Avant-propos

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Dans cet Avant-propos, René Guénon rappelle qu’il avait écrit Orient et Occident il y a quelques années, pensant avoir donné toutes les indications utiles sur ces questions, du moins pour le moment. Mais depuis lors, les événements se sont précipités avec une vitesse toujours croissante. Sans lui faire changer un seul mot de ce qu’il disait alors, cette accélération rend opportunes certaines précisions complémentaires et l’amène à développer des points de vue sur lesquels il n’avait pas cru nécessaire d’insister d’abord. Ces précisions s’imposent d’autant plus que Guénon a vu s’affirmer de nouveau, sous une forme assez agressive, quelques-unes des confusions qu’il s’était déjà attaché à dissiper. Tout en s’abstenant soigneusement de toute polémique, il juge bon de remettre les choses au point une fois de plus. Dans cet ordre d’idées, il existe des considérations, même élémentaires, qui semblent si étrangères à l’immense majorité des contemporains que, pour les leur faire comprendre, il ne faut pas se lasser d’y revenir maintes fois, en les présentant sous leurs différents aspects.

Guénon s’explique ensuite sur le titre même de l’ouvrage : La Crise du Monde Moderne. Que l’on puisse parler d’une crise du monde moderne, en prenant ce mot dans son acception la plus ordinaire, c’est une chose que beaucoup ne mettent déjà plus en doute. À cet égard, un changement sensible s’est produit : sous l’action même des événements, certaines illusions commencent à se dissiper, et Guénon s’en félicite, car c’est un symptôme favorable, l’indice d’un possible redressement de la mentalité contemporaine, une faible lueur au milieu du chaos actuel. Ainsi, la croyance à un « progrès » indéfini, tenue naguère pour un dogme intangible, n’est plus aussi généralement admise. Certains entrevoient confusément que la civilisation occidentale, au lieu de se développer toujours dans le même sens, pourrait bien arriver un jour à un point d’arrêt, ou même sombrer entièrement dans quelque cataclysme. Peut-être ces personnes ne voient-elles pas nettement où est le danger, et leurs craintes puériles prouvent la persistance de bien des erreurs dans leur esprit. Mais c’est déjà quelque chose qu’elles se rendent compte qu’il y a un danger, et qu’elles conçoivent que cette civilisation dont les modernes sont si infatués n’occupe pas une place privilégiée dans l’histoire du monde.

Si l’on dit que le monde moderne subit une crise, ce que l’on entend le plus habituellement, c’est qu’il est parvenu à un point critique, qu’une transformation profonde est imminente, qu’un changement d’orientation devra se produire à brève échéance, de gré ou de force, avec ou sans catastrophe. Cette acception est légitime et correspond à une partie de ce que Guénon pense, mais à une partie seulement. Car, pour lui, en se plaçant à un point de vue plus général, c’est toute l’époque moderne, dans son ensemble, qui représente pour le monde une période de crise. Il semble d’ailleurs que nous approchions du dénouement, ce qui rend plus sensible aujourd’hui que jamais le caractère anormal de cet état de choses qui dure depuis quelques siècles, mais dont les conséquences n’avaient pas encore été aussi visibles. C’est aussi pourquoi les événements se déroulent avec une vitesse accélérée. Sans doute, cela peut continuer ainsi quelque temps encore, mais non pas indéfiniment, et l’on a l’impression que cela ne peut plus durer très longtemps.

Guénon examine ensuite l’étymologie du mot « crise », souvent perdue de vue dans l’usage courant. L’étymologie le rend partiellement synonyme de « jugement » et de « discrimination ». La phase véritablement critique, dans n’importe quel ordre de choses, est celle qui aboutit immédiatement à une solution favorable ou défavorable, celle où une décision intervient dans un sens ou dans l’autre. C’est alors qu’il est possible de porter un jugement sur les résultats acquis, de peser le « pour » et le « contre », en opérant un classement parmi ces résultats, les uns positifs, les autres négatifs, et de voir de quel côté la balance penche définitivement. Guénon n’a nullement la prétention d’établir une telle discrimination complète, ce qui serait prématuré, car la crise n’est pas encore résolue. Tout ce qu’il peut se proposer, c’est de contribuer, jusqu’à un certain point, à donner à ceux qui en sont capables la conscience de quelques résultats déjà bien établis, et à préparer ainsi, ne fût-ce que partiellement, les éléments qui devront servir au futur « jugement », à partir duquel s’ouvrira une nouvelle période de l’histoire de l’humanité terrestre.

