Le vrai moyen âge, pour nous, s’étend du règne de Charlemagne au début du XIVe siècle ; à cette dernière date commence une nouvelle décadence qui, à travers des étapes diverses, ira en s’accentuant jusqu’à nous.
- Le (m.) /lə/ = « The »
- vrai /vʁɛ/ = « true »
- moyen âge (m.) /mwa.jɛ.n‿aʒ/ = « Middle Ages »
- pour nous /puʁ nu/ = « for us »
- s’étend /sɛ.tɑ̃/ = « extends »
- du /dy/ = « from the »
- règne (m.) /ʁɛɲ/ = « reign »
- de /də/ = « of »
- Charlemagne (m.) /ʃaʁ.lə.maɲ/ = « Charlemagne »
- au /o/ = « to the »
- début (m.) /de.by/ = « beginning »
- du /dy/ = « of the »
- XIVe (m.) /ka.tɔʁ.zjɛm/ = « 14th »
- siècle (m.) /sjɛkl/ = « century »
- ; / / = « »
- à /a/ = « at »
- cette (f.) /sɛt/ = « this »
- dernière (f.) /dɛʁ.njɛʁ/ = « last »
- date (f.) /dat/ = « date »
- commence /kɔ.mɑ̃s/ = « begins »
- une (f.) /yn/ = « a »
- nouvelle /nu.vɛl/ = « new »
- décadence (f.) /de.ka.dɑ̃s/ = « decadence »
- qui /ki/ = « which »
- à travers /a tʁa.vɛʁ/ = « through »
- des (f. pl.) /de/ = « some »
- étapes (f.) /e.tap/ = « stages »
- diverses /di.vɛʁs/ = « various »
- ira /i.ʁa/ = « will go »
- en s’accentuant /ɑ̃ sa.ksɑ̃.tɥɑ̃/ = « in accentuating itself » / « growing stronger »
- jusqu’à nous /ʒys.k‿a nu/ = « up to us »
Grammaire :
- s’étend du…au : s’étendre de…à = « to extend from…to. »
- à cette dernière date : dernière = « last » (referring to the beginning of the 14th century).
- ira en s’accentuant : aller en + present participle = « to gradually become more » (progressive increase). Future tense ira.
Sens général :
Le vrai moyen âge, pour nous, s’étend du règne de Charlemagne au début du XIVe siècle. À cette dernière date commence une nouvelle décadence qui, à travers diverses étapes, ira en s’accentuant jusqu’à nous.
C’est là qu’est le véritable point de départ de la crise moderne : c’est le commencement de la désagrégation de la « Chrétienté », à laquelle s’identifiait essentiellement la civilisation occidentale du moyen âge ; c’est, en même temps que la fin du régime féodal, assez étroitement solidaire de cette même « Chrétienté », l’origine de la constitution des « nationalités ».
- C’est là qu’est /sɛ la kɛ/ = « It is there that is »
- le (m.) /lə/ = « the »
- véritable /ve.ʁi.tabl/ = « true »
- point de départ (m.) /pwɛ̃ də de.paʁ/ = « starting point »
- de /də/ = « of »
- la (f.) /la/ = « the »
- crise (f.) /kʁiz/ = « crisis »
- moderne /mɔ.dɛʁn/ = « modern »
- : / / = colon
- c’est /sɛ/ = « it is »
- le (m.) /lə/ = « the »
- commencement (m.) /kɔ.mɑ̃s.mɑ̃/ = « beginning »
- de /də/ = « of »
- la (f.) /la/ = « the »
- désagrégation (f.) /de.za.ɡʁe.ɡa.sjɔ̃/ = « disintegration »
- de /də/ = « of »
- la (f.) /la/ = « the »
- « Chrétienté » (f.) /kʁe.tjɑ̃.te/ = « Christendom »
- à laquelle /a la.kɛl/ = « to which »
- s’identifiait /si.dɑ̃.ti.fjɛ/ = « identified itself » (imperfect)
- essentiellement /e.sɑ̃.sjɛl.mɑ̃/ = « essentially »
- la (f.) /la/ = « the »
- civilisation (f.) /si.vi.li.za.sjɔ̃/ = « civilization »
- occidentale /ɔk.si.dɑ̃.tal/ = « Western »
- du /dy/ = « of the »
- moyen âge (m.) /mwa.jɛ.n‿aʒ/ = « Middle Ages »
- ; / / = « »
- c’est /sɛ/ = « it is »
- en même temps que /ɑ̃ mɛm tɑ̃ kə/ = « at the same time as »
