¶14 Ce qui est tout à fait extraordinaire, c’est la rapidité avec laquelle la civilisation du moyen âge tomba dans le plus complet oubli ; les hommes du XVIIe siècle n’en avaient plus la moindre notion, et les monuments qui en subsistaient ne représentaient plus rien à leurs yeux, ni dans l’ordre intellectuel, ni même dans l’ordre esthétique ; on peut juger par là combien la mentalité avait été changée dans l’intervalle1. Nous n’entreprendrons pas de rechercher ici les facteurs, certainement fort complexes, qui concoururent à ce changement, si radical qu’il semble difficile d’admettre qu’il ait pu s’opérer spontanément et sans l’intervention d’une volonté directrice dont la nature exacte demeure forcément assez énigmatique2 ; il y a, à cet égard, des circonstances bien étranges, comme la vulgarisation, à un moment déterminé, et en les présentant comme des découvertes nouvelles, de choses qui étaient connues en réalité depuis fort longtemps, mais dont la connaissance, en raison de certains inconvénients qui risquaient d’en dépasser les avantages, n’avait pas été répandue jusque là dans le domaine public3. Il est bien invraisemblable aussi que la légende qui fit du moyen âge une époque de « ténèbres », d’ignorance et de barbarie, ait pris naissance et se soit accréditée d’elle-même, et que la véritable falsification de l’histoire à laquelle les modernes se sont livrés ait été entreprise sans aucune idée préconçue4 ; mais nous n’irons pas plus avant dans l’examen de cette question, car, de quelque façon que ce travail se soit accompli, c’est, pour le moment, la constatation du résultat qui, en somme, nous importe le plus5.

Ce qui est tout à fait extraordinaire, c’est la rapidité avec laquelle la civilisation du moyen âge tomba dans le plus complet oubli ; les hommes du XVIIe siècle n’en avaient plus la moindre notion, et les monuments qui en subsistaient ne représentaient plus rien à leurs yeux, ni dans l’ordre intellectuel, ni même dans l’ordre esthétique ; on peut juger par là combien la mentalité avait été changée dans l’intervalle.

  • Ce /sə/ = « That which »
  • qui /ki/ = « that »
  • est /ɛ/ = « is »
  • tout à fait /tu.t‿a fɛ/ = « completely »
  • extraordinaire /ɛk.stʁa.ɔʁ.di.nɛʁ/ = « extraordinary »
  • c’est /sɛ/ = « it is »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • rapidité (f.) /ʁa.pi.di.te/ = « rapidity »
  • avec laquelle /a.vɛk la.kɛl/ = « with which »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • civilisation (f.) /si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « civilization »
  • du /dy/ = « of the »
  • moyen âge (m.) /mwa.jɛ.n‿aʒ/ = « Middle Ages »
  • tomba /tɔ̃.ba/ = « fell » (past historic)
  • dans /dɑ̃/ = « into »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • plus /ply/ = « most »
  • complet /kɔ̃.plɛ/ = « complete »
  • oubli (m.) /u.bli/ = « oblivion »
  • ; / / = «  »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • hommes (m.) /ɔm/ = « men »
  • du /dy/ = « of the »
  • XVIIe (m.) /di.sɛ.tjɛm/ = « 17th »
  • siècle (m.) /sjɛkl/ = « century »
  • n’en avaient plus la moindre notion /nɑ̃.n‿a.vɛ ply la mwɛ̃dʁ nɔ.sjɔ̃/ = « no longer had the slightest notion of it »
  • et /e/ = « and »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • monuments (m.) /mɔ.ny.mɑ̃/ = « monuments »
  • qui /ki/ = « which »
  • en /ɑ̃/ = « of it »
  • subsistaient /syb.zis.tɛ/ = « remained » (imperfect)
  • ne représentaient plus rien /nə ʁə.pʁe.zɑ̃.tɛ ply ʁjɛ̃/ = « no longer represented anything »
  • à leurs yeux /a lœʁ.z‿jø/ = « in their eyes »
  • ni /ni/ = « neither »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • l’ordre (m.) /lɔʁdʁ/ = « the order »
  • intellectuel /ɛ̃.tɛ.lɛk.tɥɛl/ = « intellectual »
  • ni /ni/ = « nor »
  • même /mɛm/ = « even »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • l’ordre (m.) /lɔʁdʁ/ = « the order »
  • esthétique /ɛs.te.tik/ = « aesthetic »
  • ; / / = «  »
  • on /ɔ̃/ = « one »
  • peut /pø/ = « can »
  • juger /ʒy.ʒe/ = « judge »
  • par là /paʁ la/ = « by that »
  • combien /kɔ̃.bjɛ̃/ = « how much »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • mentalité (f.) /mɑ̃.ta.li.te/ = « mentality »
  • avait été changée /a.vɛ e.te ʃɑ̃.ʒe/ = « had been changed »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • l’intervalle (m.) /lɛ̃.tɛʁ.val/ = « the interval »

