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Dans ce chapitre liminaire, Guénon expose le cadre métaphysique traditionnel indispensable pour comprendre la véritable nature du monde moderne. Il commence par la doctrine hindoue du Manvantara – le cycle humain dont la durée se divise en quatre âges, correspondant exactement aux âges d’or, d’argent, d’airain et de fer de l’antiquité occidentale. L’humanité se trouve actuellement dans le quatrième âge, le Kali-Yuga ou « âge sombre », et ce depuis plus de six mille ans, c’est-à-dire depuis une époque bien antérieure à toute l’histoire dite « classique ».
Depuis l’entrée dans cet âge sombre, les vérités autrefois accessibles à tous les hommes sont devenues de plus en plus cachées et difficiles à atteindre. Ceux qui les possèdent sont de moins en moins nombreux. Le trésor de la sagesse « non humaine », antérieure à tous les âges, ne peut certes jamais se perdre, mais il s’enveloppe de voiles toujours plus impénétrables qui le dissimulent aux regards. C’est pourquoi, sous divers symboles, il est partout question de quelque chose qui a été perdu – en apparence du moins, et par rapport au monde extérieur – et que doivent retrouver ceux qui aspirent à la véritable connaissance. Guénon ajoute que ce qui est ainsi caché redeviendra visible à la fin du cycle, laquelle sera, en vertu de la continuité qui relie toutes choses, le commencement d’un nouveau cycle.
L’auteur anticipe alors une objection naturelle : pourquoi le développement cyclique s’accomplit-il dans une direction descendante, du supérieur à l’inférieur, en complète négation de l’idée moderne de « progrès » ? Parce que le développement de toute manifestation implique nécessairement un éloignement toujours plus grand du principe dont elle procède. Partant du point le plus haut, il tend inévitablement vers le bas, comme un corps lourd dont la vitesse ne cesse de croître, jusqu’à rencontrer un point d’arrêt. Cette chute peut être caractérisée comme une matérialisation progressive, l’expression du principe étant pure spiritualité. Les mots « esprit » et « matière » ne sont utilisés que symboliquement, en dehors des interprétations modernes – le « spiritualisme » et le « matérialisme » n’étant que deux formes complémentaires également négligeables pour qui veut s’élever au-dessus de ces points de vue contingents.
Toutefois, Guénon met en garde : cette vision rectiligne est trop simplifiée et schématique. La réalité est beaucoup plus complexe. Il faut considérer dans toutes choses deux tendances opposées qui agissent simultanément : l’une descendante (centrifuge, éloignement du principe), l’autre ascendante (centripète, retour vers le principe). De la prédominance de l’une ou de l’autre procèdent deux phases complémentaires de la manifestation. Bien qu’on les décrive habituellement comme successives, les deux tendances coexistent toujours en proportions variables. Et parfois, à certains moments critiques où la tendance descendante semble sur le point de triompher définitivement, une action spéciale intervient pour renforcer la tendance contraire, rétablir un certain équilibre relatif et provoquer une « rectification » partielle, par laquelle le mouvement de chute peut sembler temporairement arrêté ou neutralisé.
Ces données traditionnelles permettent des conceptions bien plus vastes et profondes que toutes les « philosophies de l’histoire » modernes. L’intention immédiate de Guénon, cependant, ne concerne que les phases finales du Kali-Yuga lui-même, à l’intérieur duquel on peut distinguer des phases secondaires reproduisant en petit le cours du grand cycle.
Guénon se tourne ensuite vers les époques critiques récentes, à l’intérieur de la période dite « historique » (à partir du VIe siècle avant l’ère chrétienne). Il note un fait étrange : la chronologie proprement historique ne remonte pas au-delà du VIe siècle, comme s’il existait une barrière infranchissable pour les moyens ordinaires de recherche. Tout ce qui est antérieur, les modernes le qualifient de « légendaire » – même en Chine, où existent pourtant des annales datées par observations astronomiques. L’antiquité dite classique n’est ainsi qu’une antiquité toute relative, qui n’atteint même pas la moitié du Kali-Yuga. L’esprit moderne, déclare Guénon, n’est autre que l’esprit anti-traditionnel.
Le VIe siècle avant notre ère fut une époque de changements considérables chez presque tous les peuples. En Chine, il y eut une réadaptation orthodoxe de la tradition, avec sa division entre Taoïsme (ésotérique) et Confucianisme (exotérique). Chez les Perses, ce fut l’époque du dernier Zoroastre. En Inde naquit le bouddhisme, qui aboutit dans certaines de ses branches à une révolte contre l’esprit traditionnel – une véritable anarchie intellectuelle et sociale. Chez les Juifs, ce fut la captivité de Babylone, après laquelle ils perdirent jusqu’à leur écriture. En Grèce commença la civilisation dite « classique ». Guénon note que la civilisation hellénique antérieure était intellectuellement plus intéressante, et que la rupture ne fut pas aussi radicale qu’en Europe moderne – une réadaptation partielle s’opéra par les mystères et le pythagorisme. Mais c’est alors qu’apparut quelque chose de nouveau : la « philosophie ». Étymologiquement « amour de la sagesse », elle n’était qu’un stade préliminaire sur la voie de la sagesse. La déviation consista à prendre ce stade transitoire pour le but lui-même, à substituer une sagesse prétendument humaine et simplement rationnelle à la vraie sagesse traditionnelle, supra-rationnelle et « non humaine ». L’antiquité préserva toutefois les mystères et l’ésotérisme. Pour que la philosophie « profane » se constitue définitivement, il fallut que l’exotérisme reste seul et que tout ésotérisme soit nié – tendance que le rationalisme moderne a poussée à son extrême.
