vɛ/ = « was to » (imperfect)
  • bientôt /bjɛ̃.to/ = « soon »
  • se produire /sə pʁɔ.dɥiʁ/ = « occur »
  • chez /ʃe/ = « among »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • modernes /mɔ.dɛʁn/ = « moderns »

Grammaire :

  • Il s’agissait de : imperfect of il s’agit de = « it was a matter of. »
  • pourrait-on dire : conditional + inversion = « one might say » (parenthetical).
  • se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre : infinitive phrase.
  • dont on prétendait suivre l’exemple : dont = « of whom. » Prétendre + infinitive = « to claim to. »
  • n’avaient jamais été aussi loin : pluperfect + ne…jamais = « had never been as far. »
  • du moins…n’étaient-elles jamais passées : du moins at beginning of clause triggers subject-verb inversion. N’étaient-elles jamais passées = « had they never passed. » Passées agrees with préoccupations (feminine plural).
  • ainsi que cela devait bientôt se produire : devoir in imperfect = « was to. » Ainsi que = « just as. »

Sens général :

Il s’agissait en effet de tout réduire à des proportions purement humaines, de faire abstraction de tout principe d’ordre supérieur, et, pourrait-on dire symboliquement, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre. Les Grecs, dont on prétendait suivre l’exemple, n’avaient jamais été aussi loin en ce sens, même au temps de leur plus grande décadence intellectuelle, et du moins les préoccupations utilitaires n’étaient-elles jamais passées chez eux au premier plan, ainsi que cela devait bientôt se produire chez les modernes.


L’« humanisme », c’était déjà une première forme de ce qui est devenu le « laïcisme » contemporain ; et, en voulant tout ramener à la mesure de l’homme, pris pour une fin en lui-même, on a fini par descendre, d’étape en étape, au niveau de ce qu’il y a en celui-ci de plus inférieur, et par ne plus guère chercher que la satisfaction des besoins inhérents au côté matériel de sa nature, recherche bien illusoire, du reste, car elle crée toujours plus de besoins artificiels qu’elle n’en peut satisfaire.

  • L’« humanisme » (m.) /ly.ma.nism/ = « Humanism »
  • c’était /sɛ.tɛ/ = « it was » (imperfect)
  • déjà /de.ʒa/ = « already »
  • une (f.) /yn/ = « a »
  • première /pʁə.mjɛʁ/ = « first »
  • forme (f.) /fɔʁm/ = « form »
  • de /də/ = « of »
  • ce /sə/ = « that which »
  • qui /ki/ = « that »
  • est devenu /ɛ də.və.ny/ = « has become »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • « laïcisme » (m.) /la.i.sism/ = « secularism »
  • contemporain /kɔ̃.tɑ̃.pɔ.ʁɛ̃/ = « contemporary »
  • ; / / = «  »
  • et /e/ = « and »
  • en /ɑ̃/ = « by »
  • voulant /vu.lɑ̃/ = « wanting » (present participle)
  • tout /tu/ = « everything »
  • ramener /ʁa.mə.ne/ = « to bring back »
  • à /a/ = « to »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • mesure (f.) /mə.zyʁ/ = « measure »
  • de /də/ = « of »
  • l’homme (m.) /lɔm/ = « man »
  • pris /pʁi/ = « taken »
  • pour /puʁ/ = « as »
  • une (f.) /yn/ = « an »
  • fin (f.) /fɛ̃/ = « end »
  • en lui-même /ɑ̃ lɥi mɛm/ = « in itself »
  • on /ɔ̃/ = « one »
  • a fini par /a fi.ni paʁ/ = « ended up »
  • descendre /de.sɑ̃dʁ/ = « descending »
  • d’étape en étape /de.tap ɑ̃.n‿e.tap/ = « step by step »
  • au /o/ = « to the »
  • niveau (m.) /ni.vo/ = « level »
  • de /də/ = « of »
  • ce /sə/ = « that which »
  • qu’ /k‿/ = « that »
  • il y a /i.l‿ja/ = « there is »
  • en /ɑ̃/ = « in »
  • celui-ci (m.) /sə.lɥi.si/ = « the latter » (man)
  • de /də/ = « of »
  • plus /ply/ = « most »
  • inférieur /ɛ̃.fe.ʁjœʁ/ = « inferior »
  • et /e/ = « and »
  • par /paʁ/ = « by »
  • ne plus guère chercher que /nə ply ɡɛʁ ʃɛʁ.ʃe kə/ = « to seek hardly anything other than »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • satisfaction (f.) /sa.tis.fak.sjɔ̃/ = « satisfaction »
  • des (m. pl.) /de/ = « of the »
  • besoins (m.) /bə.zwã/ = « needs »
  • inhérents /ɛ̃.ne.ʁɑ̃/ = « inherent »
  • au /o/ = « to the »
  • côté (m.) /ko.te/ = « side »
  • matériel /ma.te.ʁjɛl/ = « material »
  • de /də/ = « of »
  • sa /sa/ = « his » / « its »
  • nature (f.) /na.tyʁ/ = « nature »
  • recherche (f.) /ʁə.ʃɛʁʃ/ = « search »
  • bien /bjɛ̃/ = « quite »
  • illusoire /i.ly.zwaʁ/ = « illusory »
  • du reste /dy ʁɛst/ = « moreover » / « besides »
  • car /kaʁ/ = « because »
  • elle /ɛl/ = « it »
  • crée /kʁe/ = « creates »
  • toujours /tu.ʒuʁ/ = « always »
  • plus de /ply də/ = « more »
  • besoins (m.) /bə.zwã/ = « needs »
  • artificiels /aʁ.ti.fi.sjɛl/ = « artificial »
  • qu’ /k‿/ = « than »
  • elle /ɛl/ = « it »
  • n’en /nɑ̃/ = « of them not »
  • peut /pø/ = « can »
  • satisfaire /sa.tis.fɛʁ/ = « satisfy »