Grammaire :

  • Ce qui est tout à fait extraordinaire, c’est : cleft structure for emphasis = « What is completely extraordinary is. »
  • avec laquelle : feminine singular relative pronoun referring to rapidité.
  • tomba : past historic of tomber = « fell. »
  • n’en avaient plus la moindre notion : ne…plus = « no longer. » En = « of it » (referring to medieval civilization). La moindre = « the slightest. »
  • qui en subsistaient : en = « of them » (referring to monuments).
  • ne représentaient plus rien : ne…plus rien = « no longer anything. »
  • avait été changée : pluperfect passive = « had been changed. »

Sens général :

Ce qui est tout à fait extraordinaire, c’est la rapidité avec laquelle la civilisation du moyen âge tomba dans le plus complet oubli. Les hommes du XVIIe siècle n’en avaient plus la moindre notion, et les monuments qui en subsistaient ne représentaient plus rien à leurs yeux, ni dans l’ordre intellectuel, ni même dans l’ordre esthétique. On peut juger par là combien la mentalité avait été changée dans l’intervalle.


Nous n’entreprendrons pas de rechercher ici les facteurs, certainement fort complexes, qui concoururent à ce changement, si radical qu’il semble difficile d’admettre qu’il ait pu s’opérer spontanément et sans l’intervention d’une volonté directrice dont la nature exacte demeure forcément assez énigmatique ; il y a, à cet égard, des circonstances bien étranges, comme la vulgarisation, à un moment déterminé, et en les présentant comme des découvertes nouvelles, de choses qui étaient connues en réalité depuis fort longtemps, mais dont la connaissance, en raison de certains inconvénients qui risquaient d’en dépasser les avantages, n’avait pas été répandue jusque là dans le domaine public.