Guénon observe que l’antiquité classique est bien une origine lointaine du monde moderne, mais un prolongement infidèle. Pourtant, la décadence antique ne mena pas directement à la modernité : une autre époque critique – une rectification – intervint : l’avènement et l’expansion du christianisme, coïncidant avec la dispersion du peuple juif et la phase finale de la civilisation gréco-romaine. La philosophie profane avait alors gagné du terrain (scepticisme, moralisme stoïcien et épicurien), et les anciennes doctrines sacrées avaient dégénéré en pur « paganisme » (superstitions sans sens intérieur). Le christianisme accomplit une transformation. Après les invasions barbares, un ordre normal fut restauré : le Moyen Âge (de Charlemagne au début du XIVe siècle) – époque totalement incomprise par les modernes.
Le véritable début de la crise moderne se situe au début du XIVe siècle : début de la désintégration de la « chrétienté », fin du régime féodal, formation des « nationalités ». La Renaissance et la Réforme sont des phénomènes résultants, non des causes – elles marquent une chute bien plus profonde, car elles consomment la rupture définitive avec l’esprit traditionnel : l’une dans le domaine des sciences et des arts, l’autre dans le domaine religieux lui-même. La Renaissance fut en réalité la mort de beaucoup de choses, ne reprenant de l’antiquité que les aspects les plus extérieurs. Les sciences traditionnelles du Moyen Âge disparurent complètement, laissant place à la seule philosophie et science profanes : étude empirique et analytique des faits sans lien avec aucun principe, ne débouchant que sur des applications pratiques – la seule supériorité effective de la civilisation moderne, qui lui donne ce caractère purement matériel en fait une véritable monstruosité.
Guénon note la rapidité étonnante avec laquelle le Moyen Âge tomba dans l’oubli le plus complet (dès le XVIIe siècle). Il laisse entendre une possible falsification délibérée de l’histoire. Le mot « humanisme », mis à l’honneur à la Renaissance, résume tout le programme moderne : tout réduire à de pures proportions humaines, s’abstraire de tout principe supérieur. Ce faisant, on est descendu peu à peu jusqu’à ce qu’il y a de plus inférieur dans l’humain – jusqu’au matérialisme et à la création d’artificiels sans fin.
Le monde moderne atteindra-t-il le bas de cette pente fatale ? Guénon estime que nous sommes véritablement entrés dans la phase finale du Kali-Yuga – la période la plus sombre de cet « âge sombre », un état de dissolution dont on ne peut sortir que par un cataclysme. Ce n’est plus une simple rectification qui est nécessaire, mais une rénovation totale. Le désordre et la confusion règnent partout, à un degré dépassant tout ce qui fut vu auparavant. Nous sommes arrivés à l’époque annoncée par les Livres sacrés de l’Inde : « où les castes seront mêlées, où même la famille n’existera plus ». Il faut envisager la situation sans optimisme ni pessimisme : la fin de l’ancien monde sera aussi le commencement d’un nouveau.
Guénon pose enfin la question : quelle est la raison d’être d’une époque comme la nôtre ? Elle doit s’inscrire dans l’ordre général des choses, qui, selon une formule extrême-orientale, est la « somme de tous les désordres ». L’époque moderne correspond nécessairement au développement de certaines possibilités qui, dès l’origine, étaient incluses dans la potentialité du cycle actuel – possibilités inférieures, négligées ou rejetées au cours des phases précédentes. Ces branches inférieures de la connaissance (sciences et applications industrielles) ne pouvaient se réaliser qu’à l’extrême opposé de la spiritualité primordiale, par des hommes immergés dans la matière au point de ne rien concevoir au-delà d’elle. Telle est, esquissée dans ses grands traits, la véritable explication du monde moderne.
Mais Guénon déclare très nettement que cette explication ne saurait aucunement être prise pour une justification. Un malheur inévitable n’en est pas moins un malheur ; et même si du mal doit sortir un bien, cela n’enlève point au mal son caractère. Les désordres partiels sont des éléments nécessaires de l’ordre total. Cependant, une époque de désordre est en elle-même comparable à une monstruosité ou à un cataclysme – une déviation et une anomalie, bien que résultant du cours normal des choses. La civilisation moderne a sa raison d’être ; si elle est vraiment celle qui termine un cycle, on peut dire qu’elle est ce qu’elle doit être, qu’elle vient en son temps et en son lieu. Mais elle n’en devra pas moins être jugée selon la parole évangélique trop souvent mal comprise : « Il faut qu’il y ait du scandale ; mais malheur à celui par qui le scandale arrive ! »