- la (f.) /la/ = « the »
- fin (f.) /fɛ̃/ = « end »
- du /dy/ = « of the »
- régime (m.) /ʁe.ʒim/ = « regime »
- féodal /fe.ɔ.dal/ = « feudal »
- assez /a.se/ = « rather »
- étroitement /e.tʁwa.tə.mɑ̃/ = « closely »
- solidaire /sɔ.li.dɛʁ/ = « interdependent »
- de /də/ = « with »
- cette (f.) /sɛt/ = « this »
- même /mɛm/ = « same »
- « Chrétienté » (f.) /kʁe.tjɑ̃.te/ = « Christendom »
- l’origine (f.) /lɔ.ʁi.ʒin/ = « the origin »
- de /də/ = « of »
- la (f.) /la/ = « the »
- constitution (f.) /kɔ̃.sti.ty.sjɔ̃/ = « constitution »
- des (f. pl.) /de/ = « of the »
- « nationalités » (f.) /na.sjɔ.na.li.te/ = « nationalities »
Grammaire :
- C’est là qu’est : emphatic = « It is there that is. »
- à laquelle s’identifiait : s’identifier à = « to identify with. » À laquelle = feminine singular relative pronoun referring to Chrétienté. Imperfect s’identifiait.
- en même temps que : fixed conjunction = « at the same time as. »
- solidaire de : adjective meaning « interdependent with » / « linked to. »
- c’est…l’origine : the subject is c’est referring to the entire preceding idea (the beginning of the 14th century).
Sens général :
C’est là qu’est le véritable point de départ de la crise moderne. C’est le commencement de la désagrégation de la « Chrétienté », à laquelle s’identifiait essentiellement la civilisation occidentale du moyen âge. C’est, en même temps que la fin du régime féodal (assez étroitement solidaire de cette même « Chrétienté »), l’origine de la constitution des « nationalités ».
Il faut donc faire remonter l’époque moderne près de deux siècles plus tôt qu’on ne le fait d’ordinaire ; la Renaissance et la Réforme sont surtout des résultantes, et elles n’ont été rendues possibles que par la décadence préalable ; mais, bien loin d’être un redressement, elles marquèrent une chute beaucoup plus profonde, parce qu’elles consommèrent la rupture définitive avec l’esprit traditionnel, l’une dans le domaine des sciences et des arts, l’autre dans le domaine religieux lui-même, qui était pourtant celui où une telle rupture eût pu sembler le plus difficilement concevable.
- Il faut donc /il fo dɔ̃k/ = « It is therefore necessary »
- faire remonter /fɛʁ ʁə.mɔ̃.te/ = « to trace back »
- l’époque (f.) /le.pɔk/ = « the era »
- moderne /mɔ.dɛʁn/ = « modern »
- près de /pʁɛ də/ = « nearly »
- deux /dø/ = « two »
- siècles (m.) /sjɛkl/ = « centuries »
- plus tôt /ply to/ = « earlier »
- qu’ /k‿/ = « than »
- on /ɔ̃/ = « one »
- ne /nə/ = negative particle (expletive)
- le /lə/ = « it »
- fait /fɛ/ = « does »
- d’ordinaire /dɔʁ.di.nɛʁ/ = « usually »
- ; / / = « »
- la (f.) /la/ = « the »
- Renaissance (f.) /ʁə.nɛ.sɑ̃s/ = « Renaissance »
- et /e/ = « and »
- la (f.) /la/ = « the »
- Réforme (f.) /ʁe.fɔʁm/ = « Reformation »
- sont /sɔ̃/ = « are »
- surtout /syʁ.tu/ = « above all »
- des (f. pl.) /de/ = « some »
- résultantes (f.) /ʁe.zyl.tɑ̃t/ = « results » / « consequences »
- et /e/ = « and »
- elles /ɛl/ = « they »
- n’ont été rendues possibles que /nɔ̃.t‿e.te ʁɑ̃.dy pɔ.sibl kə/ = « were only made possible »
- par /paʁ/ = « by »
- la (f.) /la/ = « the »
- décadence (f.) /de.ka.dɑ̃s/ = « decadence »