  • Nous /nu/ = « We »
  • n’entreprendrons pas /nɑ̃.tʁə.pʁɑ̃.dʁɔ̃ pa/ = « will not undertake »
  • de /də/ = « to »
  • rechercher /ʁə.ʃɛʁ.ʃe/ = « investigate »
  • ici /i.si/ = « here »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • facteurs (m.) /fak.tœʁ/ = « factors »
  • certainement /sɛʁ.tɛn.mɑ̃/ = « certainly »
  • fort /fɔʁ/ = « very »
  • complexes /kɔ̃.plɛks/ = « complex »
  • qui /ki/ = « which »
  • concoururent /kɔ̃.ku.ʁyʁ/ = « contributed » (past historic)
  • à /a/ = « to »
  • ce (m.) /sə/ = « this »
  • changement (m.) /ʃɑ̃ʒ.mɑ̃/ = « change »
  • si /si/ = « so »
  • radical /ʁa.di.kal/ = « radical »
  • qu’ /k‿/ = « that »
  • il /il/ = « it »
  • semble /sɑ̃bl/ = « seems »
  • difficile /di.fi.sil/ = « difficult »
  • d’admettre /dad.mɛtʁ/ = « to admit »
  • qu’ /k‿/ = « that »
  • il /il/ = « it »
  • ait pu /ɛ py/ = « could have » (subjunctive past)
  • s’opérer /sɔ.pe.ʁe/ = « to take place »
  • spontanément /spɔ̃.ta.ne.mɑ̃/ = « spontaneously »
  • et /e/ = « and »
  • sans /sɑ̃/ = « without »
  • l’intervention (f.) /lɛ̃.tɛʁ.vɑ̃.sjɔ̃/ = « the intervention »
  • d’une /dyn/ = « of a »
  • volonté (f.) /vɔ.lɔ̃.te/ = « will »
  • directrice /di.ʁɛk.tʁis/ = « directing »
  • dont /dɔ̃/ = « of which »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • nature (f.) /na.tyʁ/ = « nature »
  • exacte /ɛɡ.zakt/ = « exact »
  • demeure /də.mœʁ/ = « remains »
  • forcément /fɔʁ.se.mɑ̃/ = « necessarily »
  • assez /a.se/ = « rather »
  • énigmatique /e.niɡ.ma.tik/ = « enigmatic »
  • ; / / = «  »
  • il y a /i.l‿ja/ = « there are »
  • à cet égard /a sɛ.t‿e.ɡaʁ/ = « in this regard »
  • des (f. pl.) /de/ = « some »
  • circonstances (f.) /siʁ.kɔ̃s.tɑ̃s/ = « circumstances »
  • bien /bjɛ̃/ = « very »
  • étranges /e.tʁɑ̃ʒ/ = « strange »
  • comme /kɔm/ = « such as »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • vulgarisation (f.) /vyl.ɡa.ʁi.za.sjɔ̃/ = « popularization »
  • à /a/ = « at »
  • un (m.) /œ̃/ = « a »
  • moment (m.) /mɔ.mɑ̃/ = « moment »
  • déterminé /de.tɛʁ.mi.ne/ = « determined »
  • et /e/ = « and »
  • en /ɑ̃/ = « by »
  • les /le/ = « them »
  • présentant /pʁe.zɑ̃.tɑ̃/ = « presenting »
  • comme /kɔm/ = « as »
  • des (f. pl.) /de/ = « some »
  • découvertes (f.) /de.ku.vɛʁt/ = « discoveries »
  • nouvelles /nu.vɛl/ = « new »
  • de /də/ = « of »
  • choses (f.) /ʃoz/ = « things »
  • qui /ki/ = « which »
  • étaient connues /e.tɛ kɔ.ny/ = « were known »
  • en réalité /ɑ̃ ʁe.a.li.te/ = « in reality »
  • depuis /də.pɥi/ = « for »
  • fort /fɔʁ/ = « very »
  • longtemps /lɔ̃.tɑ̃/ = « a long time »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • dont /dɔ̃/ = « of which »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • connaissance (f.) /kɔ.nɛ.sɑ̃s/ = « knowledge »
  • en raison de /ɑ̃ ʁɛ.zɔ̃ də/ = « because of »
  • certains (m. pl.) /sɛʁ.tɛ̃/ = « certain »
  • inconvénients (m.) /ɛ̃.kɔ̃.ve.njɑ̃/ = « disadvantages »
  • qui /ki/ = « which »
  • risquaient /ʁis.kɛ/ = « risked » (imperfect)
  • d’en /dɑ̃/ = « to of them »
  • dépasser /de.pa.se/ = « exceed »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • avantages (m.) /a.vɑ̃.taʒ/ = « advantages »
  • n’avait pas été répandue /na.vɛ pa e.te ʁe.pɑ̃.dy/ = « had not been spread »
  • jusque là /ʒys.kə la/ = « until then »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • domaine (m.) /dɔ.mɛn/ = « domain »
  • public /py.blik/ = « public »

Grammaire :