Grammaire :

  • c’était déjà une première forme de ce qui est devenu : imperfect + present perfect. Ce qui = « that which. »
  • en voulant tout ramener : gerund of vouloir = « by wanting to bring everything back. »
  • pris pour une fin en lui-même : past participle pris (from prendre) modifying l’homme = « taken as an end in itself. »
  • a fini par descendre : passé composé of finir par + infinitive = « ended up doing. »
  • d’étape en étape : fixed expression = « step by step. »
  • de ce qu’il y a en celui-ci de plus inférieur : ce que = « that which. » Celui-ci = masculine singular pronoun referring to l’homme. De plus inférieur = « most inferior » (partitive + superlative).
  • ne plus guère chercher que : ne…plus guère que = « hardly anything other than » (double negation).
  • inhérents au côté matériel : inhérent à = « inherent to. »
  • plus de besoins…qu’elle n’en peut satisfaire : comparative plus…que with expletive ne. En = « of them. »

Sens général :

L’« humanisme », c’était déjà une première forme de ce qui est devenu le « laïcisme » contemporain. Et, en voulant tout ramener à la mesure de l’homme, pris pour une fin en lui-même, on a fini par descendre, d’étape en étape, au niveau de ce qu’il y a en celui-ci de plus inférieur, et par ne plus guère chercher que la satisfaction des besoins inhérents au côté matériel de sa nature. Recherche bien illusoire, du reste, car elle crée toujours plus de besoins artificiels qu’elle n’en peut satisfaire.

Résumé

Le mot « humanisme », mis à l’honneur à la Renaissance, résumait le programme de la civilisation moderne. Il s’agissait de tout réduire à des proportions purement humaines, de faire abstraction de tout principe supérieur, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir la terre. Les Grecs, même à leur plus grande décadence, n’avaient jamais été aussi loin, et les préoccupations utilitaires n’étaient jamais passées au premier plan chez eux. L’humanisme fut une première forme du « laïcisme » contemporain. En voulant tout ramener à la mesure de l’homme pris comme fin en soi, on a fini par descendre à ce qu’il y a de plus inférieur en lui, ne cherchant plus que la satisfaction des besoins matériels — recherche illusoire qui crée toujours plus de besoins artificiels qu’elle n’en peut satisfaire.

Remarques générales

  1. « humanisme » — Guénon utilise le terme « humanisme » non pas dans son sens moderne (étude des lettres classiques), mais dans son sens idéologique : la doctrine qui place l’homme au centre de tout, nie ou ignore toute transcendance, et fait de l’homme la mesure de toutes choses. Ce mot résume pour lui l’orientation fondamentale de la modernité. L’humanisme est le refus de l’esprit traditionnel, qui subordonnait l’humain au divin, le relatif à l’Absolu. L’homme se prend pour sa propre fin, au lieu de se concevoir comme un moyen vers une fin supérieure. Guénon voit dans l’humanisme la source intellectuelle du laïcisme, du matérialisme et de l’individualisme modernes. ↩︎
  2. Grecs … préoccupations utilitaires — Guénon nuance son jugement sur les Grecs. Bien qu’ils aient introduit la philosophie (qu’il critique), ils n’ont jamais réduit toute pensée à l’utile ou au matériel. Les Grecs de la décadence avaient encore le sens de la beauté, de la contemplation, de la spéculation désintéressée. L’humanisme moderne va plus loin dans le rejet du transcendant et dans la valorisation de l’utile. Guénon oppose la civilisation grecque (même déclinante) à la modernité utilitariste : les Grecs ne mettaient pas l’utile au premier plan ; les modernes l’ont fait. C’est un signe de l’aggravation de la chute cyclique. ↩︎
  3. humanisme … laïcisme — Guénon établit une filiation entre l’humanisme de la Renaissance et le laïcisme des temps modernes (séparation de l’Église et de l’État, exclusion de la religion de la sphère publique, indifférence ou hostilité au fait religieux). Le laïcisme est l’aboutissement politique et social de l’humanisme : une société organisée comme si Dieu n’existait pas, comme si l’homme était le seul principe d’autorité. Guénon est résolument opposé à ce laïcisme, qu’il considère comme une déviation de l’ordre normal. Il ne s’agit pas pour autant de défendre une théocratie particulière, mais de rappeler qu’une société traditionnelle est toujours fondée sur un principe suprahumain. ↩︎
  4. descente au plus inférieur … besoins artificiels — Guénon décrit la logique interne de l’humanisme : en mettant l’homme à la place de Dieu, on finit par réduire l’homme à ses parties les plus basses (les instincts, les besoins matériels). L’humanisme promettait l’épanouissement de l’homme, mais il a abouti à une conception matérialiste et utilitariste de l’existence. La recherche de la satisfaction des besoins (économiques, hédonistes, sécuritaires) est sans fin : elle crée sans cesse de nouveaux besoins artificiels (publicité, mode, consommation) sans jamais apaiser les aspirations spirituelles. C’est une critique de la société de consommation avant la lettre, et une affirmation de la vanité de la poursuite de l’utile comme fin suprême. ↩︎