- préalable /pʁe.a.labl/ = « prior »
- ; / / = « »
- mais /mɛ/ = « but »
- bien loin d’être /bjɛ̃ lwɛ̃ dɛtʁ/ = « far from being »
- un (m.) /œ̃/ = « a »
- redressement (m.) /ʁə.dʁɛs.mɑ̃/ = « redress »
- elles /ɛl/ = « they »
- marquèrent /maʁ.kɛʁ/ = « marked » (past historic)
- une (f.) /yn/ = « a »
- chute (f.) /ʃyt/ = « fall »
- beaucoup /bo.ku/ = « much »
- plus /ply/ = « more »
- profonde /pʁɔ.fɔ̃d/ = « profound »
- parce qu’ /paʁ.sə k‿/ = « because »
- elles /ɛl/ = « they »
- consommèrent /kɔ̃.sɔ.mɛʁ/ = « consummated » / « completed » (past historic)
- la (f.) /la/ = « the »
- rupture (f.) /ʁyp.tyʁ/ = « break »
- définitive /de.fi.ni.tiv/ = « definitive »
- avec /a.vɛk/ = « with »
- l’esprit (m.) /lɛs.pʁi/ = « the spirit »
- traditionnel /tʁa.di.sjɔ.nɛl/ = « traditional »
- l’une (f.) /lyn/ = « the one »
- dans /dɑ̃/ = « in »
- le (m.) /lə/ = « the »
- domaine (m.) /dɔ.mɛn/ = « domain »
- des (f. pl.) /de/ = « of the »
- sciences (f.) /sjɑ̃s/ = « sciences »
- et /e/ = « and »
- des (m. pl.) /de/ = « of the »
- arts (m.) /aʁ/ = « arts »
- l’autre (f.) /lotʁ/ = « the other »
- dans /dɑ̃/ = « in »
- le (m.) /lə/ = « the »
- domaine (m.) /dɔ.mɛn/ = « domain »
- religieux /ʁə.li.ʒjø/ = « religious »
- lui-même /lɥi mɛm/ = « itself »
- qui /ki/ = « which »
- était /e.tɛ/ = « was »
- pourtant /puʁ.tɑ̃/ = « however »
- celui (m.) /sə.lɥi/ = « the one »
- où /u/ = « where »
- une (f.) /yn/ = « a »
- telle /tɛl/ = « such »
- rupture (f.) /ʁyp.tyʁ/ = « break »
- eût pu sembler /y py sɑ̃.ble/ = « could have seemed » (past conditional)
- le (m.) /lə/ = « the »
- plus /ply/ = « most »
- difficilement /di.fi.sil.mɑ̃/ = « difficultly »
- concevable /kɔ̃.sə.vabl/ = « conceivable »
Grammaire :
- Il faut faire remonter : falloir + infinitive = « it is necessary to. » Faire remonter = « to trace back. »
- qu’on ne le fait d’ordinaire : ne is expletive (no negative meaning) after comparative plus tôt que.
- n’ont été rendues possibles que : ne…que = « only. » Rendues agrees with elles (Renaissance and Réforme, feminine plural).
- bien loin d’être : fixed expression = « far from being. »
- marquèrent : past historic of marquer.
- consommèrent : past historic of consumer (to complete / consummate).
- l’une…l’autre : correlative = « the one…the other » (referring to Renaissance and Reformation).
- celui où : celui = masculine singular pronoun referring to domaine religieux.
- eût pu sembler : past conditional (subjunctive form) = « could have seemed » (formal, expressing a hypothetical past). Used after qui était pourtant celui où.
Sens général :
Il faut donc faire remonter l’époque moderne près de deux siècles plus tôt qu’on ne le fait d’ordinaire. La Renaissance et la Réforme sont surtout des conséquences, et elles n’ont été rendues possibles que par la décadence préalable. Mais, bien loin d’être un redressement, elles marquèrent une chute beaucoup plus profonde, parce qu’elles consommèrent la rupture définitive avec l’esprit traditionnel, l’une dans le domaine des sciences et des arts, l’autre dans le domaine religieux lui-même, qui était pourtant celui où une telle rupture eût pu sembler le plus difficilement concevable.