  • n’entreprendrons pas de rechercher : entreprendre de + infinitive = « to undertake to. »
  • qui concoururent : past historic of concourir à = « contributed to. »
  • si radical qu’il semble difficile d’admettre que : si…que = « so…that. » Impersonal il semble.
  • ait pu s’opérer : subjunctive past of pouvoir + infinitive, used after admettre que (hypothetical).
  • dont la nature exacte demeure : dont = « of which. » Demeure = present tense, 3rd singular.
  • il y a…des circonstances : « there are…circumstances. »
  • en les présentant : gerund of présenter with direct object les (referring to choses).
  • dont la connaissance…n’avait pas été répandue : pluperfect passive. Répandue agrees with connaissance (feminine singular).
  • qui risquaient d’en dépasser : risquer de + infinitive = « to risk. » En = « of them » (referring to inconvénients? No, en refers to the disadvantages exceeding the advantages – partitive).

Sens général :

Nous n’entreprendrons pas de rechercher ici les facteurs, certainement fort complexes, qui concoururent à ce changement, si radical qu’il semble difficile d’admettre qu’il ait pu s’opérer spontanément et sans l’intervention d’une volonté directrice dont la nature exacte demeure forcément assez énigmatique. Il y a, à cet égard, des circonstances bien étranges, comme la vulgarisation, à un moment déterminé, et en les présentant comme des découvertes nouvelles, de choses qui étaient connues en réalité depuis fort longtemps, mais dont la connaissance, en raison de certains inconvénients qui risquaient d’en dépasser les avantages, n’avait pas été répandue jusque là dans le domaine public.


Il est bien invraisemblable aussi que la légende qui fit du moyen âge une époque de « ténèbres », d’ignorance et de barbarie, ait pris naissance et se soit accréditée d’elle-même, et que la véritable falsification de l’histoire à laquelle les modernes se sont livrés ait été entreprise sans aucune idée préconçue ; mais nous n’irons pas plus avant dans l’examen de cette question, car, de quelque façon que ce travail se soit accompli, c’est, pour le moment, la constatation du résultat qui, en somme, nous importe le plus.

  • Il est bien invraisemblable aussi que /il ɛ bjɛ̃ ɛ̃.vʁɛ.sɑ̃.blab o.si kə/ = « It is also very unlikely that »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • légende (f.) /le.ʒɑ̃d/ = « legend »
  • qui /ki/ = « which »
  • fit /fi/ = « made » (past historic of faire)
  • du /dy/ = « of the »
  • moyen âge (m.) /mwa.jɛ.n‿aʒ/ = « Middle Ages »
  • une (f.) /yn/ = « an »
  • époque (f.) /e.pɔk/ = « era »
  • de /də/ = « of »
  • « ténèbres » (f.) /te.nɛbʁ/ = « darkness »
  • d’ignorance /di.ɲɔ.ʁɑ̃s/ = « of ignorance »
  • et /e/ = « and »
  • de /də/ = « of »
  • barbarie (f.) /baʁ.ba.ʁi/ = « barbarism »
  • ait pris naissance /ɛ pʁi nɛ.sɑ̃s/ = « was born » / « arose » (subjunctive past)
  • et /e/ = « and »
  • se soit accréditée /sə swa a.kʁe.di.te/ = « became credited » / « gained acceptance » (subjunctive past)
  • d’elle-même /dɛl mɛm/ = « by itself »
  • et /e/ = « and »
  • que /kə/ = « that »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • véritable /ve.ʁi.tabl/ = « true »
  • falsification (f.) /fal.si.fi.ka.sjɔ̃/ = « falsification »
  • de /də/ = « of »
  • l’histoire (f.) /lis.twaʁ/ = « history »
  • à laquelle /a la.kɛl/ = « to which »
  • les (m. pl.) /le/ = « the »
  • modernes /mɔ.dɛʁn/ = « moderns »
  • se sont livrés /sə sɔ̃ li.vʁe/ = « engaged in » (passé composé)
  • ait été entreprise /ɛ e.te ɑ̃.tʁə.pʁiz/ = « was undertaken » (subjunctive past passive)
  • sans /sɑ̃/ = « without »
  • aucune /o.kyn/ = « no »
  • idée (f.) /i.de/ = « idea »
  • préconçue /pʁe.kɔ̃.sy/ = « preconceived »
  • ; / / = «  »
  • mais /mɛ/ = « but »
  • nous /nu/ = « we »
  • n’irons pas plus avant /ni.ʁɔ̃ pa ply.z‿a.vɑ̃/ = « will not go further »
  • dans /dɑ̃/ = « in »
  • l’examen (m.) /lɛɡ.za.mɛ̃/ = « the examination »
  • de /də/ = « of »
  • cette (f.) /sɛt/ = « this »
  • question (f.) /kɛs.tjɔ̃/ = « question »
  • car /kaʁ/ = « because »
  • de quelque façon que /də kɛlk fa.sɔ̃ kə/ = « in whatever way »
  • ce (m.) /sə/ = « this »
  • travail (m.) /tʁa.vaj/ = « work »
  • se soit accompli /sə swa a.kɔ̃.pli/ = « was accomplished » (subjunctive past)
  • c’est /sɛ/ = « it is »
  • pour le moment /puʁ lə mɔ.mɑ̃/ = « for the moment »
  • la (f.) /la/ = « the »
  • constatation (f.) /kɔ̃.sta.ta.sjɔ̃/ = « observation » / « finding »
  • du /dy/ = « of the »
  • résultat (m.) /ʁe.zyl.ta/ = « result »
  • qui /ki/ = « which »
  • en somme /ɑ̃ sɔm/ = « in short » / « all in all »
  • nous /nu/ = « us »
  • importe /ɛ̃.pɔʁt/ = « matters to » / « is important to »
  • le (m.) /lə/ = « the »
  • plus /ply/ = « most »