Guénon note que ces expressions évoqueront dans l’esprit de certains l’idée du « jugement dernier », et ce ne sera pas à tort. Qu’on l’entende littéralement ou symboliquement, peu importe ici. Cette mise en balance du « pour » et du « contre », cette discrimination des résultats positifs et négatifs, peuvent faire songer à la répartition des « élus » et des « damnés » en deux groupes immuablement fixés. Même s’il n’y a là qu’une analogie, c’est une analogie valable et bien fondée, en conformité avec la nature même des choses.

Ce n’est certes pas par hasard que tant d’esprits sont aujourd’hui hantés par l’idée de la « fin du monde ». On peut le regretter, car les extravagances et les divagations « messianiques » auxquelles donne lieu cette idée mal comprise ne font qu’aggraver le déséquilibre mental de l’époque. Mais il n’en reste pas moins certain qu’il y a là un fait dont on ne peut se dispenser de tenir compte. L’attitude la plus commode serait de les écarter comme des erreurs sans importance. Guénon pense pourtant que, même si ce sont des erreurs, il vaut mieux rechercher les raisons qui les ont provoquées et la part de vérité, plus ou moins déformée, qu’elles peuvent contenir, car l’erreur absolue ne se rencontre nulle part. Cette préoccupation de la « fin du monde » est étroitement liée à l’état de malaise général dans lequel nous vivons. Le pressentiment obscur de quelque chose qui est effectivement près de finir, agissant sans contrôle sur certaines imaginations, y produit des représentations désordonnées et matérialisées. Guénon précise qu’on ne pourra pas lui reprocher une indulgence excessive envers les manifestations « pseudo-religieuses » du monde contemporain. Il se place toujours au seul point de vue qui lui importe, celui de la vérité impartiale et désintéressée.

Une explication simplement « psychologique » de l’idée de la « fin du monde » ne saurait être pleinement suffisante. S’en tenir là, ce serait se laisser influencer par une de ces illusions modernes. Certains sentent confusément la fin imminente de quelque chose dont ils ne peuvent définir exactement la nature. Il faut admettre qu’ils ont là une perception très réelle, quoique vague, car la crise est assez apparente, et une multitude de signes non équivoques conduisent à la même conclusion. Cette fin n’est pas la « fin du monde » au sens total, mais elle est tout au moins la fin d’un monde. Si ce qui doit finir est la civilisation occidentale sous sa forme actuelle, il est compréhensible que ceux qui ne voient rien en dehors d’elle croient facilement que tout finira avec elle.

Pour ramener les choses à leurs justes proportions, Guénon dit qu’il semble bien que nous approchions réellement de la fin d’un monde, c’est-à-dire de la fin d’une époque ou d’un cycle historique, qui peut d’ailleurs correspondre à un cycle cosmique, suivant ce qu’enseignent toutes les doctrines traditionnelles. Il y a déjà eu dans le passé bien des événements de ce genre, et il y en aura d’autres dans l’avenir. Dans l’état présent du monde, le changement qui interviendra aura une portée très générale et affectera plus ou moins la terre tout entière. Les lois qui régissent ces événements sont applicables analogiquement à tous les degrés. Ainsi ce qui est dit de la « fin du monde » dans un sens complet est encore vrai, toutes proportions gardées, lorsqu’il s’agit simplement de la fin d’un monde quelconque en un sens plus restreint.

Ces observations préliminaires aideront grandement à comprendre les considérations qui suivent. Guénon a déjà fait souvent allusion aux « lois cycliques » dans d’autres ouvrages. Il serait difficile d’en faire un exposé complet sous une forme aisément accessible aux esprits occidentaux, mais il est nécessaire d’avoir quelques données sur ce sujet pour se faire une idée vraie de l’époque actuelle. Guénon montrera donc que les caractères de cette époque sont bien ceux que les doctrines traditionnelles ont indiqués pour la période cyclique à laquelle elle correspond. Ce sera aussi montrer que ce qui est anomalie et désordre à un certain point de vue est pourtant un élément nécessaire d’un ordre plus vaste, une conséquence inévitable des lois qui régissent le développement de toute manifestation. Ce n’est pas une raison pour se contenter de subir passivement le trouble et l’obscurité. C’en est une, au contraire, pour travailler, autant qu’on le peut, à préparer la sortie de cet « âge sombre » dont bien des indices permettent déjà d’entrevoir la fin plus ou moins prochaine. L’équilibre est le résultat de l’action simultanée de deux tendances opposées. Si l’une ou l’autre pouvait entièrement cesser d’agir, l’équilibre ne se retrouverait plus jamais. Mais cette supposition est irréalisable, car les deux termes d’une opposition n’ont de sens que l’un par l’autre, et tous les déséquilibres partiels et transitoires concourent finalement à la réalisation de l’équilibre total.