Résumé
Pour Guénon, le vrai moyen âge s’étend du règne de Charlemagne au début du XIVe siècle. À cette dernière date commence une nouvelle décadence qui s’accentue jusqu’à nous. C’est le véritable point de départ de la crise moderne : le début de la désagrégation de la « Chrétienté », à laquelle s’identifiait la civilisation occidentale du moyen âge, et l’origine de la constitution des « nationalités ». Il faut faire remonter l’époque moderne près de deux siècles plus tôt qu’ordinatement. La Renaissance et la Réforme sont des résultantes, rendues possibles par la décadence préalable. Loin d’être un redressement, elles marquèrent une chute plus profonde, consommant la rupture définitive avec l’esprit traditionnel.
Remarques générales
- vrai moyen âge … Charlemagne … début XIVe siècle — Guénon redéfinit les bornes du Moyen Âge par rapport à la périodisation conventionnelle (qui le fait généralement commencer au Ve siècle avec la chute de Rome et finir à la fin du XVe siècle avec la Renaissance). Pour lui, le vrai Moyen Âge, en tant que civilisation traditionnelle et ordonnée, commence avec le couronnement de Charlemagne (800 après l’ère chrétienne), qui unifie l’Europe chrétienne sous une double autorité impériale et pontificale. Il s’achève au début du XIVe siècle, avec le début du déclin de la chrétienté (crise de la papauté (Babylonische Gefangenschaft, Grand Schisme), montée des nationalismes, affaiblissement de l’Empire, premières atteintes à la féodalité). Ce qui vient après (XIVe et XVe siècles) est déjà une phase de décadence, qui annonce la Renaissance. Guénon refuse donc de voir dans la Renaissance un « redressement » (contrairement à l’historiographie classique). ↩︎
- désagrégation de la « Chrétienté » … constitution des « nationalités » — Guénon identifie la cause profonde de la crise moderne non pas à des événements intellectuels (Renaissance, Réforme) mais à une transformation politique et sociale : la dissolution de l’ordre chrétien médiéval (l’unité de la « respublica christiana ») et l’émergence des États nationaux souverains. La « Chrétienté » médiévale était une société hiérarchisée, fondée sur l’autorité spirituelle du pape et la coopération des rois et des seigneurs dans un cadre féodal. La « nationalité » (la nation comprise comme entité politique autonome) est une idée moderne qui brise cette unité et prépare l’individualisme, le centralisme, le militarisme et les guerres de religion puis nationales. Guénon voit dans ce processus une déchéance, non un progrès. ↩︎
- Renaissance et Réforme comme résultantes — Guénon inverse la causalité habituelle de l’histoire moderne. Ce n’est pas la Renaissance et la Réforme qui ont provoqué la chute du Moyen Âge ; c’est la chute du Moyen Âge (la désagrégation de la Chrétienté) qui a rendu possible la Renaissance et la Réforme. Celles-ci sont des conséquences, non des causes. La Renaissance est une manifestation culturelle (littérature, art, science) qui, loin de « ressusciter » l’antiquité, en a pris les aspects les plus extérieurs et les plus profanes ; la Réforme a été une rupture religieuse, mais elle n’aurait pas eu de prise si l’autorité spirituelle n’avait déjà été affaiblie. La décadence préalable est donc le facteur clé, que les histoires conventionnelles ignorent. ↩︎
- rupture définitive avec l'esprit traditionnel — Guénon juge la Renaissance et la Réforme sévèrement. La Renaissance a introduit le culte de l’individu, le retour au paganisme antique (sous une forme esthétique et littéraire), la laïcisation des sciences et des arts (séparation d’avec la métaphysique et la théologie). La Réforme a brisé l’unité de la chrétienté et a substitué à l’autorité de l’Église le libre examen et le subjectivisme religieux. Ces deux mouvements, en apparence différents, convergent vers le même but : la négation de toute autorité spirituelle transcendante, l’affirmation de l’autonomie de la raison humaine et de l’individu. Ils ont consommé la rupture que la décadence préalable avait préparée. Pour Guénon, c’est le point de non-retour de la modernité. ↩︎