Grammaire :

  • Il est bien invraisemblable que + subjunctive: « It is very unlikely that. » Subjunctive past (ait pris naissance, se soit accréditée, ait été entreprise).
  • qui fit du moyen âge une époque : faire de…une = « to make into a. » Fit = past historic of faire.
  • ait pris naissance : prendre naissance = « to be born » / « to arise. »
  • se soit accréditée : reflexive s’accréditer (to gain acceptance), agreeing with légende (feminine singular).
  • à laquelle les modernes se sont livrés : se livrer à = « to engage in. » Laquelle refers to falsification. Livrés agrees with modernes (masculine plural).
  • de quelque façon que…se soit accompli : concessive subjunctive = « in whatever way…was accomplished. » Subjunctive past se soit accompli.
  • c’est…la constatation du résultat qui…nous importe le plus : emphatic c’est…qui = « it is…that. » Importer à = « to matter to » (here nous = indirect object).

Sens général :

Il est bien invraisemblable aussi que la légende qui fit du moyen âge une époque de « ténèbres », d’ignorance et de barbarie, ait pris naissance et se soit accréditée d’elle-même, et que la véritable falsification de l’histoire à laquelle les modernes se sont livrés ait été entreprise sans aucune idée préconçue. Mais nous n’irons pas plus avant dans l’examen de cette question, car, de quelque façon que ce travail se soit accompli, c’est, pour le moment, la constatation du résultat qui, en somme, nous importe le plus.

Résumé

Ce qui est extraordinaire, c’est la rapidité avec laquelle la civilisation du moyen âge tomba dans l’oubli. Dès le XVIIe siècle, on n’en avait plus la moindre notion. Guénon ne recherchera pas ici les facteurs complexes de ce changement radical, qui semble difficilement pouvoir s’être opéré spontanément sans intervention d’une volonté directrice. Il note des circonstances étranges, comme la vulgarisation à un moment donné de choses connues depuis longtemps mais tenues cachées. Il est invraisemblable que la légende du moyen âge comme époque de ténèbres se soit accréditée d’elle-même, ou que la falsification de l’histoire par les modernes ait été entreprise sans idée préconçue. Mais Guénon ne poussera pas plus loin cet examen, car c’est la constatation du résultat qui importe.

Remarques générales

  1. rapidité de l'oubli du moyen âge — Guénon insiste sur la vitesse et l’ampleur de la rupture entre la Renaissance et le XVIIe siècle. En moins de deux siècles, les sciences traditionnelles (alchimie, astrologie, kabbale, symbolique des cathédrales), la philosophie scolastique, l’art gothique, l’organisation féodale et la conception hiérarchique de la société sont devenues incompréhensibles, ridicules ou mortes. Les hommes du XVIIe siècle (classicisme, cartésianisme, absolutisme) ne comprennent plus le langage symbolique médiéval, même dans les monuments qu’ils voient quotidiennement. Cette amnésie collective est pour Guénon un indice d’un changement mental radical, quasi pathologique. ↩︎
  2. volonté directrice énigmatique — Guénon suggère ici, sans l’affirmer ouvertement, que la destruction du monde médiéval et l’instauration de la modernité ne sont peut-être pas le résultat de causes purement historiques et naturelles (évolution, hasard, conjoncture). Il y aurait eu peut-être une « volonté directrice » (des groupes, des forces, des courants agissant délibérément) à l’œuvre. Il ne précise pas, car il ne dispose pas de preuves ou ne veut pas entrer dans des polémiques, mais il laisse cette possibilité ouverte. Cela rejoint ses critiques fréquentes contre les « faux érudits », les « sociétés secrètes négatives », etc. L’idée est que le changement radical ne peut s’expliquer par une simple évolution interne. ↩︎
  3. vulgarisation de choses anciennes présentées comme nouvelles — Guénon fait allusion à la « redécouverte » de textes antiques (par exemple, Hermès Trismégiste, les œuvres d’Aristote via les Arabes, la littérature néoplatonicienne), mais aussi de techniques ou d’idées (héliocentrisme, circulation sanguine, etc.). Certaines de ces connaissances étaient déjà possédées par des traditions ésotériques (alchimie, hermétisme) ou par des civilisations non européennes. En les divulguant sans les précautions initiatiques, on a rendu accessibles des savoirs potentiellement dangereux. Guénon suggère que cette vulgarisation a pu être délibérée, pour rompre avec la prudence traditionnelle. ↩︎
  4. falsification de l'histoire … idée préconçue — Guénon affirme que l’image du Moyen Âge comme « âge des ténèbres » est une légende, une construction idéologique des humanistes de la Renaissance et des Lumières, reprise par l’historiographie moderne. Cette légende a servi à discréditer la civilisation médiévale (traditionnelle, chrétienne, hiérarchique) et à justifier la rupture. Guénon suggère que cette falsification n’est pas innocente : elle procède d’une intention délibérée (préconçue) de détruire l’autorité du passé et de présenter la modernité comme un progrès. Il ne développe pas, mais cela annonce sa critique de l’idée de progrès. ↩︎
  5. constatation du résultat — Guénon se concentre sur l’essentiel : que le résultat est là, quels qu’en soient les causes et les agents. La civilisation médiévale a été effacée de la mémoire collective, une nouvelle mentalité s’est imposée. Il ne cherche pas à faire une enquête historique détaillée (qui serait complexe et peut-être contestée) ; il préfère établir le diagnostic de la crise moderne, puis remonter aux principes. C’est une attitude méthodologique : plutôt que de perdre du temps à chercher les coupables ou les causes contingentes, il s’attache à décrire la situation actuelle et ses origines doctrinales. ↩︎

Notes de Guénon

  • n’avait pas été répandue jusque là dans le domaine public — Nous ne citerons que deux exemples, parmi les faits de ce genre qui devaient avoir les plus graves conséquences : la prétendue invention de l’imprimerie, que les Chinois connaissaient antérieurement à l’ère chrétienne, et la découverte « officielle » de l’Amérique, avec laquelle des communications beaucoup plus suivies qu’on ne le pense avaient existé durant tout le moyen âge.